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LES ANIMAUX DE JARDIN

De tant de révolutions de tout genre que voit s'accomplir le dix-neuvième siècle, celle qui tend à s'introduire dans les jardins ne paraîtra pas un jour Ja moins curieuse. Jusi]u'à présent, on s'était imaginé que pour la perfection de ce genre d'ouvrages il suffisait de faire appel aux richesses du règne végétal, arbres, arbustes, gazons et fleurs. Au^ ^'ourd'hui l'on commence à s'apercevoir qu'il n'y a de jardins vraiment riants et vivants que ceux dans lesquels des animaux choisis sont associés dans une certaine mesure avec les plantes. N'est-ce pas là, en effet, la loi même de la nature? Et que peut-on faire de mieux que de la suivre? Si les jardins consistent, selon le type de l'Éden, dans la réunion sous la main de l'homme, à portée de sa demeure, des plus beaux objets de la création, comment pourrait-on se dispenser d'y donner aux animaux une place qui est si essentielle que, dès qu'elle est vide, le paysage parait mort?

Cette voie nouvelle avait été ouverte, il y a plus d'un demi-siècle, par l'établissement de notre célèbre ménagerie du Muséum, sans que cet exemple, bientôt adopté dans la plupart des autres capitales, eût cependant exercé aucune influence sensible sur la disposition des jardins particuliers. L'usage n'appelait dans ces jardins que des fleurss et nul ne s'avisait d'aller au delà de l'usage : on se contentait d'admirer l'exemple, sans songer à imiter. Et cependant, sans aller jusqu'à un aussi grand luxe d'animaux que dans l'ordonnance des parcs, dont la zoologie est le but principal, qui n'avait plus d'une fois senti d'instinct, même dans les anciens jardins, dans celui des Tuileries notamment, combien la présence de ces ramiers et de ces tourterelles voletant parmi les lilas et les roses, ou venant se désaltérer familièrement dans la vasque des fontaines, ajoutait de charme au grandiose? Ni des quantités, ni des individus de haute valeur ne sont une condition nécessaire : un oiseau brillant au soleil au sein des fleurs avec lesquelles il rivalise, un faon qui court, une sarcelle qui plonge; la note est donnée, et tout s'anime.

Mais bien que le mouvement d'imitation ne se fût point

MAGASIN PITTOnESQUE.

encore prononcé, le goût du public n'était pas moins dé- ' sonnais éveillé ; il se témoignait par la faveur accordée aux jardins zoologiques dans toutes les villes où il s'en créait. Le plaisir de la promenade, tombé presque partout en désuétude en dépit des plus belles allées, reprenait vie sous le stimulant du spectacle des animaux. Par enxmêmes, en effet, les ombrages ne sauraient intéresser longtemps : immobiles et invariables, ils paraissent bientôt monotones; tandis que les animaux, par leurs jeux perpétuels, captivent forcément les yeux el la pensée, et donnent , h la promenade, même solitaire, le degré de distraction ' dont elle a besoin. Qui ne reconnaîtrait que les essaims d'oiseaux aquatiques de tout genre qui en peuplent les eaux , que les troupeaux de daims et de biches s'ébattant sur les pelouses ou paissant paisiblement^sous les arbres, ne soient entrés pour beaucoup dans l'éclatant succès qu'a obtenu, dans ces derniers temps, le bois de Boulogne? Réduit à de simples combinaisons de masses végétales, I jamais, malgré l'élégance de ses perspectives, il n'aurait conquis la popularité dont il jouit si universellement.

C'est le jardin d'acclimatation créé au.sein même du bois de Boulogne qui a décidément donné le branle à ce mouvement préparé peu à peu. Ce n'était pas assez, en effet, que d*avoir fait naître dans les esprits le goût des animaux, il fallait arriver à lui fournir les moyens de se satisfaire, j Comment se procurer ces rares et précieuses espèces que la ménagerie du Muséum ne réunissait que grâce au concours de ses voyageurs, au zèle des consuls, à la munificence des souverains étrangers? Les eût-on même voulues | à tout prix, on n'aurait pu les trouver nulle part. La marchandise faisait défaut. Bien que depuis plusieurs années, | au-dessus du commerce des oiseaux vulgaires, quelques , essais d'un commerce plus relevé , embrassant des types | plus variés et de plus haute valeur, eussent commencé à se produire , ces essais ne pouvaient être tenus que pour un symptôme avant-coureur. C'est d'hier seulement, par le jardin dont il s'agit, que l'action a pris toute sa généralité, parce qu'elle y a enfin rencontré tout ce qu'il fallait pour la seconder. L'institution n'a pas seulement pour but, comme les précédentes, l'exhibition des nnimaux, elle a pour but leur multiplication et leur débit. Bien qu'en fait elle ne soit pas encore assez riche pour satisfaire à toutes les demandes, en principe elle ne doit pas faire naître un désir qu'elle ne soit en mesure d'y répondre. Aujourd'hui même qu'il ne lui serait pas permis, sans risquer d'être bientôt dépouillée, de se défaire indistinctement de tous les spécimens qu'elle possède, son administration, au moyen des relations qu'elle a déjà nouées, est sur la voie de remplir, dans un délai convenable, toutes les commissions, même les plus difficiles, dont elle pourrait être chargée. Ainsi le marché est désormais établi ; et peutêtre est-on en droit de conjecturer que son développement se dispose à suivre une marche analogue à celle du commerce des fleurs, qui, si modeste à son début, se solde maintenant dans Paris par millions.

Il n'est même pas impossible que le commerce des animaux, plus encore que leur production, soit destiné à devenir avant peu la spécialité de cette grande institution. Il est incontestable, en effet, que les particuliers sont dans de meilleures conditions qu'un établissement public pour des élevages déhcats qui ne réusAssent qu'à force d'attentions minutieuses, de zèle passionné, de tranquillité, il y a déjà dans Paris et aux environs des familles d'ouvriers qui ont imaginé de se créer un supplément de revenu , en même temps qu'un plaisir, en s'appliquant à entretenir et à multiplier quelques animaux de prix, spécialement dans la charmante classe des oiseaux. On peut prévoir que cette concurrence, si elle persévère, sera victorieuse. Le moindre

local suffit pour servir de base à des opérations proportionnellement considérables, et nul travail ne peut être plus attrayant que celui-là pour une femme et des enfants. Jusqu'à présent, de telles entreprises eussent été précaires et téméraires, à cause de la difficulté de l'écoulement de leurs produits; mais, grâce au Jardin d'acclimatation, qui devient un centre pour l'achat aussi bien que pour la vente, elles deviennent désormais solides et lucratives. C'est assez, pour marquer d'un mot leur avantage, de dire qu'il y a des poules et des canards presque aussi faciles à élever que les autres oiseaux de basse-cour, et dont la paire vaut aujourd'hui plus de cent francs; et il n'est pas même nécessaire de débourser dès le commencement une somme de cette valeur, puisque le Jardin d'acclimatation met en vente, à des prix comparativement modérés, une partie des œuf^ qu'il pro(liiit. Quelques couvées menées à bon terme , les petits bien surveillés, bien administrés, bien choyés, et voilà l'aisance qui s'introduit en souriant dans une famille dont le père, avec son ingrat labeur, n'assurait qu'imparfaitement l'existence. Par suite de la faveur qui semble vouloir s'attacher de plus en plus aux animaux d'ornement, il n'est donc plus besoin, pour fonder une exploitation agricole, une véritable ferme d'élevage, que de quelques mètres carrés de terrain joints au plus minime capital. Puisse cette mode devenir parmi nous un goût permanent, puisque non-seulement elle assure aux classes riches une distraction naturelle, et par là même salutaire, mais aux classes laborieuses une ressource pleine de charmes.

Nous ne pouvons mieux conclure cette rapide esquisse qu'en lui donnant pour complément un aperçu sommaire des prix auxquels s'élèvent actuellement les animaux les plus courus. Ce sont des chifl'res peu connus, tant le sujet est encore nouveau, et qui, par là même, offrent un certain intérêt.

Parmi les animaux de grande taille propres à la décoration des parcs et des jardins de luxe, les antilopes et les cerfs tiennent le premier rang.

Le cerf du Canada, si remarquable par ses hautes proportions, vaut 3000 francs la paire, et ne se trouve que difficilement. Le cerf d'Aristote, cerf de l'Inde, décrifpour la première fois par le célèbre naturaliste dont il porte le nom, 1 200 francs la paire. L'axis et lé cerf-cochon, de la même contrée, charmants animaux très-recherchés à cause de leur petite taille, et dès à présent suffisamment multipliés, 300 francs; le cerf de Virginie, 350; le cerf commun, 250; le chevreuil, 200.

 la tête des antilopes se place le canna, de la taille d'un cheval, très-rare, très-di§puté, 6 à 7 000 francs la paire ; le nilgaut, presque de même taille, 1 600 francs ; l'algazelle, moins grande, mais de plus d'effet, 2 000 francs ; l'addax, même prix. Les charmantes petites gazelles que nous envoie dès à présent en si grand nombre l'Algérie, et qui commencent à braver nos hivers et à se reproduire parmi nous, 200 francs.

Les kanguréos, par l'originalité de leur conformation et de leur démarche, en même temps que par la facilité de leur multiplication, commencent à prendre une certaine faveur. Le. kanguroo géant vaut 700 francs la paire ; le kanguroo de Bennett, et le kanguroo pénicillé, de la taille d'un lapin, 300 francs.

Le lama, si commun et à si vil prix au Pérou, trèsrecherché en ce moment à cause de son avenir comme bête à laine, vaut de i 800 à 2000 francs la paire.

La classe des oiseaux est incomparablement plus recherchée par les amateurs, tant à cause de la variété et I de la beauté des espèces que de la facilité de l'entretien.

L'autruche, pour commencer par les plus grands, vaut 1 000 francs la paire ; le casoar, qui est en quelque sorte Tautruche d'Australie, le même prix ; le nandou, autruche d'Amérique, 500 francs ; la grande outarde, qu'il serait si intéressant de rendre tout à fait domestique, 300 francs; la petite outarde, 60.

La grue couronnée, ou demoiselle de Numidie, 400 francs ; la grue cendrée, 250 ; la cigogne, 50 ; le marabout, sorte de cigogne du Sénégal, qui fournit les belles plumes dont il porte le nom, 350 à 400 ; le flammant, 250 ; l'ibis d'Egypte, 200.

Parmi les gallinacés, le lophophorc de l'Inde, 2000 francs; le hocco, 460 à 250, suivant les espèces; la pénélope, 180 ; le faisan de l'Himalaya, 200 ; le faisan versicolore du Japon, 250; le faisan doré de la Chine, 60 à 70 ; le faisan argenté, 50 ; le paon du Japon ,#300 ; le paon blanc, 200; le paon ordinaire, 50 à 60; le colin huppé, charmant oiseau donnant jusqu'à cent cinquante œufs par an, et aussi facile à élever que la caille, 50.

Les oiseaux d'eau, si disposés à se fîxer dés qu'on leur offre un bassin convenable, et qui l'ornent si bien, jouissent d'une faveur méritée.

Le cygne à col noir de l'Amérique du Sud , très-rare jusqu'ici, 2000 francs la paire ; le cygne noir de la Nouvelle-Hollande, 4 à 500; le cygne ordinaire, iOO.

L'oie de l'Inde, 5 à 600 francs; de Falkland, 4 à 500; de Gambie, 350; de Magellan, 250; des Sandwich, 200; d'Egypte, 80 ; du Canada, même prix. Le céréops de la Nouvelle-Hollande, espèce voisine de l'oie, 600.

Parmi les canards, pour ne citer que les plus précieux, le mandarin de la Chine, 180 francs; le carolin, 120; le bahama, 200 ; le casarka, 200 ; l'autumnalis, 250.

Enfm, parmi les colombes, citons seulement le genre Victoria, de la taille d'une poule, 250 francs ; la colombe poignardée, 150 ; la lumacbelle, 140 ; la longue-huppe et le tur-vert de Java, 100.

Ces chiffres suffisent : ils résument la voie nouvelle que nous avons eu à cœur d'indiquer à tous, pauvres et riches.

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