MATIGNON
L'histoire de la Saint-Barthélémy n'est pas tout entière dans les massacres qui ensanglantèrent alors la France ; elle est aussi dans la résistance que plusieurs gouverneurs opposèrent aux ordres de la cour et aux fureurs populaires, dans la généreuse initiative que prirent des citoyens de différentes classes. Les noms du vicomte d'Orte, de Gorde, de Saint-Hérem, de Jean Hennuyer, et de plusieurs autres, sont ainsi arrivés jusqu'à nous, entourés de la vénération publique. Il en est un moins populaire, quoique ndh moins digne de l'être : c'est celui du maréchal de Matignon , lieutenant général en basse Normandie. Les anciens historiens de France ont ignoré le rôle qu'avait joué Matignon i l'époque de la Saint -Barthélémy, et, parmi les modernes, M. Henri Martin est seul à le citer en passant.
Jacques Goyon de Matignon était né, en 1525, au château de Lonrai, près d'Alençon, et il y résidait tranquillement quand la nouvelle des massacres de Paris arriva dans la province. Il apprit que les catholiques d'Alençon , toujours irrités des excès que les protestants avaient précédemment commis dans la ville , commençaient à prendre les armes et menaçaient de se venger. Il accourut à Alençm avec ses gardes, ses amis et quelques domestiques. Les portes de la ville furent fermées, et des corps de garde établis dans tous les quartiers ; puis il défendit aux catholiques, sous peine de la vie , de rien entreprendre contre
les huguenots, et ordonna à ceux-ci de se rendre, sans armes et sous sa sauvegarde, sur la place du Château. Ils obéirent en tremblant. Là il leur exposa la nécessité de donner de nouvelles preuves de leur soumission pour assurer leur vie et leur fortune, et leur promit, tant qu'ils se conformeraient aux édits de pacification , d'employer toute son autorité pour les maintenir dans la tranquillité que le roi leur avait promise. Pour s'assurer de leur fidélité, il leur fit prêter un nouveau serment, et exigea qu'ils lui remissent trente-deux d'entre eux pour otages, en attendant les ordres du roi. Il parlait avec une majesté et une force extraordinaires. Les protestants qui, le moment d'auparavant, se croyaient perdus, tombèrent à ses genoux en bénissant leur libérateur. Ils étaient sauvés.
Le souvenir de la belle conduite de Matignon s'était conservé dans toutes les familles protestantes d'Alençon, et il n'était pas un de leurs enfants qui n'apprît, sur les genoux de sa mère, à bénir le nom de leur sauveur. Toutefois, aucun monument, aucune inscription n'en consacrait la mémoire. C'est en 1852 seulement que le conseil municipal, sur la proposition de M. Léon de la Sicotiére, donna le nom de rue Matignon à une rue voisine de la place du Château où la scène s'était passée.
M. le comte Rœderer, si connu comme écrivain et comme homme d'État, avait, de son côté, consacré une sorte de monument à la mémoire de ce généreux citoyen en donnant le nom de Matignon à un château qu'il bâtissait auprès d'Essai (Orne), et dont les matériaux provenaient en partie de celui de Lonrai qu'avait possédé et habité Matignon. Le nouveau château, élégamment retouché il y a peu d'années, s'élève sur le penchant d'un coteau, dans une situation ravissante, tout auprès d'Essai.
A Saint-Lô, à Valognes, Matignon montra le même dévouement qu'à Alençon. Il est bien probable qu'il contribua aussi, par ses instructions ou par sa présence, à maintenir le bon ordre à Caen, et on doit supposer que la reconnaissance des services qu'il aurait rendus en cette circonstance ne fut pas étrangère au don d'un buffet d'argent, de la valeur de 8 à iOOOO livres, que la ville de Caen lui fit Tannée suivante, et qu'il fut autorisé à accepter par un brevet du roi Charles IX, en date du 23 septembre 1573. C)