LE CARDINAL JEAN BALUE
Louis XI visitant le cardinal Balue eufemé dans une cage de fer (1). — Dessin de Bocourt, d'après le tableau de Gérome.
A voir cette botte massive de bois et de fer, et Tattitude soupçonneuse de deux lévriers qui flairent un ennemi , ne croirait-on pas qu'une bête féroce est \h , enchaînée dans l'obscurité? Mais la figure du porte- clefs qui veille à la porte entr'ouverte, et le profil bien connu de Louis XI, l'aspect sinistre du lieu, donnent à l'esprit Favant-goût de quelque mystère plus lugubre. On se retrace alors toutes les horreurs du Plessis-lez^Tours, les abords de
Toxi XXX. — Janviir 1862.
la demeure royale coupés de chausse-trapes, les pièges hérissés de piques en fer, lès chênes chargés de pendus imprudents qui avaient empiété sur la chasse du mattre (c'étaient là de vulgaires malheurs); et l'on se souvient du conte charmant où Hégésippe Moreau dépeint avec émotion les cours étincelantes de soldats, les chapelles
(•) Voy. cette cage, t. IX, 18i1, p. 372.
toujours ardentes, les ponts-levis toujours en émoi. « On parlait bas et Ton marchait sur la pointe du pied, dans ces grandes salles, comme dans un cimeiiére. Et, en effet, des captifs par centaines gémissaient ensevelis dans les souterrains. Chaque dalle pouvait être regardée comme la pierre funèbre d'un vivant. » Dans les profondeurs, des geôliers * marchaient à la lueur précaire d'une torche de résine tantôt battue par Taile aveugle des chauves-souris, tantôt agonisiinte sous les gouttes d*eau que suait la voûte. » Parfois, Louis XI lui-même venait jouir des supplices qu il avait infligés, et se rassasier de ses vengeances. 11 descendait aux cachots. C'était là qu étaient scellées aux murailles ces cages fameuses , invention digne de Busiris et du taureau d'airain. Les prisonniers ne pouvaient s'y tenir ni debout, ni assis, ni couchés; estropiés par une torture conlmue, ils prenaient la forme de leur prison , et s'ils en sortaient jamais, leurs membres avaient désappris le mouvement , et la pâleur siégeait sur leur visage.
11 faut avant tout maudire la monomanie de cruauté qui posséda les puissants au quinzième siècle, et dont Louis XI est l'exemple le plus connu. Mais on doit reconnaître que, parmi beaucoup d'innacents ou d'indifférents, la colère du tyran frappa de véritables coupables: des ministres, des conseillers , élevés de l'ombre la plus profonde aux dignités les plus éclatantes, alléchés par les bénéiices d'un double jeu, trahirent leur maître et leur patrie dans la grande querelle de la France et de la Bourgogne. Rien n'était plus fréquent , rien $e semblait plus excusable dans ces temps où l'idée nationale naissait à peine. Jean Balue fut un de ces hommes qui conseillaient à l'un ce qui plaisait a l'autre, et recevaient des deux mains. Né en 1421, dans le Poitou, ou, comme le dit W. Scott, fils d'un tailleur de Limoges, comment s'éloigna-t-il de sa province et se rapprocha-t-il de la cour? Où Louis XI put-il le distinguer? C'est ce que l'histoire ne dit pas et ce qu'il est inutile de savoir; ne peut-on pas le supposer? 11 faut croire qu'entré dan^ les ordres, il obtint quelque cure aux environs de Tours ou d'une résidence royale. Ce qui est certain, c'est la rapidité de sa fortune; Comines rapporte que le roi « s'y ûoit moult fort et faisoit plus pour lui que pour prince de son sang et lignage. » £n 1467, il était évéque d'Angers, cardinal, ministre d'État, presque aussi puissant auprès de Louis que le fut Wolsey dans les conseils de Henri Vlll. Pourvu de nombreux bénéfices, il n'avait pas négligé son frère Nicole Balue , devenu par son influence maître des comptes (1467), seigneur de Gouaix, Montranié , Servolles et les Percherons. C'^est au moment de sa plus grande faveur qu'il se tourna vers Charles le Téméraire ; on'ne sait ce qui le décida , et si l'on veut absolument trouver à sa conduite une raison quelconque, il faut s'en rapporter à W. Scott, et lire dans Quentin Durward le récit d'une chasse où l'araour-propre du cardinal fut mis à une rude épreuve par la causticité du roi. Quoi qu'il en soit, avec ou sans arriére-pensée, il sut conduire son maître à Péronne ; ce fut lui qui élabora le traité honteux et décida que Louis accompagnerait le duc de Bourgogne au siège de Liège. « Qui pis est, le roi, messelgneurs de Bourbon, de Lyon, Beaujeu et évéque dudit Liège et toute la seigneurie, étant devant ladite cité, furent en moult grand danger d'ôtre morts et tous pris. » Balue, au retour, empêcha le roi d'entrer à Paris et l'en fit passer à deux lieues. Lorsque Louis XI , éludant le traité de Péronne, proposa au duc de Berry, son frère, le gouvernement de la Guyenne en échange de la Brie et de la Champagne, il eut à lutter contre une influence occulte. C'était celle de la Balue , qui écrivait au duc de Guyenne et l'exhortait à s'en tenir à l'apanage que lui avait procuré la duc de Bourgogne; « il lui faisoit remontrances, tou-
chant ce cas, qui lui sembloient nécessaires: lesquelles étoient contre le vouloir et l'intention du roi. » (Comines.) Poussant jusqu'au bout la trahison , il correspondit avec Charles le Téméraire et l'excita à prendre les armes. Mais le messager par lequel il expédiait « ces grandes et merveilleuses diableries » fut saisi avec les lettres. Aussitôt le cardinal fut arrêté, et conduit prisonnier à Montbazon sous la garde de M. de Torcy.
La ruse ne va pas sans la défiance ; mais parfois le fourbe s'endort et se repose aveuglément sur un complice : son réveil est alors terrible ; la finesse trompée se change en rage. Malgré toutes les réclamations du $aint-siége, le cardinal fut jugé , condamné , et , si l'on s'en rapporte à la tradition, enfermé dans une cage (avril 1469). Tanneguy du Châtel, gouverneur du Roussilion , Guillaume Cousinot, de Torcy et Pierre Doriolle , général des finances , ses rivaux de faveur, instruisirent son procès et se partagèrent ses dépouilles. L'un d'eux, trésorier des guerres, eut le prix de la vaisselle d'argent ; Tanneguy emporta la tapisserie et le mobilier; la librairie (bibliothèque) passa ù Pierre Doriolle. Un baron de Crussol obtint, pour sa part, tf un beau drap d'or contenant vingt-quatre aunes et demie, qui valoit bien douze cents écus, et certaine qualité de martres sebelines (zibelines), et une pièce d'écarlate de Fleurancc (Florence). » Les robes et quelques meubles furent vendjï^ pour payer les officiers et commissaires qui avaient vaqué à la confection de l'inventaire. Le public vit de bon œil la disgrâce du prélat intrigant et de son complice, Guillaume de Hacancour, évéque d% Verdun ; on connaît ce couplet :
Maître Jean Balue A perdu la vue De ses évôchés.
Monsieur de Verdun N'en a pas plus un :
Tous sont dépéchés !
En 1480 seulement, et après une maladie grave, craignant la damnation éternelle pour avoir touché à l'oint du Seigneur, Louis XI mit fin à sa longue vengeance; et, moyennant un bref d'absolution * envoyé par notre tréssaint-père le pape à sa requête » , il délivre le cardinal , dont l'histoire ne paria plus.
La famille de Jean Balue ne perdit rien de ce qu'elle avait acquis; mais peut-être fut-elle arrêtée danb' l'accroissement de sa fortune : quelques détails sur ses possessions et ses alliances ne seront pas ici déplacés, et compléteront la petite somme des renseignements qu'il est possible de recueillir sur le nom de Balue. Nicole Balue, dont nous avons parlé, frère du cardinal, et maître des comptes en 1467, épousa Philippe Bureau, fille du seigneur de Montglat et peut-être descendante du fameux Bureau, maître de l'artillerie sous Charies Vil. Il eut sept enfants : 1* Jean Balue, curé de Saint -Eustache à Paris, protonotaire du saint-siège, grand archidiacre d'Angers et de Souvigny, lequel rendit foi et hommage de Gouaix le 18 mai 150*7 (son père était mort en 1506), et posséda Hermé du chef d'un frère mort sans enfents; 2° Jean Balue le jeune, maître d'hôtel du roi et de la reine de Navarre, écuyer tranchant du Dauphin, seigneur de Gouaix en 1528, après la mort de son frère aîné , second chef de la famille ; 3^ PhiUppe Balue, seigneur d'Hermé et de la Motte-Bonnot, qui mourut jeune; 4<> Marie, mariée à Gilles de la Villeneuve; 5*» Germaine, qui épousa successivement Charles, bâtard d'Alençon, et Claude Brisson, seigneur du Plessis-aux-Tournelles (près Provins); 6^ Étiennette, dame des Percherons, épouse de Gérard le Cocq , seigneur d'Esgrenay, maître des requêtes; ?• Marguerite, morte sans alliance, Jean Çalue le jeune, fils cadet de Nicole 6t
héritier de ses deux frères, eut de Marie Malingre, fille d'un conseiller au Parlement, trois enfants, dont Fun fut page de la reine de Navarre; Tatné des fils de Jean, Louis , seigneur de Gouaix , épousa Isabelle Spifame , fille du sire de Bisseaux. Il eut quatre enfants, trois filles et un fils mort sans postérité. Il avait d'ailleurs vendu sa seigneurie; sa ûlle Charlotte fut mariée à Charles Berthier, seigneur de Bizy en Normandie; avec lui finit la descendance mâle de Balue, dans le courant ou vers la fin du seizième siècle.