‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 82 sur 314 · II. — STEPHANSFELD ; BAD-BOLL · texte numérisé non relu

II. — STEPHANSFELD ; BAD-BOLL

Dans un salon où se réunissaient plusieurs hommes do mérite, je remarquai un soir une physionomie qui se distinguait entre toutes par une rare expression de douceur et de sympathie. Le front, haut et large, semblait le siège des pensées les plus nobles : au-dessous s'enchâssaient, dans des orbites d'un modelé pur et ferme, des yeux rayonnants de bonté. Le regard clair et pénétrant annonçait l'habitude de l'observation. La bouche fine, affectueuse et tendre, les narines mobiles d'un nez droit, indiquaient une sensibilité contenue, mais profonde.

M — Il me semble, dis -je à la maîtresse de la maison, qu'il ne manque à cette belle tôle qu'une auréole pour en faire l'idéal de la sainteté et du dévouement.

» — Vous ne vous trompez pas, me dit-elle; celui que vous me désignez remplit, en eflet, une sainte mission. II s'est fait le libérateur de pauvres reclus que la société rejette de son sein et s'arroge le droit d'enfermer sous prétexte de sécurité publique. Devenus étrangers h leurs proches, ils sont plus oubliés que les morts au fond de leur tombeau. Ils ne peuvent plus même se recommander à ceux qui les ont aimés, et leur dire : « Souvenez- vous » de moi, vous qui fûtes mes amis », car ils sont effacés de la mémoire des vivants ; rayés de ce monde avant d'en être sortis, ils ne comptent plus ici-bas. Ceux qui avaient avec i eux des liens d'affection ou de parenté éloignent leur souvenir comme trop pénible ; et si la conscience s'éveille et leur reproche ce cruel abandon : « Les fous n'ont pas le sentiment 9 de leur malheur, disent-ils; les instincts physiques étouf- » fent chez eux tout sentiment moral. » David Richard n'a point accepté cette sentence passée sur tant d'infortunés. Animé d'une charité ardente, il s'est voué tout entier à son œuvre de rédemption. Nommé directeur de l'asile des aliénés de Stephansfeld , situé prés de la ville de Brumath, dans le Bas- Rhin, il y a introduit, avec une sage et prudente hardiesse, les plus heureuses réformes. Il a d'abord étudié les malades et leurs tendances, s'appliquant surtout à observer les lueurs dont s'illuminent par moment les ténèbres de l'esprit, cherchant et recueillant les épaves qui surnagent au milieu de ce grand naufrage. Il a pu ainsi se convaincre que la raison exerce toujours une action salutaire sur la folie, non la raison militante qui discute et s'impose, mais la raison compatissante et douce qui attire, calme et console. Sincèrement pieux, il a appelé à son aide le sentiment religieux si profondément enraciné dans le cœur humain. Il a prié et fait prier. Son infatigable patience a ravivé des facultés qu'on croyait éteintes, ranimé des sentiments qui n'étaient qu'assoupis. D'accord avec le médecin en chef de l'établissement, il a peu à peu amené les aliénés »\ se rendre compte de ce qu'ils éprouvent, h le décrire avec une certaine précision, à s'essayer môme à combattre le retour d'idées fixes dominantes. A force de. tict et de délicatesse, il a redressé des intelligences déviées. En honorant l'homme déchu , il lui a rendu le respect de lui-môme. Les troubles se sont apaisés; les accès de fureur sont devenus de plus en plus rares; les fous, autrefois dangereux, n'ont plus été qu agités. II a pu permettre des promenades à Tair libre, en plein champ. Vingt malades, puis trente, cinquante et jusqu'à cent, ont eu la permission de sortir, sous la surveillance de quelques gardiens sans armes. C'est le premier asile d'aliénés, en France, où l'on ait osé introduire une innovation si féconde en bons résultats. Un incendie se déclare, au milieu de la nuit, à Stephansfeld; tout le monde est sur pied et s'évertue à éteindre le feu. Le lendemain, personne ne manquait à l'appel, personne n'avait songé h profiter, pour s'enfuir, du désordre créé par la circonstance.

» David Richard vit aja milieu de ses pensionnaires; il les aime et en est aimé. Il les voit plusieurs fois le jour, et , un soir par semaine, il les reçoit chez lui , où sa noble et digne femme, qui le seconde admirablement, les accueille avec une bienveillance dont ils se montrent tréstouchés. Leur tenue, pendant ces réunions, est exemplaire. Rappelés au sentiment des convenances, ils ne s'en écartent pas. La présence des sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui sont à la fois surveillantes et infirmières de l'asile, est aussi d'un excellent effet moral. II n'y a pas d'exemple qu'un aliéné leur ait manqué de respect. Des occupations ont été organisées pour conjurer les déplorables suites de

l'oisiveté. Les malades habitués aux travaux de la campagne, ou qui y prennent part, fauchent et moissonnent. Ceux à qui répugnent ces exercices violents ont à leur disposition des livres, des gravures, des crayons, différents jeux qui exercent les membres sans trop de fatigue. En hiver, des lectures faites à haute voix, après souper, par les aliénés eux-mômes, qui sont inscrits à tour de rôle, créent un intérêt commun , et sont une puissante diversion aux idées noires et à la manie de l'isolement. Enfin , sous cette bénigne influence, beaucoup de malades ont été guéris; la majorité a mené une vie à demi raisonnable, et tous ont eu la part de bien-ôtre et d'égards à laquelle ils avaient droit. »

C'est ainsi que j'appris k connaître David Richard, et une faible partie du bien qu'il avait déjà fait et dont il a poursuivi l'accomplissement jusqu'à sa mort, sans qu'une heure de découragement l'ait surpris, sans que ses forces décroissantes Faient détourné de sa rude et pénible tâche. Il a été enlevé, bien jeune encore, à sa femme, à ses enfants, à la grande famille dont il était le père. Puissent ses traditions se perpétuer à Stephansfeld et y continuer son œuvre de miséricorde et d'amour !

On lira, je crois, avec intérêt, l'extrait d'une lettre écrite par cet homme distingué sur le traitement moral des aliénés :

« Vous désirez savoir mon opinion sur l'influence religieuse comme moyen d^raitement moral. Je la crois immense, cette influence, bien que je doive reconnaître que, dans certaines périodes, elle semble nulle. Mais, en général, on n'y saurait trop recourir. Peu de mois après mon arrivée à Stephansfeld, j'ai adressé au préfet un assez long mémoire dans ce sens, et, depuis, la chapelle catholique et l'oratoire protestant qui se trouvent dans notre asile ont été beaucoup plus fréquentés que par le passé. Auparavant, la médecine avait fermé à la religion l'entrée de nos promenoirs et de nos ouvroirs. Aujourd'hui, les deux aumôniers ont le droit de circuler partout, et, avant chaque repas, une sœur de charité prononce une simple prière, que tous les assistants écoutent avec un recueillement qui vous surprendrait. Les consolations et les lumières de la religion sont surtout nécessaires dans les cas, ici trèsfréquents, d'aliénation religieuse. Il s'agit non pas de sevrer les malades complètement des idées qu'ils fini mal comprises, mais de ramener leur esprit à une interprétation meilleure de ces idées. Jeter le ridicule sur le culte, sur la prière, sur la foi, ce serait bouleverser plus encore ces pauvres intelligences déviées; elles finiraient par perdre toute confiance dans les personnes qui les entourent , et se croiraient en proie à l'impiété ; par suite , elles renfermeraient leurs pensées en elles-mêmes et se plongeraient dans un désespoir plus profond

» Puisque je vous parle de cela, il faut que je vous raconte un fait qui m'a beaucoup touché. Dimanche dernier, quatre-vingts hommes et un pareil nombre de femmes sont allés se promener pendant près de trois heures hors de l'établissement. Les hommes s'étaient arrêtés sur une petite colline ombragée , et là ils se rafraîchissaient avec de la bière, lorsqu'à quelques pas d'eux un char à bancs sur lequel se trouvaient six personnes a été renversé, et le cheval s'emportant, de graves accidents allaient s'ensuivre. Tous les aliénés, quatre ou cinq exceptés, se sont alors portés simultanément et spontanément au secours, et se sont conduits comme les êtres les plus humains qu'oh puisse rencontrer; pas un n'a même fait mine de vouloir profiter du trouble pour s'évader. Pendant ce temps -là, ceux q\ii étaient restés sur la colline buvaient le reste de la bière. C'est bien là le monde : quelques égoïstes, et beaucoup de braves gens. Le surveillant en chef, qui m'a rapporté en

détail l'excellente conduite de nos malades, dans cette circonstance , en avait les larmes aux yeux d*attendrisse* ment. »

Après Stephansfeld , Tient l'établissement particulier, trop peu connu, fondé à Bad-BoU, à proximité de la Forêt- Noire et de Stuttgardt, par le docteur- pasteur Blumbardt. Là, point de traitement médical, rien qu'un régime hygiénique, et l'action spirituelle qu'exercent la prière et la foi sur des têtes exaltées. Les patients, livrés complètement à eux-mêmes, peuvent se promener dans le vaste parc, en franchir l'enceinte, agir en toute liberté, poun'u qu'ils reviennent quatre fois par jour, à l'heure des repas, se réunir au pasteur et faire les prières en commun. Des gens dévorés de spleen, des hypocondriaques, des aliénés de toutes les. catégories, etc., ont recouvré la confiance, la gaieté et souvent la raison à Bad-BoU. Il est vrai que le pasteur Blumhardt ne reçoit pas, et même renvoie toute personne atteuite de maladie purement physique. Il n'exerce d'action que sur l'esprit; il ne s'adresse qu'à l'imagination des malades; mais, dans ces limites, sa puissance est incontestable ; il a opéré des cures merveilleuses. Une femme âgée, dont la démence allait souvent jusqu'à la fureur, et qui avait été renfermée à Stephansfeld , d'où elle s'était évadée deux fois, a été radicalement guérie au bout de trois mois. Elle a conservé pour la maison et son directeur un attachement tel, qu'elle va tous les ans, par choix, passer une quinzaine et plus à Bad-Boll. Le régime à la fois simple et sain , le grand air, un beau pays, la parfaite régularité dévie, contribuent, sans nul doute, aux guérisons. Une source légèrement sulfureuse, qui se trouve dans la propriété , s'emploie comme panacée universelle; mais le moyen réellement efficace, selon M. Blumhardt, c'est la foi qui sauve et guérit. L'association aux prières du pasteur est un point essentiel; aussi les protestants sont-ils reçus de préférence et presque exclusivement.

Ce refuge -oà , sous l'influence directe de la religion, les passions surexcitées se calment, les facultés s'équihbrent, l'existence se recompose, n'est malheureusement accessible qu'à un petit nombre d'élus : la conformité de croyance, de langage, et une certaine aisance, sont des conditions essentielles pour être admis à Bad-Boll.

Certes , ce sont là d'heureuses tentatives qui montrent jusqu'où l'on peut aller dans cette voie de progrés et d'humanité; mais, rattachées au nom et à l'influence de quelques hommes, elles peuvent se ralentir et cesser avec eux ; elles n'ofirent pas les garanties que présente une population honnête, douce, laborieuse, de mœurs simples, adonnée de temps immémorial et par vocation au soulagement et à la guérison de la folie. Cette population exceptionnelle, presque inconnue jusqu'à ces dernières années, vivait à peu de distance de nos frontières, où des écrivains, des médecins belges, anglais, français, italiens, l'ont visitée et signalée à l'attention et à la reconnaissance publique. Un ouvrage récent a donné, sur la colonie agricole des aliénés de Gheel , des détails précis et pleins d'intérêt. Nous en reproduirons quelques-uns, avec la conviction que plus le bien a de retentissement, plus il y a de chances de le voir imiter.

\ La fin à une autre livraison*

Page 1