HUDIBRAS
Fiu. — Voy. p. 57, a44.
Un des charmes du roman de Cervantes est sans contredit cette amitié naïve, honnête, constante, qui unit si intimement don Quichotte et Sanclio. Le cœur sourit à la sollicitude grave et paterne du maître, au dévouement plaintif mais obstiné du pauvre écuyer. On les aime de toujours s'aimer. Cervantes devait être aussi bon qu'il était sensé. On a dit que Tesprit nuit à la bonté : on peut dire avec autaKt de raison que la Ijonté sert à Tesprit ; en s'alliant à lui elle ajoute à sa force et étend sa portée. Cervantes amuse le monde en-
tier ; Butler n^est apprécié que d'un seul peuple : sa verve est enfiélée : aucun de ses personnages n^inspire la moindre sympathie. Son but n'était que de rendre ridicules et haïssables les deux sectes que personnifient ses deux héros: c'est, en somme, un plaisir assez maussade que le spectacle des discordes entre les méchants et les sots.
Jusqu'au septième chant , Hudibras et Ralpho, quoique discutant sans cesse avec aigreur, ont du moins continué à marcher côte h côte et à partager les mêmes périls ; mais leur aventure chez le sorcier les sépare. Ralpho, qui le premier a fui de l'antre de Sidrophel , n'en est point sorti les mains nettes ; il a mis a profit le tumulte du combat pour emplir ses poches de gimcracks, whims cijiggumbobi (1). Aussi n'a-t-il nulle envie d'obéir à son maître et d^aller éveiller l'attention du constable. D'ailleurs il se souvient amèrement des coups de fouet que le chevalier voulait lui imposer par procuration, et, pour se venger. Il va droit au châ«
Aventure nocliirue du chevalier daus un château.— D'après Uogarlh.
teau de la douairière où il raconte à la dame les ruses et les coquineries d'Hudibras.
De son côté, le chevalier se prend à songer qu'un constable ignorant pourrait bien ne point estimer h leur juste valeur ses glorieux exploits chez l'astrologue, et il lui paraît prudent de laisser son écuyer se tirer seul de ce mauvais pas. Il trouve donc plus opportun d'aller au château demander à la dame la récompense promise de cette flagellation qu'il ne s'est point donnée.
Avertie par l'écuyer, la dame reçoit le chevalier avec une courtoisie ironique. Elle écoute avec patience ses hâbleries, ses faux serments, et lorsqu'il a épuisé tous les mensonges que lui inspire son imagination drolatique, elle le confond en lui racontant de point en point toutes ses véritables pensées et actions depuis le jour où il s'est séparé d'elle. Tandis que , dans son trouble et sa stupéfactfon , le malencontreux chevalier cherche quelque moyen de mieux tromper la belle, on entend un grand bruit de gens qui frappent violemment à la porte : ce sont des valets de la dame déguisés en luthis. lijudibras pâlit , fuit , se cache sous une table ; les lutins le
poursuivent, le découvrent et le battent. Le pauvre chevalier demande grâce ; la bande diabolique lui crie de ses voix formidables qu'il ne sortira de ses griffes qu*après une confession générale et complète de ses péchés. Hudibras ne se fait point prier longtemps; il avoue ses supercheries, ses parjures; il convient qu'il n'aime de la dame que sa dot; son projet était de s'approprier le château et le reste , puis d'abandonner U châtelaine en lui faisant quelque petite pension alimentaire* Les lutins lui font ensuite subir un interrogatoke sur les articles de la fol que sa secte professe , et Butler, en composait les réponses d'Hudibras, se donne la partie belle pour mettra à nu rigrpocrisie et la perversité des presbytértem.
(1) Voici le vers anglais .
tt Of gimcracks, whims aod Jiggumbobi. »
Mot à mot : « de mauvaises pièces mécaniques, de petites bizarres et de babioles. »
Il faudrait prononcer ce singulier vers à peu près ainsi :
« Ov djim'kraks, houimcs an'd ^jig'jHpi!
£11 des imiiis donne le signal du départ , et di( à Hudibras :
— Je suis content de tes propos.
Et ireux bien épargner tes os.
Blacbiavely homme de tète»
Auprès de tous n*est qu'une bêle , 8« finesse est bien au-dessous De ce qui semble saint chez tous.
A ces mots, lulin et lumière Disparurent, laissaut derrière Hudibras dans l'obscurité.
D'une odeur de soufre empesté.
Hudibras reste immobile , à bout d'esprit comme de courage. Q entend uie voix qui semble celle de sa conscience et qui lui dit des férités fort peu agréables. C'est sans doute encore un esprit ; mais celui-ci est compatissant ; il relève dans Tombre le chevalier, l'emporte, lui fait traverser une fenêtre, le pose jiur son cheval et galope avec lui.
Cet esprit n'est autre que Ralpho. Au lever du Jour, Hudibras le reconnaît. Après une longue explication , le chevalier et l'écuyer se pardonnent mutuellement leurs fautes et se cincertent sur les moyens de prendre une revanche éclatante sur leurs ennemis. Hudibras s'arrête à la pensée , que lui suggère Ralpho , d'aller remettre ses intérêts entre les mains d'un homme de loi. Vient alors la description d'un avocat , type infâme dont Butler se complaît à dépeindre , dans leurs nuances les plus fines, toutes les intrigues et les roueries. L'avocat conseille à Hudibras de faire pendre le sorcier et d'intenter un procès à la dame ; mais il faudrait tirer de la veuve quelque écriture qu'il fût possible de produire en justice comme promesse de mariage. Hudibras adresse une longue épltre ridicule ù la dame, qui lui répond par nue épllre moqueuse. Ces deux lettres, qu'il serait difficile d'analyser, ne sont suivies d'aucun récit : le poème est inachevé. Un chant entier, qui est le huitième dans les édi-
1 1 février 1660. -^ D'après Hogarlh.
Uons anglaises, et le neuvième ou dernier dans l'édition accompagnée de U déplorable traduction que nous avons citée, est consacré à une longue digression satirique sur la politique et l'histoire des presbytériens et des indépendants. Butler introduit le lecteur dans une assemblée puritaine où l'on vient annoncer que le peuple s'est soulevé et brûle les parlementaires ou les pend en effigie. Les membres de l'assemblée , saisis d'effroi, s'apprêtent à prendre la fuite : c'est le sujet de la dernière gravure d'Hogarth que nous avons reproduite.