‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 119 sur 185 · CHANSON ALLEMANDE · texte numérisé non relu

CHANSON ALLEMANDE

J'ai frappé à la porte de la richesse , et on m'a Jeté un pfenning (un liard) par la fenêtre.

J'ai frappé doucement à la porte de Thonncur ; on n'ouvrait qu'aux chevaliers montés sur im noble cheval.

J'ai frappé à la porte du travail ; je n'ai entendu au dedans que des plaintes et des sanglots.

J'ai cherché ki maison du contentement , et personne n^a pu me la désigner.

Heureusement que je connais ime petite maison bien tranquille où je frapperai à la fin.

Beaucoup l'habitent déjà; mais dans le tombeau il y a place et repos pour tous. Rogkbrt.

> TROIS MOIS SOUS LA NEIGE

Extrait du journal de Louis Lo»as, écrit par lui^méma, au chalet d'Anzindes, dam les montagnet du Jura (i ).

Le 7 a novembre.

« Puisque c'est la volonté de Dieu que je sois Ici prUonnier avec mon grand-père , je vais écrire ce qui nous arrivera dans ce chalet , afin que , si nous devons périr, nos parents

(i) Nous avons tous les yeux ces pages d'un auteur de quinze ans ; mais le cadre de notre Magasin ne nous permet pas une publication si étendue, et nous devons nous borner à fa/re un extrait du récit original. Nous avons seulement fait disparaître quelques Ciules d'orthographe et de style que Louis Lopraz ne pouvait pas éviter, n'a)ant jamais reçu d'autres leçons que celles de l'école de son village.

Nous laissons d'abord parler notre historien : il nous apprend

sachent comment nous aurons passé nos derniers jonr8,et que, si nous sommes délivrés par la bonté divine, nous puissions la bénir plus tard, en relisant le récit de ce temps d'épreuves. Mon grand -père veut que j'entreprenne ce travail pour abréger des heures qui vont nous paraître bien longues. Je rapporterai d'abord ce qui nous est arrivé hier.

Nous attendions mon père au village depuis plus de huit jours ; la Saint-Martin était passée ; tous les troupeaux étaient descendus avec les bergers. Mon père seul ne paraissait pas, et Ton se dit chez nous: — Qu'est-ce qui peut le retenir? Mes oncles et mes tantes assuraient que mon père gardait apparemment quelques jours de plus le troupeau à la montagne pour consommer un reste de fourrage.

Mon grand-père finit par s'alarmer, et dit : — Tirai voir moi-même ce qui arrête François ; je ne serai pas Riche de faire encore une visite au chalet. Qui sait si je dois le revoir l'année prochaine ?

Je demandai la permission de l'accompagner, et Je Tobtins par mon importunité. Nous fdmes bientôt prêts à partir; nous montâmes lentement, tantôt en stilvant des gorges étroites , tantôt en côtoyant des précipices. A cm quart de lieue du chalet , je m'approchai par curiosité d'une pente escarpée, et mon grand-père, qui m'avait déjà dit plus d'une fois que cela l'inquiétait , pressa le pas pour me prendre par la main : une pierre lui roula sous le pied , et il se fit ime entorse, qui lui causa une douleur très-vive« Mais, au bout de quelques moments, il put marcher, et nous espérâmes que cetat se passerait ainsi. En s'aidant de son bAton de houx , et en s'appuyant sur mon épaule , il se traîna jusquMcL Mon père fut bien surpris de nous voir. Il faisait les préparati& de son départ ; en sorte que, si nous l'avions attendu tranquillement on jour de plus, il serait venu lui-même nous rassurer.

— C'est vous, mon père, dit-il à grand-papa, en s'avançant pour le soutenir. Vous avez cru qu'U m'était arrivé quelque accident.

— Oui , nous venons savoir ce qui t'arrête , quand tous les voisins sont descendus.

— Quelques-unes de nos vaches étaient malades ; mais les voilà guéries. J'envoie Pierre, ce soir même, avec le reste de nos fromages ; je descendrai demain avec le troupeauu

— Es-tu bien fatigué , I>ouis? me dit mon grand-père.

Gomme j'hésitais à répondre, parce que je devinais sa pensée, il ajouta : — Il serait prudent de le renvoyer ce soir avec Pierre. Le vent a changé depuis une demi-heure ; nous aurons peut-être du mauvais temps cette nuiL

Mon père exprima la même crainte , et m*engagca à suivre ce conseil.

— Si tu le veux , dit grand-papa , je ferai un eflbrt , et je redescendrai avec toi : quelques moments de repos me suffiront.

~ J'aimerais mieux vous attendre , dis-je à mon père en me jetant à son cou. Une nuit de repos est bien nécessaire à grand-papa, qui s'est blessé au pied par ma faute.

Je racontai là-dessus ce qtii notis était arrivé à quelque distance du chaleL II fut convenu que nous descendrions ensemble le lendemain , qui était hier.

. A mon réveil , je fus bien surpi^is de voir la montagne tonte blanche. La neige tombait avec une abondance extraordinaire; elle était chassée par un vent très-violent. Gela m'aurait fort amusé, si je n'avais pas vu l'embarras de mes parents. Mon grand- père essayait de faire quelques pas, et se traînait avec beaucoup de peine, en s'appuyant sur les metjd)les et contre

comment il s'est trouvé dans la triste position qui fait le sujet de son récit. Pour le reste , nous avons lié entre elles les différentes parties du journal par quelques indications abrégées, qui remplacent les détails dont nous avons cru devoir fiure le sacrifice.

On sait que les montagnes du Jura sont, dans plusieurs parties, couvertes de grands bois de sapins, mais que d'autres présentent, jusque sur les plus hautes cimes , des pâturages entrecoupés d« rochers arides ; certaines contrées sont trés-sauvaees.

les murs. L^acddent de la veille lui avait fait enfler le pied, et lui causait une douleur très-tive. »

Ici Louis Lopraz rapporte la conversation des trois hôtes du chalet , à la suite de laquelle il est décidé que le père descendra seul avec le troupeau, et qu'il reviendra avec quelqties personnes chercher son père et son flls. ils ont soin de le luunir, le premier, du bAton de houx armé d'une pointe qui Favail aidé à monter ; le second, d*unelM)uleille empaillée qui renfermait encore un peu de vin , ei dont il s'éiait pourvu la veille.

f Nous fîmes ensuite sortir le troupeau, qui parut bien surpris de trouver la terre couverte de neige. Quelques vaches s'écartaient et couraient autour du clialel ; entin elles se sont mises en marche. Au bout de quelques pas, mon père a disparu avec elles dans les tourbillons... Nous sommes restés longtemps h la lenètre pour tâcher de le voir encore ; mais le vent a soufflé avec plus de force; des niuiges épais nous ont enveloppés, et la nuit est tombée presque subitement.

— Bon Dieu, ayez pitié de luiî a dit mon grand-père ; mais il a sans doute passé la forêt, et il n'est pas exposé à celte bourrasque.

Nous avions été si distraits tout le jour, que nous n'avions pas songé h prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. La chèvre, que nous avions gardée par précaution, se mit à bêler.

— Pauvre Blanchette ! a dit mon grand-père , son lait lui pèse; elle nous appelle. Allumons la lampe, nous irons la traire et nous souperons.

— Nous déjeunerons aussi, grand-papa !

Cette parole le fit sourire ; il reprit un air plus tranquille qui me rendit un peu de courage. Cependant le vent grondait toujours; il s'engoulîrait sous les bardeaux, qu'il faisait frémir ; on aurait dit que le toit du chalet allait être emporté. Je levais la tète par moments.

— Ne crains rien , a dit mon grand-père. Celte maison a soutenu bien d'autres attaques. Les bardeaux sont chargés de grosses pierres, et le toit, peu incliné, n'offre pas beaucoup de prise au vent.

Puis il m'a fait signe de marcher devant lui , et nous sommes entrés à l'élable. »

Suivent les détails des soins donnés à la chèvre, et du premier repas des deux solitaires. Ils veulent passer la soirée au coin du feu; mais la neige, qui tombe en abondance par la vaste cheminée , les incommode et les oblige à se réfugier dans leur lit à la garde de Dieu. Le lendemain, leur réveil est accompagné de circonstances assez extraordinaires pour que nous laissions Louis Lopraz les exposer lui-môme.

K Ce malin , à mon réveil , je me suis trouvé dans l'obscurité la plus complète , et je me suis imaginé que le sommeil m'avait quitté plus tôt que de coulume. Cependant j'entendais mon grand-père marcher ù tâtons, et je me suis frotté les yeux ; mais je n'en voyais pas plus dair.

— Mon grand-père, ai-je dit, vous vous levez avant le jour!

Il a répondu :

— Mon enfant, si nous attendons que le jour nous éclaire, nous resterons longtemps au lit. Je crois que la neige dépasse la (^nètre.

I A cette nouvelle, j*ai poussé un cri, et, sautant à bas du lit , j'ai allumé bien vile notre lampe , ce qui nous a permis

fde nous assurer que la supposition de mon grand-père n*était que trop fondée.

— Mais la fenêtre est basse, a-til ajouté ; d'ailleurs il est probable que la neige aura été amoncelée à cet endroit : peutêtre n'en verrions^nous pas deux pieds, à quelques pas de la muraille.

— Alors on viendra nous délivrer ?

— Je l'espère ; mais , après Dieu , comptons d'abord sur nous-mêmes. Supposé qu'il veuille nous enfermer ici quelque temps, voyons quelles sont nos ressources, et, quand nous les

connaîtrons , nous réglerons remploi que nous devons en faire. Le jour est venu , ce n'est pas douteux : le eoucùu (1) marque sept heures. Heureusement nous n'avions pas oublié de le monter hier au soir : c'est une précaution que nous devrons prendre soigneusement ; on aime toujours f^ savoir comme on yfl » et il faut que nous soyons exacts avec Blanchette.

C'est ainsi que nous avons comnaeucé la seconde journée ; elle a été triste et fatigante ; je ne peux plus tenir la plume ; grand-papa est d'avis que je renvoie à demain la suite de mon récit. »

I^ndant le second jour, l'enfant s'exerce à traire la chèvre» parce que ce travail peul devenir trop difficile pour son grandpère. Ils font ensemble la revue des pravisions et des ustensiles; ils trouvent du foin et de la paille en aboiidance, une petite provision de pommes de terre, un peu de Iwis et quelques pommes de pin. Dans une armoire il restait encore du sel , un peu de café en poudre , un peu d'huile , une petite quantité de saindoux , trois pains, de ceux qu'on peut garder toute l'année à la montagne, et qu'on finit par briser à coups de hachç. Le mobilier est f(»rt chétif , mais peut rigoureusement suffire ; quelques mauvais outils ne laisseront pas de rendre les services les plus indispensables. Cette revue terminée, les prisonniers songent à se garantir du froid et de la neige qui pénètre par la chemfnée.

« Je me suis placé dessous, dit Louis Lopraz, et j'ai regardé par la seule ouverture qui restait libre dans le chaleL Au bout de quelques moments , le soleil a brillé tout à coup sur la neige qui s'élevait autour de l'ouverture» à une Yisuorteur considérable. J'ai fait remarquer la chose à mou grandpère.

— Si nous avions une échelle , m'a-t-il dit, tu monterais là-haut, et tu dégagerais une trappe q^e ton père a placée dernièrement pour se garantir de la pluie etdu froid, en attendant qu'on réparât la cheminée qui était en mauvais état et que Porage a renversée.

Alors grand-papa s'est rappelé qu'il avait vu dans l'étable une longue perche de sapin ; j'ai frappé des mains et j'ai dit :

— C'est tout ce qu'il me faut 1 J'ai grimpé bien souvent i des arbres dont la tige était aussi mince. La perche a toujours son écorce : c'est une facilité de plus. Mais il fallait rintroJuirc dans le canal : voilà ce qifi pouvait être malaisé. Heureusement Touverture en est large et fort élevée, et nous sommes venus à bout de Tentreprise , aidés encore par la souplesse du bois.

Ensuite je me suis mis à l'œuvre, après avoir attaché autour de ma ceinture une ficelle , afin de hisser jusqu'à moi une pèle, quand je serais en haut. J'ai tant fait des pieds et des mains que j'ai fini par atteindre le toit. Je m'y suis fait une place, en déblayant la neige avec le secours de la pèle, et j'ai pu reconnaître qu'il y en avait environ trois pieds. Autour du chalet» il m*a paru qu'il y en avait bien davantage ; le vent l'avait amoncelée, comme on élève la terre autour des légumes pour les nourrir et les préserver de la sécheresse.

Tout l'espace autour du chalet n'est qu'un tapis blanc ; la forêt de sapins, qui l'entoure du côté de la vallée, et qui l)orne la vue , est blanche comme le reste , à l'exception des ironcs qui semblent tout noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids ; j'ai vu de grosses branches, et même des tiges, rompues en éclats.

Dans ce moment , il soufflait un vent du nord violent et glacé; les nuages sombres qu'il chassait devant lui s'ouvraient par intervalles pour laisser briller le soleil , et cette lumière éblouissante courait sur le champ dé neige avec la vitesse d'une flèche.

Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grandpapa ce que je voyais, il s'est aperçu que les dents me da-

(i) C'est le nom que Toa donne aux horloges de boif qui te fabriquent dans cet monUgnet» et dont U marche ett très-régulière.

MAGASIN IMTTOnESQlE.

quadcnt ; il m'a dit de me hâler «l de dégager la trappe. Ce travail m'a coûté bien de la peine, mais il m'a réchauffé. Après ravoir achevé suivant les directions de mon grandpère , j'ai replacé la corde dans la poulie , de façon qu'en tirant à soi d'en-bas, on ouvre la trappe, et qu'elle se ferme ))ar son poids, quand on lâche la corde qui passe , hors du canal et par le plancher , dans des trous pratiqués exprès. Quand nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous assurer qu'elle réussirait toujours, je suis redescendu plus facilement que je n'étais monté, n

Voilà nos solitaires un peu préservés de la rigueur du froid; cl c'est heureux, car, dès la fin de cette journée, le vieillard n'espère plus qu'ils puissent sortir du chalet avant le printemps. La neige n'a pas cessé de tomber avec une extrême abondance. Ils ont retrouvé du papier, des plumes et de l'encre, reste d'une provision apportée par Louis I^opraz l'été dernier, pour s'exercer à écrire pendant les vacances qu'il avait eu la permission dépasser au chalet. Mais l'huile et le saindoux qui peut y suppléer sont en petite quantité , et les prisonniers doivent se résoudre à n'éclairer leur tombeau que trois heures par jour. Ils s'attendent par conséquent à passer leur temps d'une manière fort triste.

Dès le lendemain 2^ , ils ont une alerte de feu : nouveau péril, auquel ils n'avaient pas pensé. Louis Lopraz décrit celte scène avec beaucoup d'émotion. Une gerbe de paille , qu'ils avaient placée à quelque dislance du foyer, s'allume tout à coup. L'aïeul retrouve un moment de vivacité pour la porter tout embrasée sous la cheminée. Le chalet se remplit d'une fumée épaisse ; enfln ils échappent à ce danger, et prennent des précautions pour l'avenir. Une futaille placée à côté de l'àtre est remplie de neige, qui se fond bientôt , et qui leur assure im réservoir contre Tincendie.

Le surlendemain, un hasard leur fuit découvrir un secours d'un autre genre, et qui les remplit de joie; c'est un livre de dévotion , c'est l'Imitation de Jésus-Christ. Louis Lopraz rapporte là-dessus les réflexions pleines de sagesse de son vieil ami, et il entre lui-même, d'une manière touchante , dans les mêmes sentiments. Il a cependant beaucoup de peine à prendre son parti d'être séparé de son père et de sa famille. Ce sujet revient souvent dans leurs conversations, et l'aïeul laisse entrevoir au pclil-fils ses craintes au sujet du père, a N'aurait-il i)oint péri en retournant au village?» Ce doute est une nouvelle cause de tristesse. Ils ont grand besoin des consolations de la religion dans leur ténébreuse retraite !

Us essaient d'échapper à l'ennui par le travail; ils se livrent à quelques occupations à la lueur du foyer ; le vieillard exerce l'enfant au calcul de tête ; il lui fait des récits intéressants, tirés de son expérience ou de ses lectures. Le 29 novembre, jour anniversaire de la mort de sa mère, qu'il a perdue quatre ans auparavant, Louis Lopraz se rappelle oomment il a passé celte journée l'année précédente, et la visite qu'il a faite avec son père au cimetière du village. Une autre fois, c'est lui qui fait des récils à son grand-père. 11 lui parle de l'école , dont il regrette les travaux et les plaisirs. Cela le conduit à réciter à son aïeul plusieurs pièces de vers qu'on lui a fait apprendre par cœur. Mais , pour vivre avec ces pauvres captifs, il faut les entendre euxmêmes. Voici le journal du 1" décembre :

tt Je sens une véritable frayeur en écrivant la date d'aujouitl'hui. Si quelques jours du mois de novembre nous ont semblé si longs, que sera-ce du mois entier que nous commençons I Encore s'il devait être le dernier de notre caplivité ! Mais je n'ose plus en prévoir le terme. La neige s'est tellement accumulée qu'il me semble qu'un été ne suffira pas pour la fondre. Elle s'élève maintenant jusqu'au toit, et. Si je n'y montais pas chaque jour pour dégager la cheminée , noas ne pourrions bientôt plus ouvrir la trappe ni faire du feu.

Mon grand-père me fait pitié de ne pouvoir sortir quelquefois de ce cachot. Je lui demandais ce matin quelle chose fl regrettait le plus , et il me répondit : « Un rayon de soleil.

Et pourtant , a-l-il ajouté , notre sort est bien moins maltieoreux que celui de beaucoup de pnsonniers , dont plusieurs n'ont pas mérité plus que nous la réclusion. Nous avons 4a feu , souvent de la lumière ; nous jouissons dans notre pris^ d'une certaine lil>ené, et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un geôlier ou défiant ou cruel on seulement indifférent à nos peines ; les maux qu'on souffre par la seule volonté de Dieu n'ont jamais l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer à l'injustice des hommes ; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et si ta présence dans ce chalet me donne des regrets , que je ne veux pas le cacher, elle me soutient , elle m'est nécessaire. Il me parait que lu n'es pas non plus mal satisfait de ton compagnon ; il n'y a pas jusqu'à Blanchette qui ne soit un adoucissement à notre captivité, et ce n'est pas, je t'assure,. pour son lait seulement que je l'aime. »

Ces derniers mots m'ont fait réfléchir, et j'ai proposé de rapprocher de nous cette pauvre bête. « Elle s'ennuie toute seule, elle bêle souvent ; cela lui peut nuire , et à nous aussi par conséquent. Qu'est-ce qui nous empêche de l'établir ici dans un coin ? La place est assez grande pour nous et pour elle ; elle nous sera bien obligée de Thonneur que nous lai ferons, et peut-être en sera-l-elle meilleure nourrice. »

La proposition a été bien accueillie, cl je me suis mis à l'ouvrage sur-le-champ; j'ai disposé dans un angle de la cuisine une petite crèche que j'ai fixée au mur avec quelques gros clous; j'ai augmenté la solidité de l'établissement, en plantant des pieux pour servir d'appui ; et , sans allendrc davantage, j'ai amené Blanchette auprès de nous. On'elle parait salisraite de ce changement ! Elle est toute joyeuse, et ne cesse pas de nous remercier. Si cola devait durer, elle serait un peu fatigante ; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle position , elle sera plus tranquille qu'auparavant; même à cette heure, pendant que j'écris mon journal, elle est couchée sur la litière fraîche ; clic runnnc tranquillement et me regarde d'un air si satisfait , qu'elle semble deviner qut je fais son histoire. Rien ne lui manque , et il y a une personne heureuse dans le chalet. »

Les jours suivants, le jeuut- garçon trouve de quoi s'occuper dans l'entreprise qu'il forme de déblayer la neige qui obstrue la porte du chalet , afin de procurer à son graiulpère ce rayon de soleil après lequel il soupire, l^e vieillard le laisse faire , sans doute parce qu'il y voit un moyen de distraire son jeune compagnon. Après trois ou quatre jours de travail, une sortie e«l pratiquée, et Louis l^opraz a le plaisir de conduire son grand-père hors du chalet, et de lui faire contempler encore une fois la nature. Mais « le joiu* était sombre, dit-il , et nous nous sommes trouvés fort tristes, en voyant devant nous celte forêt noire, ce ciel nuageux el cette neige qui nous environne d'un silence de mort. Un seul êti-e vivant s'est montré à nos regards ; c'était un oiseau de proie qui a passé loin de nous, en poussant un cri rauque. 11 gagnait la vallée, et volait dans la direction de notre village... Nous sonmies rentrés , el, contre mon attente, nous avons été plus sérieux qu'à l'ordinaire ; malgré nos efforts la conversation languissait. Le temps sombre d'aujourd'hui ne suffit pas pour expliquer notre chagrin ; il vient , je crois , d'avoir pu sortir de chez nous , de nous être figuré que nous étions libres, et de nous être sentis prisonniers comme auparavant. » La suite à la prochaine livraison.

IJS RIO DE LA PLATA (République orientale de l'Uruguay).

MAGASIN PITTOUESQUE.

monde. En y pt^nétrant, on est frappé d'abord de Paridilé de ses côtes , longues plages basses et nues, accidentées bizarrement par des dunes de sable et quelques arbustes rabou;;riê. Vues de loin , nuancées par la Icmière , ces grandes taches

blanches allongées offrent l'aspect de cordons de maisons éparscs sur les grèves. D'une live à Tautre , la nature reste la même sur un trajet de plusieurs lieues , et si par hasard vous découvrez un séjour habité , il est,comuK In

*^uj

Amérique du Sud. — Vue priie dansTarroyo de! Rosaiin (i).

petite ville de Maldonado , ù moitié enseveli derrière des monticules de sable mouvant. La première ville qui mérite de fixer Tattention est la capitale de la république orientale, qui

(i) Dessin de M. Max Radiguel. L'arlisle a refracc dans ce paysage une scène de la dernière guen-e, une canonnière siirpi i-^e par «ne {uerUla.

s'étend sur la côte iionl du fleuve on s:iivanl h- hi.is nommé VVrnguay, Monic\idi'0 est d'une apparence agrcablo ; des maisons à terrasses dominées par des pavillons élégants, une muUiUide de clochers et de dômes brillants, les façades cfe divers élnblisscmenls publics, le bariolage de toutes ses peinturos exlrriouros, lui donnent un aspect de

gaieté et de coquetlerle qui provient tout d'abord : son port est YlTanl et très-fréquenié, bien qu'exposé à ta violence des pamperos et des êuestadas qui y soufflent pendant plusieurs mois de l'année.

Depuis Montevideo jusqu'à Colonie del Sacramento et las Vaccas, peiiles villes de la république, Taspecl général du pays continue d'être le môme ; ce sont encore des dunes de sable entrecoupées de quelques prairies ; çà et la une verdure plus vigoureuse, au-dessus de laquelle de grands arbres élèvent leurs tètes chenues , ind^ue un affluent de la rivière. Si vous pénétrez à rinlériettr de ces ruisseaux nommés dans le pays arroyos, tanalui'c i*evit des formes nouvelles. Les bords sont riaats ée végétation et de vie ; l'œil, à chaque siAnosité , découvre de bettes prairies où se pressent del^ troupeaux ; de tou» côtés s'élèveat des bandes d'oiseaux aquatiques, et des perroquets au vjdke plumage traversent à chaque inj^irtiii la rlvlt^re.

Plus on ijvaTic« , pli«i ks l^^rds »A( escarpé» et resserrés; bientôt h^ p^ii>safe devient ttilemeot étroit que les lianes le traversent, les arbres se Jmgnrntpar le faite, les palétuviers se croisent : il devient impo^ïjibhi d'avancer.

La peliii' ville cje CoiouJa mérite une mention honorable pour ranidbittié U« ms hèibitants ; mais son port et ses ea* virons ne pi^^aieut na iti^t^nt fixer l'attentioa. 11 fiiut re« marquer cr pondrait qu*^ le ï^iulabri passante pour les naviires, lorsque k ihn^f. est agi ïé , se trouve à petite distance de Golonia, ait nuileudu groupe des iles Hornos^ En avançant à l'ouest on rencostce l'ile de Martin-Garcia» dont l'escadre française s'empam an commencement du blocus de Buenos- Ayres. Cette petite âe, qui appartient à la républiq^ argentine, est placée ma sentinelle à l'entrée de rUiu^naQ^ ; soo pert, bie» abritée cfes vents du sud, est fo ixlùcb». MKirelJe des bâtiment» qui rennontent le ria de la Plata.^

La répuftlfl{ni& oskaftrie, dont la popitlalioa «titttifltei est an plus de troift c«ot niU]l& Ames ,, est , en résuia£ „ «ne vaste solitude qui« 4 Ifexfieptioa d'une liUe^IlfeMtfffvid^ne compte que de ch4tives boucgadto. Les gamytg^^s,, fHHf^to autrefois de nombreuses UiiMisd'fndiieBS,resoiAai^ifHifid!llttii fresque exclusivement de bestiaux et d*aiuamnii «wniaçes. Ce; pays , où. la nature prodigue tant de trésors, snaMe aban* donné paît i'bommev. «t il est difficile de prévoie in^^cNfue oa il pourra eatirer ddDs.k vole de prospérité q/nfi itoii devraient assurer sa pooUtoQi H soit, lieareux cUœalL

SUR LES^ œUICnOKS DfHlSTOlllE «ATCTRELLE.

Les collectfoi»^ dThistoire natucelle ft'bni pciA BaiflBiinm qu'à partir dit selcidnie abfede oii cfe la tocbi; fnibaâme ;: tes; sciences et les lettsts se réveillaient dans l*Occidfi{it^ Ift navigation loiniBiBe yimuàlt de prendte son essor, et chaque jour apporuit de ooitveMix sujets d'admiration dans les productions inconnue» de» contrées dont l'existence se révélait tout à coup : aussi vit-on nattre en Italie, en Hollande, là où le commerce maritime était le plus actif, des collections nombreuses et variées, les G€Uiophylaeium ^ les Pinax^ les Thésaurus dont Aldrovande, Séba et d'antres compilateurs nous ont transmis la description fastueuse. De même qu'aa temps des croisades les pèlerins rapportaient quelques coquil^ les, quelques productions de l'Orient conune témoignages de leurs courses lointaines, de même aussi les marins voulaient rapporter quelques souvenirs de leurs courses aventureuses :. tMtakat des coquflles, des écailles de tortues, des coraux et des pkBles marines , des poissons dont la dure enveloppe rédtfe à la dessiccation , des oursins, des étoiles de mer, ou bien les fruits, durs et de fbrme bizarre, des arbres des régien» tropicales. Tous ces matériaux , isolés d'abord , finislakBt par se concentrer dans \t^ mains de quelque amateur, et c^étalt le commencement d'un musée qui s'accroissait ra-

pidement par de nouveaux achats , par des dons , par des recherches personnelles. Il s'y joignait d'abord des pétrifications qu'on regardait comme des jeux de la nature, diverses monstruosités animales ou végétales : les canards à deux tètes, les moutons ou les chats à huit pieds, ou à deux corps ; des fruits, des tiges offrant des particularités curieuses de soudure, ou bien des branches desséchées de quelques végétaux exotiques , des cactus, par exemple, comme nous en avons vu chez des collecteurs qui en ignoraient Pori^ine; c'étaient ensuite les talismans, les fétiches, les remèdes surnaturels et tous les objets auxquels la crédulité attribuait des propriétés merveilleuses : c'étaient les bézoards si recherchés dans rOrient, et qui ne sont aujourd'hui que des concrétions de Tesleaiac des gazelles de l'Inde ; les pierres d'aigle , morceaux de minerai de fer qu'on croyait avoir été trouvés dans le nid de l'aigle; le sang du bouquetin des hautes montagnes, desséctié et conservé dana ua morceau d'intestin comme un remède spécifique; le vrai bois de sandal ou d'aloès; c'était enfin la prétendue corne de licorne, qui seule suffisait alors k fvoiorver FeisifeiMKe de cet animal fabulei&x ^ et «pue Bnaàstenaoi oa saôl êlve: tuoique dent d'un eétaeé et h» mm gluûafe, le sarwaL "^ÊBàsk ^ laesure qu'on s'étoic^vuH ée» fiemps oè on. seui hnuumft^ Pfe de ki Miran- Mst^ |#4ivail être complètement savait et wsifki rt scibiU^ k&€oitect£9as devenaient trop vastes, et b plopart df s amateuirs étaient ob^és de les limiter à \m seui) Quve d objets ; cefendaii^ leur £aveur, au heu de ^bmmtufy, aiait en aogmeataat à tel point , que déjà , à ia Ifia dkc disk-weyliEèiiie siècle, en 1697, La Bruyère était forcé de^^iiïgeilei! vudsnKni les amateurs fou» qui laissaient leur famiilte dans le dkàulJMeat pour se ruâKr à compléter leur colkittMMik Ce ^ik (fisait alors de r&nial£ur de coquilles ou d'insectes „ oui ée* tulipes, ou de médailles , ou d'estampes , est encose tt9UittteiBeii& vrai aujcNurd'btti^ et de tous ceux pour btsspieii». la collection est us but et non un moyen , ou peut dbte^ fiti nntae chose que de r^usatettr que « vous voyez plauté «fi que a pris racine an iwiieui de ses tulipes et dleiaof la solitaire. H la contemple , H li*»taiire; Dieu, et la nature sont en tout cek ce qu'il n'adau)K: foint ; il ne va pa» plus loin qjiie l'oignon de sa tulipe qu'il ne livrerait pas. pour mille éeus, et qu'il donneia pour rien quand les tulipes seconâ négligées et; (|ue les œillets auront prévalu. » C'est en eflet ime véritable cal^ité pour un collecteur q^ d'être arri^vé au terme die lu lâdie qu'il s'était proposée ; si) bt eottjEtcttoUi de médaille» eut dfestampe» , ou de tuHpesest comi^làtiifc,. il n'a: plus» de. buli ài aObetodh» ,. il reste désormais sans ocmipatifMiieft «meiiiownAdlÊiosanwé, à moins qu'ife ue se débarrasse à iMtiHpoUdteasIlieaalleclMiBiqui lui a coûté de si grand» eiectBi,, de. sii paud^ sacm&«» de temps eli d^ansput, pour se li vitec aivea une* noumefle; &u«euii au cuUe dnuur autre colleciimi^ Huaàk asMuuAHiiiu»^ vm ifes «auteurs de fleur» de veniir aiiiûliBafl»<fe>iBédailhf»^ et «enx-cidfevenir amateurs de minémux ou de fidaeiles.

Letb iWlhfflIfanN néanmoins ont; continué % wt mnitiplier et è^teswAiK; em rbunce. gemUaufi ladix-4k«liif»e siècle. On n.'âviailî p&ifr puuc ftuit seuiemenJi cfe^ réunir da» curiosités , mais on cherchait aussi de» objets d'étudis»;; ou accumulait ces précieux matériaux qui , entre les main» cte Linné , de Lamarck , de Cuvier , de Geoffiroy Saint-Hllliire,^ ont servi à édifier les monuments les plus durables de la science. Les coquilles , d'abord, rassemblées pour lé plaisir des yeux , ont fait désirer de connaître les mollusques d'où elles proviennent ; les coraux et les madrépores nous ont conduits à l'étude des polypes ; les fossiles, qu'on avait pris d'al)ord pour un simple jeu de la nature (ludus natures) , ont été regardés ensuite comme de vraies pétrifications ; mais c'est i travers mille erreurs qu'on est arrivé à la détermination précise de ces corps pour reconstruire par la pensée l'ensemble de la création aux diverses époques antédiluviennes de notre globe terrestre. Ainsi ceruhies ammonites ou cornes d'Ammon , dont le nom indique qu'on les a pu prendre pour tout

autre chose que des coquilles de mollusques céphalopodes , OQt été désignées comme des serpents enroulés et pnétrifiés. Diverses éponges siliceuses, confondues sous le nom d'alcyons fossiles ou alcyonites, ont été prises pour des figues ou des oignons, ou des navels fossiles. D'autres coquilles fossiles, que leur forme discoïde a fait nommer nummuiites, se sont rencontrées en si grande abondance dans certains terrains qu'on les a piises pour des lentilles fossiles; on a pris pour des tangues d'oiseau pétrifiées les dents fossiles des requins et des autres squales de l'époque antédiluvienne , et Ton a décrit comme des vertèbres de poissons la tige des encrines ; on a même voulu , d'après une grossière ressemblance extérieure, reconnaître dans les pierres des pieds fossiles, des liées d'oiseau ; et tout récemment encore on a prétendu reconnaître dans un bloc de grès de la forêt de Fontainebleau un cavalier fossile avec son cheval. Mais les coUeclions, qui ont aidé si puissamment l'histoire naturelle pendant les trois siècles derniers, ne vont -elles pas devenir un fardeau cl une entrave pour celle science? C'est véritablement ce qu'on doit craindre aujourd'liul en voyant les coUeclions , subdivisées de plus en plus, contenir encore des vingtaines de mille espèces pour chaque ordre ; par exemple , en voyant une collection de coléoptères, comme celle du feu comte Dejcan , portée en quelques années de six ou sept mille à plus de vingt mille; en Voyant des amateurs de coquilles resserrés de plus en plus dans leur appartement par le développement de leur collection, jusqu'à ce que , pour n'être pas mis eux-mêmes à la porte de chez eux, ils se décident à faire vendre leur collection aux enchères. La cause du mal est que le déshr, le besoin d'augmenter le nombre des espèces qu'ils possèdent poussent la plupart des collecteurs à prendre souvent pour caractère spécifique une simple modification dans la forme extérieure, c^ipable tout au plus d'indiquer une variété de race ou une influence locale. Que faui-il donc pour que les collections soient encore utiles à la science et à ceux qui la cultivent , et suriout à ceux qui commencent l'étude de l'histoire naturelle ? 11 faut qu'elles soient le moyeu , non le but qu'on se propose; il faut qu'elles soient, comme nous l'avons dit ailleurs, une bibliothèque de souvenirs acquise à peu de frais à travers des fatigues mêlées de plaisirs et d'impressions qu'elles nous rappelleront toujours; il faut que pour nous, comme pour ceux auxquels nous voudrions conmiuniquer cet outil scientifique , eues soient un tableau synoptique et philosopliique des faits que la science nous a révélés, et non pas une plate-bande indéfinie de iuli{)es montrant cùte à côte des nuances inappréciables aux yeux de tout autre qu'à ceux du naturaliste qui a cessé de comprendre les ressemblances et les analogies pour ne s'occuper que des différences les plus minimes.

Grains le îàxix enthousiasme des passions ; celui-là ne dédommage Jamais ni de leurs dangers, ni de leurs malheurs^ On peut n'être pas maître de ne pas écouter son cœur, on l'est toujours de ae pas l'exciter. Gouookqit.

Page 1