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LE PRÉCEPTEUR SANS LE SAVOIR

SOUTSLI.K.

A rentrée de la peiiie ville de Thann , du côlé de la roule qui conduit h Mulhouse, sMlève une maisonnette qui participe à la fols de la ferme et de riiabllalion bourgeoise. La ferme est rappelée par une cour où les poulets picorent à Paventure et où s'élève une meule de paille encore intacte près d'une charrette récemment dételée ; l'habitation bourgeoise, par les rideaux blancs qui drapent chaque fenêtre, par le jardin aux tonnelles peintes, et par le perron de six marches garni d'une balustrade de fer.

Sur ce perron est assis le maître du logis, Jacques Ferrou, dont l'aspect repi-oduit le double caractère de sa demeure. Portant la blouse de l'ouvrier avec la toque de velours et les pauiouGes du propriétaire , il fume une de ces courtes pipes dont le nom populaire exprime énergiquement la destination.

Jacques attend son fils Etienne qui s'est rendu à Mulliouse avec sa fiancée pour choisU- les présents de noce, et, tout en regardant vers la route, il i^ève à ce mariage qui fixe Etienne près de lui et assure une douce société à su vieillesse.

Le bruit d'un char-à- bancs Parracha enfin à l'espèce de méditation attendrie dans laquelle il était insensiblement tombé , et il reconnut ses voyageurs au milieu des fîots de poussière que faisaient voler la voiture et le cheval.

Lorsque tous deux s'arrêtèrent à la porte de la cour qui précédait la maisonnette , Ferrou s'avança à leur rencontre et fut salué par les cris de joie des arrivants. C'étaient madame Lorin avec sa fille, accompagnées du jeune homme qui disparaissait presque complétemi^nt derrière les cartons et les paquets.

— Bonsoir, mon père, s'écria Louise, en donvi nt d'avance à Pancien entrepreneur, par uue flatterie caressante, le titre qu'il ne devait avoir que dans quelques jours.

— Bonsoir, petite , répondit Ferrou , qui tendit les mains à la jeune fille et la déposa à terre eu l'embrassant; votre serviteur, madame Lorin. Dieu me sauve 1 vous 6te» chargés comme une voiture comtoise.

~ Ah bien ! ce n'est rien encore , dit la mère de Louise \ si nous avions cru votre garçon, il eût vidé les boutiques.

Ferrou sourit et donna uue poignée de main à Etienne, qui venait de descendre pour ouvrir la grande porte de la cour et faire e nirer le cl lar-à- bancs.

— Compris , compris , dit- il ; on veut faire beaux ceux qu^on aime ; si on pouvait , on ne les laisserait marcher que sur le velours. Faut pas contrarier son plaisir.

— A la bonne heure ; mais fout pas non plus que ce plaisir le ruine, objecta la mère.

L'entrepreneur fit un mouvement cPépaulea.

— Bah I &tienne n'a-t-il pas le magot que je loi aj mis à part? dit-il ; sans compter ce qu'il peut gagner dans les en> trepriscs : car maintenant que le voiià maître , je veux qu*il se remue, el il se remuera, je vous en fais moa billet ; pour ce qui est du travail, ça chasse de race.

— £t aussi, J^espère, pour ce qui est de la l>OBlé« ecmlînna madame liOrin ; car j'ai pas oublié , monsieur Ferrou , que ma fille et moi nous vous devons tout ; et sans ce crédit que vous nous avez fait autrefois...

— Ne parlons pas de ça , je vous en prie , interrompit brusquement Jacques , vihibiement embarrassé ; vous devez avoir besoin de vous rafraîchir... Eh! Louise, viens nous foire les honneurs de ton ménage, petite ; je n'entends rien, moi, aux réceptions.

La jeune fille , qui avait rejoint Édenne et qui , sous prétexte de l'aider à dételer, lui attachait une fleur à la boutonnière, accourut aussitôt, et les précéda dans une petite salle à manger. Elle y dressa la table , et apporta tout ce dont on avait besoin avec ime rapidité qui prouvait que la maison lui était familière. En un instant le goûter fut servi.

Etienne , pressé de revoir sa fiancée , eut bientôt remise le cliar-à-bancs, établi le cheval à l'écurie, et rejoint son père qui le plaisanta sur sa promptitude. On ouvrit les cartons pour montrer les nouveaux achats destinés à la mariée , on fit des arrangements pour le présent et des projets pour l'avenir ; enfin , la collation étant achevée et les deux fiancés s'étant réfugiés à la fenêtre, où ils causaient tout bas en feignant d'arroser deux petites caisses de réséda, les parents eo vinrent au règlement de leurs futurs intérêts. ,

L'entrepreneur abandonnait à son fils , outre la clientèle et les instruments d'exploitation auxquels il devait son aisance, toutes les créances non recouvrées. Madame Lorio, de son côté, donnait à l^uise un ménage, un trousseau, et vingt mille francs payables le jour même du mariage. C'était tieaucoup plus que mattre Ferrou n'avait espéré , et il le déclara franchemenL

— Vous comprenez bien que ça me rend heureux de les voir à Paise , ces enfants , dit-il ; exposer les Joies d'un jeuse ménage à la misère , c'est Jeter sa fleur de froment dans un égout. Faut pas, comme on dit , faire lever la luno de miel sur un baril d'absinthe ; mais faut pas non plus que le bonheur des jeunes fasse le tourment des vieux. En dotant le garçon j'ai gardé de quoi faire mes tiois repas, et je ne voudrais pas que la dot de votre fille vous obligeât à n*cn plos faire que deux.

— - Ne craignez rien , dit madame Lorin en souriant , J\ii encore gardé la meilleure part. Outre vingt autres miUe francs, il me reste mon commerce, qui vaut davantage.

— l>este l s'écria Jacques émerveillé , je ne croyais pas marier mon fils à une si grosse fortune. Savez* vous, madame Lorin, que c'est de notre côté qu'est tout le profit 7

— Dites plutôt qu'il en vient, répliqiia la vieille femme. Jacques voulut interrompre.

— Oh I faut pas nier, coatinua*t-eile |dus viveme&L h^cOce pas mon commerce de fer et de bois qui m'a ^ilt gagner tout ce que je possède ; et la prospérité de ce commerce se vient-elle pas de la maison que vous nous avez l>AtieT

— C'est notre métier, ù nous autres cntrepreBeors , de bâtir des maisons, objecta Ferrou.

T- Idais c'est aussi votre métier de vous les faire payer au jour promis, reprit la marchande; et quand mon mari est mort sans avoir rempli envers vous ses engagements , vous étiez en droit de me chasser du logis et de le reprendre.

— J'ai voulu le fahe, dit sourdement Jacques.

— Et vous en avez été empêché par votre lx>nté , ajonta madame Lorin.

Fenou, qui semblait mai à Paise, essaya en vain de rompre l'entretien ; ta vieille femme tenait à constater qu'elle n'avait pas oublié le bienfait, et insista sur la généreuse condidle de l'entrepreneur. S'il n'eût point consenti à un retanl de payement qui pouvait compromettre sa créance , la malheureuse veuve, obligée de tout abandonner, eût langui dao» la misère. C'était à son humanité qu'elle devait l'aisance dont elle jouissait aujourd'hui et le bonheur de ces deux enfants. Etienne et Louise , attirés par la voix de la marchande qui s'était insensiblement élevée, joignirent l'expression de leur reconnaissance à la sienne ; mais l'embarras de Ferrou parut s'en accroître, et il leur imposa silence avec humeur.

— Allons, ne vous fâchez point , petit père, dit l<ouise en s'appuyanl sur son épaule et le cajolant ; on ne vous remerciera pas , on ne vous aura aucune obligation , on ne croira plus que vous avez bon cœur.

~ Et on aura raison, s'écria Jacques; par tous les diables t je suis fatigué d'entendre glorifier mon coeur d'un prooédl qui ne vient point de lui.

— Gomment 7

— Non , ce n'est pas d'inspiration que j^ai fait la cliose» c'est par suite d^un hasard... et voilà pourquoi les éloges de madame Lorin et vos compliments me font Peffet de OMps de pied... Il y a trop longtemps que je Tole ma répittatioi;

faut enflo qaVm MChe la Térilé , d^autant qoe ça peut aenrir de leçon à ceux qui sont Jeonea.

Les deux ianoés se regardèrent atec surprise , et s^assi-

reat aux cétés de rentrepreoeur occupé & bourrer sa pipe.

Madame Lorin , qui avait laissé écltapper quelques exclama-

. tlons d'incrédnlilé , aitactia sur lui un regard interrogateur.

Enfin, après s*ètre recueilli nn instant, Il reprit :

'- Pour lors donc , comme vous disait notre voisine , h père Lorin venait de mourir Juste au moment où nous retirions le» échateadages de sa maison neuve , et ses affaires étalent restées si emi)roiiillées, qu'au dire de tout le monde kl veave devait sortir de la liquidation avec sa coiffe de nuit pour tout patrimoine. Moi, peu m^imporlait, puisque le bâtiment répondait de ma créance ; mais II fallait prendre ses précautions en justice et mettre tout de suite la main sur la cbose , crainte de malheur. Madame L.orin n'opposait rien à mon droit : elle m'expliqua seulement par quel moyen elle espérait tout payer ; mais il fallait pour cela lui laisser la maii»on où se trouvait son commerce , attendre les rentrées sans savoir combien de temps, exposer peut-être sa créance, vu que dans les affaires on n'est sur que de ce qu'on tient. C'était courir trop de chances sans aucun profit. La veuve eut beau me montrer sa petite qui dormait dans son berceau, en me priant les larmes aux yeux de ne pas en faire une mendiante, je sortis bien résolu à profiter de mes avantages. S'il fallait pour cela ruiner Torphellne et sa mère , je n'y pouvais rien ; ce n'était pas moi qu'on devait accuser, mais les circonstances; en définitive, je ne faisais qu'user de mon droit I

11 faut vous dire que ce mot-là était alors ma grande devise ; Je le nieUais sur mon cœiir en guise de plastron ; et quand je ni^étais dit : « C'est une chose juste, *> j'allais devant moi !fans m'inquiéter de ce que j'écrasais sous mes talons.

D'ailleurs , si la veuve Lorin avait une fille h élever, mol j'avais un fils, et un fils auquel je tenais d'autant plus que pendant six semaines j'avais cru le voir mourir. Aujourd'hui le garçon est bien raffermi sur ses fondations; mais alors il tremblait comme une baraque de planches à chaque coup de vent. Tous ceux qui le regardaient avaient Tair de dire : « Pauvre petit 1 » et moi ça me serrait le cœur. Le médecin qui l'avait soigné pendant sa maladie lui trouvait la poitrine faible; il avait recommandé d'éviter le froid et l'humidité, en déclarant qu'une nou>elle pleurésie devrait infailliblement l'emporter. Aussi j'avais soin de lui comme d'un oiseau en cage : il ne sortait qu'avec moi et par des temps choisis ; je lui mesurais au millimètre l'ombre , le vent et le soleil.

6ien résolu, comme je vous ai dit, à prendre la maison de la veuve en payement de ma créance , j'allais partir pour ' porter mes titres à Mulhouse , quand l'enfant accourut et me supplia de l'emmener. Il n'y avait pas un nuage dans ie ciel, leS oiseaux chantaient dans toutes les haies, et le capucin qui me servait de baromètre avait laissé tomber son capuchon ; on ne pouvait douter d'une belle journée. Je mis la selle sur l'ftnesse , et j'y perchai le garçon , fier comme un cuirassier. La suite à la prochaine livraisotL

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