‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 14 sur 185 · L'APPRENTISSAGE · texte numérisé non relu

L'APPRENTISSAGE

Suite et fio. — Voy. p. Sx.

Après avoir raconté l'histoire touchante et vraie que l'on a hte dans notre dernière livraison, M. Dufau exprime le Tœn que la législation réglemente et protège l'apprentissage. Voici quelques-unes de ses réflexions à ce sujet :

«Gomme ce jeune homme, beaucoup d'ouvriers des grandes villes, désormais sûrs de leur caractère et de leur honnêteté, peuvent se dire, en tournant leurs regards vers leur vie d'apprenti : — A quoi a-t-il tenu que je ne sois devenu un de ces malheureux atteints par le châtiment des lois ! — Eh î que fait-on pour conjurer ces dangei's? Où est la garantie de l'exécution du contrat d'apprentissage 7 La santé , l'existence de l'apprenti sont-elles protégées? S'occupe^t-on de le préserver contre cette fatale propagande de l'immoralité , dont la misère est la plus puissante excitation 1 Non, Pauvre enfant , sans défense , sans instruction , sans religion , Il est abandonné aux sollicitations incessantes du vice ; 11 en est circonvenu de toutes parts. Jamais le moindre obstacle , jamais le moUidre empêchement à cet égard. Loin de là : autour de lui se multiplient hidétluiment les pièges.

» Ne se trouvera-t-ii pas dans la région du pouvoir, je ne dis pas un homme qui se préoccupe d'un tel état de choses, car il en est beaucoup , je le sais , qui en sont à présent préoccupés , mais un homme dont les entrailles soient profondément reniuées, et qni veuille consacrer à la réforme de cette grande calamité une partie du temps qu'il dépense en luttes politiques! Mon Dieu 1 qui ne volt que la condition du peuple serait en grande partie améliorée du jour où, par une com-

binaison de la législation et par l'acUon de raiil»rité« Tapr prenti serait garanti , surveillé « moralisé ?.. *

» On a nonuné dans ces derniers temps un grand noiji^bre de commissions pour examia«F diverses questions d'intérèl public ; quand donc apparaîtra celle qui aéra chargéf^ d'étudiei: la condiUon de l'apprenti, soos tou« ses aspects, £t d* r^ob^r^ cher les moyens de la changer radicalen)«nil Oh l l'Mmirable mission 1 Quelle vive lumière jaillirait de telles recherches > sur les questions relatives à l'amélioration dit sort das niasses! N'est-il pas vrai qu'on Turgot , qu'un Maleshavbes,^ vivant an milieu de» faits qui s'accomplisMnl aulpof ^ nous» euasent tenu à honneur de marcher dans cetta voie , d'arriver à la . solution de ce grand problème 1 Ge ^u'on peut affirmer, c'est que les idées de tout ce qu'il y a d'hommes intelllgenu, mèmft parmi les industriels « Inclinent vers le but que j'indique ici ; je n'en veux qu'un témoignage. On a établi à Pairisun. conseil de prud'hommes pour l'industrie des n^étaux. L'adr ministration a mis trente ans pour élaborer la création de ce fragment de tribunal de conciliation » qui devient partout un véritable bienfait pour la classe ouvrière. Eh bien ^ un des . premiei*s actes de ce conseil a été de rédiger un. modèle 4e brevet d'a(^ren lissage , dont je transcrirai l'ai'|icle premier ^ en énonçant les obligations que c<mtracterait le maU^e vi§^ à-vis de son apprenti i

« M. (le malu-e) s'engs^ge à recevoir chax Iqi, comme ap- » prenti, M..., pendant... années, qui commenceront le..», » et finiront le... , et à lui montrer son état, sans hil en rien » cacher, et en l'avançant dans la connalssanœ de cet él^t, I» au fur et à mesure que sa capacité se développera ;

» A le loger saUiement et proprement en le faisant coMcher » seul.

• A lui donner une nourriture sufllsanie et convenable; » A le blanchir» en lui remettant du linge blanc une fois 9 par semaine au moins ; » A le traiter ^vec douceur et ménagement ; ^ « A ne pas prolonger sa journée de travail au delà du temps > adopté par l'usage des ateliers de sa profession ;

N A ne l'employer à aucun travail ni service étrangers à » cette profession ;

)i A ne lui faire faire des courses, traîner ou porter des (ar- I» deaux pour cette profession, qu'autant qu'ils n'excéderont » pas ses forces ;

B A ne lui Infliger aucune punition corporelle» ni privation ■» de nourriture ; «

» A surveiller sa conduite et ses mœurs ; » A lui laisser la liberté d'aller à une école du soir, de huit » à dix heures , et de vaquer à ses devoirs de famille et de u religion les dimanclies et jours de fêtes légales qui seront » consacrés au repos , m^is toutefois après le rangement do » l'atelier jusqu'à dix heures du matin ; ^ A le soigner ou f^irc soigner chei lui en cas de maladie M qui n'excéderait pas trois jonrs ;

» A prévenir immédiatement M. (son représentant légal), » en cas de maladie, d'absences, d'incondulte ou de tout autre u événement qui réclamerait son Interventioné m

» L'autorité publique a aussi tenté quelque chose en faveur des enfants occupés dans l'industrie. Elle a entendu les protéger contre cet excès de travail auquel les condamnait le misère des parents et la cupidité des maîtres. C'est en Angleterre que fut dénoncée pour la première fols à l'indignation des amis de l'humanité l'existence d'abus honteux pour notre civilisation chrétienne. Là , il fut constaté par une enquête que plusieurs milliers de ces pauvres enfants fonctionnant , hâves et mornes , parmi les rouages des mécaniques , dans les districts manufacturiers, mouraient chaque année ^ exténués par des efforts qui dépassaient leurs forces. Un blU fut porté pour prévenir ou punir ce crime social ; le mal n'était pas sans doute aussi grave en France , mais n'en réclamait pas moins une mesure législative ; on avait pu reconnaître dans quelle forte proportion se comptent les lndiv)diu di-

MAGASIN PITTOUESQUE.

biles et chétifo partout où la fabrication emploie beaucoup d'enfants; ii était manifeste que , d'année en année, il devenait plus difficile de compléter parmi cette population les contingents de Tarmée : Thomme dégénérait visiblement dans nos cités industrielles; la cause principale en étant bien définie, on a voulu y pourvoir par la mesure législative du 22 mars iSZii, dont le gouvernement a maintenant pour devoir de surveiller strictement l'exécution. 11 faut reconnaître qu'on n'a pas fait à cet égard Jusqu'ici tout ce qu'il y avait à faire. Quatre années se 6(mt passées sans qu'on sût d l'administration départementale se mettrait en peine de réaliser les dispositions protectrices de la nouvelle loi. En 18/i5 est survenu un ra^^rt ministériel où l'on a pu voir combien l'état des choses laisse encore à désirer; sur un grand nombre de points du territoire, la situation des enfants employés dans les fabriques n'a pas éprouvé le moindre changement ; partout l'inspection gratuite s'est trouvée inefficace ; on ne peut donc quMnsister sur l'intérêt immense de la mesure et sur la nécessité de M donner son plein et entier accomplissement.

» Mais ce qu'on a fait pour le salut des jours de l'enfant dans l'atelier, pourquoi ne le tenterait-on pas dans l'intérêt non moins précieux de sa moralité ? Les règles qu'il faudrait étalilir dans ce but opposeraient-elles à l'action libre du travail une gêne insupporuble 7 Je ne le pense pas. Je crois que, sans grandes entraves et par des moyens fort simples, on pourrait faire de nos fabriques , pour les enfants qui y sont employés, de véritables écoles d'apprentissage, où ils seraient maintenus dans les voies du bien et arrachés aux funestes exemples qui les dépravent. On eflTaccrait ainsi l'étrange inconséquence que présente notre état social actuel : comment s'expliquer en efîct que l'autorité publique, après avoir ouvert successivement à l'enfant du pauvre l'asile et l'école, l'abandonne tout à coup lorsque l'adolescence est arrivée , c'est-àdire à l'époque où son appui lui serait le plus utile pour empêcher que ce faible trésor de moralité à grand' peine amassé ne fût promptement dissipé et remplacé par cette déplorable science du mal qui s'apprend si vite à l'époque du développement des passions. On a pris des soins infinis , on a absorbé des sommes considérables pour développer d'iieureux penchants, des habitudes honnêtes chez ces jeunes créatures, et tout à coup les voilà livrées à elles-mêmes sans guide, sans conseil , sans défense contre la contagion du vice l Hier on - les entourait de précautions , on surveillait leurs gestes et leurs paroles ; c'étaient des écoliers 1 Aujourd'hui on ne s'en inquiète plus ; ce sont des apprentis ! L'action civile est absente ; la législation est muette et ne prévoit rien de ce qui se fera d'un si grand nombre de ces enfants exposés à aller peupler les hôpitaux et les prisons , et qui , après avoir été une pesante cliarge pendant qu'on les préparait au bien , en deviendront une bien plus lourde encore lorsqu'ils auront tourné au mal. »

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