‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 140 sur 185 · MIRAIIE, TRAGÉDIE DU CARDINAL DB RICHELIEU · texte numérisé non relu

MIRAIIE, TRAGÉDIE DU CARDINAL DB RICHELIEU

On sait que depuis l'année 1398 , sous le règne de Charles VI , les spectacles en France se composaient de pièces appelées mystères , jouées à Paris par une confrérie religieuse, et de moralités cl de iolies ou farces, qu'en des jours de plaisirs et de folies représentaient les Clercs de la Bazoche et les Enfants sans soucL

Cent cinquante ans plus tard , en 1568 , les Confrères de la Passion , forces de quitter l'hôpital de la Trinité, allèrent s'établir dans une dépendance de l'hôtel des ducs de Bourgogne, et y construisirent un ihôàlic dont les derniers ves-

Sfô

tiges x>nt disparu 11 y a seulement deux ans, lors de Télarglssement de la rue MauconseU. En renouvelant leurs privilèges, le parlement leur défendit « de jouer h l'avenir les mystères de la Passion de notre Sauveur, ni autres mystères sacrés, leur permellanl de représenter autres mystères profanes , honnêtes et licilcs, sans offenser ni Injiu-ier aucunes personnes. »

Les confrères , qui venaient de faire sculpter au-dessus de

la porte de leur nouveau ihéàlre un bas-relief représentant

le» mystères de la Passion , pour eux symbole de la religion

et de Tart dramatique, furent consternés de cette défense

\ qu'Os considérèrent comme une prohibition de leurs spec-

tacles ; ils réunissaient, à leur qualité religteose de conft-ères, les professions de maçon , de paveur, de marchand de clièvaux, et tous, peUts bourgeois et ouvriers, fort ignorants pour la plupart, ne sentaient que trop leur impuissance à composer ou à jouer des pièces conformes à Parrêt du parlement. Comme ils continuèrent à exploiter eux-mêmes le tliéâtre de Thôlel de Bourgogne jusqu^n 1588, il faut croire qu'ils obtinrent d'abord quelque tolérance pour la représentation prolongée de leurs mystères; mais quatre ans plc3 lard, en 1552, Jodelle, au dire des contemporains, ne savait comment faire représenter sa tragédie de CUopâtre captive , faute de comédiens en état de réciiei- cor-

1639.— tJue scène de la tragédie du cBnHnal de Richelieu, d'après La Itolle.

rectement une pièce littérairement écrite. La diffîculté ne cessa que lorsque Jodelle et ses amis La Péruse , Rcmi Belleau et autres se furent décidés à la représenter euxmêmes. On dressa un théâtre dans la cour de Thôtel de Reims. Menri II et sa cour assistèrent ù ce spectacle, et le roi, ravi des talents de Jodelle, « lui donna, dit Pasquier, cinq cents écus de son épargne , et lui fit tout plein de grâces, d'autant que c'était chose nouvelle, et très>belle et très-rare. »

La période de notre histoire littéraire , depuis Jodelle jusqu'à Gomeille, dont la première pièce {MiUté) fut jouée en 1629 , est trop connue pour que nous nous y arrêtions ; remarquons seulement que la mise en scène était loin de rélK)ndre alors aux progrès de l'art tbé&tral , et que les pièces se jouaient dans une salle incommode, obscure et infecte. Il fallait vraiment toute la passion que témoignaient nos pères, à la renaissance d'im art qui allait bientôt produire tant de chefs-d'œuvre, pour se plahre à un genre de spectacles dont toute Tillusion , le charme et l'intérêt se trouvaient compromis par le jeu grossier des acteurs et l'absence à peu près complète de tout ce qui constitue l'ensemble et la bonne exécution d'une pièce de théâtre.

Les auteurs, cependant , n'étaient pas les derniers à s'upcr-

cevoir du tort que leur causait l'incomplète interprétation d( teurs ouvrages. De tous côtés des plaintes s'élevaient sur l'Incommodité de Thôlel de Bourgogne, et sur l'imperfection de ses représentations. Mais rendre à la scène sa beauté, sa noblesse et sa splendeur andque, était une tâche audessus de la volonté et du pouvoir des comédiens; et cette lâche , ce fut un homme d'Église , le cardinal de Richelieu, qui l'entreprit.

SI l'on en croit l'abbé d'Aubiguac , son projet était d'élever en faveur du théâtre un établissement analogue à celui qu'il venait de créer pour la lauguc française : c'était plus que de la prédilection , c'était un goût passionné que Richelieu professait pour l'art dramatique ; auteur lui-niCme , ni les troubles intérieurs de l'État , ni les conspirations , ni les complications de lu politique ne pouvaient Tempéclicr de rêver à des combinaisons dramatiques, h des coups de ilié.\tre , à des sujets de pièces. Quatre auteurs, L'Étoile, Boisrobert, Collclet et Rolrou , pensionnés comme l)caux esprits, versiriaient les canevas ou scénarios de fkin Émiiience. Plus tard. Corneille leur fut adjoint; mais ce grand homme, simple et naïf, ne put asservir sou talent au plan vicieux

d'un drame dont reïécuiion lui fat couIiêe.,Blcss4daûs^oti>

MAGASIN prnOjIBSQUB.

ainoar-prapre 4'autev, tonaidtérant le# changements opéras dans 80B œuvre comme un outrage k son talent « le candinftl reprocha à Corneille de n'avoir pa$ un esprit dô tuùe , je congédia , et, chargea TAcadémie française de la critique du Cid.

Ce fut pour, la représentation de la tragi-comédie de Mivamêy pidt)liée soua le nom du polte Desunaretz , mais dont le cardinal avait tracé le plan et écrit un grand nombre de scènes, qu'il ordonna de. construire dans son hôtel ( depuis le Palais-Royal) une saUe dont la magnificence répondit à Pidée qu'il se fEdsait d'un tfaé^e et.de Pexcellence de Tœuvre quMl voulait y faire représenter. Il n'est pas hors de propos de remarquer que Richelieu se faisait suivre en campagne d'une troupe d'acteurs pour pouvoir se donner toujours le plaisir de la comédie, et qu'il possédait déjà un petit tbéâtfe dans son palais.

La salle nouvelle coûta , dit-on , de deux à trois cent mille écus aà cardinal : plusieurs architectes furent appelés à présenter des plans ; on s'en tint à ceux de Lemercier, qui eill ordre de ne fîen épargner pour en faire une œuvre d'architecture aussi parfaite que son art pourrait la produire. Les difficullés que rencontra Tartisle étaient grandes, car l'emplacement qui loi avait été donné pour la construction de son théâtre, était un carr^ long renfermé entre une rue et une cour. La scène était élevée k un des bouts de la salle , et telle que notre gravure la reproduit; le reste était occupé par vingt-sept degrés de pierre disposés en amphithâtre, et terminés par un portique composé de trois grandes arcades. Deux balcons , richement sculptés et dorés , s'étendaient du portique h. b sctne; ïe lout était coutomio d'un plaforiil peint par Lemaire , qui , pour donner encore plus d'élévalion à l'enceinte, a Vil il figuré un pourtour en perspr»ctïfr' de colonnes. Ce*Ue salli!, lenniaée dans le coar^snide Tanoto I639y "obtint tous Il*8 .*iuffraf;es et rt^alisa même les esjjér.iïne8 de Richelieu, Bien m s^opposaïl plus à la repr<*5enr;iiion de Mirame. lUclielicu voulait iiuMircÈjj; et, quelque ct^rtilude que sa pui^^sjtnceet Jasertilii^ rins cmjnisans hii donuasseni de l'obtenir» son e^pni poHiiqiti' , qui le poussait toujours à mettre 8ur»)bf»ndamment les clunc^s de sou cûti5, m hii fit pas défaut en celte drconstance, et il compost son auditoire de manière h avol/ etelusHetoeut à loi le puhKc, comme il availdéjà le théâtre.

Le roi et la rcbie forent ses premiers invités; mais il fit défense expresse de laisser entrer dans la salle d'autres personnes que celles choisies par lui-même , et dont les noms étaient portés sur une liste. Ces prudentes dispositions arrêtées, les portes furent ouvertes; on leva la toile, et ta pièce commença.

Mirame, suivant Texpres^ion de Fonlendle, est une princesse assez mal morigénée ; son père , te roi (te Bithynie , stupide vieillard , finit par s^apercevoir du penchant qu'elle a pour Ârimant , commandant de la flotte du roi de Goichos« — Mais , Dieux ! s'écrie- Ml ,

falinons-nous toutefois.

Savoir dissimuler est le savoir des rois;

maxime qifil était au moins inutile, on eh conviendra, de rappeler à Looiâ XIII, bien capable de la pratiquer sans conseils , dans le moment même , à l'égard de son donneur de leçons.

Voici les adieux ridicules que se font Mlrame et Arimant après un entretien non moins ridicule :

Le jour commeiice à uaitre; il faut se retirer.

ABtKAMT.

Non, non, ce sout vos yeux qui fout cette lumière.

MldAVC.

Le soleil toutefois commence sa carrière.

AnlIfAItT.

▲b! soleil trop jaloux, ou pleiii de vaiiilé,

Tu croit sur riiorizoa faire voir ta beauté.

Sais-tu Lieu qu^eii éclat Mirame te surmobfe? Ne te montre pas tant pour paraître k ta honte. Ah! retarde un ntoment, cesse un pen de courir. Hélas ! tu h» tout vivre, et Ui me fûa moorir.

MIKAMC.

C'est trop; retirez-vous.

ARIMAXfT.

Adieu donc, ma lumière. * Je ne purs vous quitter, quitlez-moi la première.

Mtaatft.

Que ue puis-je plutôt me noyer daus mes pleurs 1 Adieu donc.

AaiMAIIT.

Ab ! ma vie ! Ah ! mon âme f Ah î je meuiV!

H est ù remarquer qu'au début de cette .scène un jeu de lYiarhines faisait lever le soleil à l'horizon , c'est-à-dire au fond du théâtre , et que la scène plongée dans robscitrké la phts profonde s'inondait tout à coup de flots de clarté ; cet artifice était calculé pour donner irae touche de plus au compliment hyperbolique adressé h Mlrame :

Ce sont vos yeux qui font cette himiere,

Arimant forme l'audacieux dessein d'enlever la princesse ; il succombe , est fait prisonnier, et le bruit se répand qu'il a ordonné à im esclave de lui passer son épée ait travers du corps. A cette nouvelle, Mirame éclate en sanglots.

Almire, il est donc mort !

ALMZ«K.

Je n'osais vous le dii^e, Mais il est trop certain !

MiaAICK

Il est donc mort, Almire !

Non , il n'est point mort ; bien plus, on découvre qu'Arimant est le frère du roi de Phrygîe, et les convenances ne s'opposant plus à une union si désirée, le roi de Bithynie accorde à Arimant la main de Mîrame. Celle-ci , dans le premier fen de son chagrin , s'était , il est vrai , empoisonnée ; mais la fidèle Almire ayant par bonheur s(ubstitué un narcotique au poison , Mirame , calme et reposée, vient ratifier la promesse de son père.

PéMsson assure que dès les premières scènes le cardinal montra pour la pièce des tendresses de pèVe ; il animait rassemblée du geste et de la voix, et trouva en lui-même les premières notions de cet art que les soldats de Néron enseignaient à coups d'épée lorsque chantait l'empereur, et qui , renouvelé, comme on le voit, non des Grecs, mais dts Romains^ s'exerce aujourd'hui si bruyamment .sous le lustre de nos théâtres. « Tantôt il se tenait det)out, tantôt il se montrait à l'assemblée en avançant toute la moitié de son corps hors de la loge. Les applaudissements quHl provoquait ainsi le transportaient hors de Ini-iKième ; mais il imposait aussitôt sBence pour faire entendre des passages encore plus beaux. »

Néanmoins nous devons croire qu'il y avait plus d'affectation que de sincère contentement dans les transports du cardinal ; car i'histolre nous a conservé sur cette représentation de Mlrame im autre rédt que noM ailona Caire connaître, et qui se trouve confirmé par les détails dont nous le ferons suivre.

« H y eut aussi cette même aimée 1^9 , dft Tabbë de Marottes (tome 1*' de s«s Mémoires) , fbrce magnificence dans le palais Cardinal pour la grande comédie de Mirame , qo| fut représentée devant le roi et le reine avec des machines qui faisaient lever le soleil et la lune, et paraître la mer dans l'éloignement , chargée de vaisseaux. On n'y entrait que par billets , et ces billets n'étaient donnés qu^à cetfx qui se xrowtvalent marqués sur te Mémoire de Son Éminence , chacun selon son rang, son ordre et sa profession. Il y avait des places poiu* les évèques , pour les abbés , et même pour tes confesseurs de M. le cardinal. Je me trouvai du nombre des ecclésiastiques, et je la vis commodément ; mais, potur dire

la vérité Je n'eb trouvai pasTaetioii b<^uc(MmmeiÛeiirepar

b^T^CÇn^'

MAGASIN PITTOUE»(i»lt.

toute» ces belle» machines et g»titide« perspectives: U% yeux se lassent bientôt de cela, et Tesprit de ceux qui s'y connaissent n'est guère pins satisfait. Le principal âes comédies « à mon uvis, est le récit dés bons auteurs « rinvention du poète et les beaux vers ; le reste n>si qu'un embarras inutile , cic.

» Monseigneur de Valençay, lors évêque de Chartres » et qui fut bientôt archevêque de Jleims , parut en liabil court sur la lin de l'action , et descendK de dessus le théâtre poor présenter la collation à la reine , ayant à &a suite plusieurs officiers qui portaient vingt bassins de vases dorés , clwrgés lie citrons doux et de confitures ; cnsufte de quoi les toiles du théâtre s'ouvrirent pour foire paraître une grande salle où se tint le bal. Quand la i-elne y eut pris sa place sur le haut dais, Son Éminence , un pas derrière elte, avait un manteau long de taffetas codeur de feu, s«r «ne stmarre de petite étoffe , et le roi se retira ausrflôt que la comédie fut finie.

« Au reste , si je ne me trompe, cette pièce ne réussit pas si bien que quelques autres auxquelles on n'avait poiai apporté tant d'appareil. »

L'honnête abbé de Marolles iie se trompait pas , et Ricitelieu ne s'y trompa pas non plus. La fôte terminée, Il fit atteler les chevaux h son carrosse, et plein de dépit, il partit pour Rueil, après avoir fait dire h Desmaretz de venir \mi parler. Celui-ci , craignant , non sans raison , la colère 4u cardinal , pria un de ses amis nommé Petit de l'accompapier. Dès^que Riclielieu les aperçut : « Eh bien ! s'écria-t-il , les Français n'eurent jamais de goût ; ils n'^ont pas été charmés de Mirame ! » Desmaretz, tout interdit, ne savait que répondre. Son compagnon , plus adroit, opposa au dépit du cardinal la suprême consolation de tous les auteurs tombés ; à savoir, le public ignorant ou malveillant , et les acteurs mauvais. Sur le premier point, H prouva que, contrairement aox ordres de Son Éminence , Tabbé de Boisrobert «vaH inutn dull dans la salle deux personnes qui n'étaient pas inscrites sur sa liste. Ulchelleu, immédiatement, signa l'oi*dre d'exil de l'abbé. Discuunt ensuite la manière dont la pièce avait été représentée. Petit attribua son peu de succès ati mauvais jeu des comédiens. « Votre Éminence ne s'esl-elle pas aperçue, ajouia-t-il, que non-senlement ils ne savaient pas leurs rôles, mais même qu'ils étaient tous ivres? — Effectivement, dit le cardinal , je me rappelle qu'ils ont tous joué d'une manière pitoyable. » Cette idée le cahna; il reprit bientôt sa bonne humeur, et les retint à souper pour parler avec eux de Mirame.

Le lendemain , dès qne DesmareU et Petit furent de retour à Paris, ils allèrent avertir les comédiens de ce qui venait de se passer à Rueil. On annonça une seconde représentation : Desmaretz composa lui-même la liste des spectateurs , n>n admettant aucun de sentiment douteux; ses précaulioos furent si bien prises , qu'on ne joua la pièce qu'au bruit des acclamations, et cette fois le succès parut d'assez bon aloi au cardinal pour qu'il en témoignât la satisfaction la plus vive.

Quant au pauvre Boisrobert , la durée de sa disgrâce fut plus longue que celte du succès de Mirame; son talent d'imitation , ses saillies normandes réjouissaient le tsardinâl , et il fallait que le ressentiment du ministre fât bien profond peur qu'il consentit à se priver si longtemps de son esprit et de fiés bons mots. Un jour que Richelieu était malade , Citois , adn premier médecin, kii disait : « Monseigneur, nou^ ferons tovt ce que nous pourrons pour votre santé ; mais toutes nos drogues seront inutiles si vous n'y mêlez une ou deux.dragmes de Boisrobert. » Et comme Richelieu insistait poor que Citois lui prescrivit des remèdes, Qtois prit une plume et écrivit l'ordonnance suivante : Reeipé BoûriUterl, Le cardinal se mit à rire , et, en bon malade, obéit à son médecin.

Polyblus donna jadis à Scipion l'Africain un bon advertissement , de ne se partir jamais de la place U où communé-

ment se font lesallbrfres des citoyens , iqbe i n'y eust fait qirelque nouvel ami. SI ne faut pas prendre là estroilement et trop -subtilement ce nom diami pomr eehil qui demeure ferme et subie à tout jamais , alns le faut «h tendre civilement pow an Menvdllant. PiorARQOB.

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