UN LÉGAT A LATERE EN FRANCE, EN
C'était une grande alTaire sous Panclen régime que Tarrivée d'un légal à latere. Ces représentants du souverain pontife, qui devaient leur nom à ce qu'ils étaient détachés de sa personne (à laUre^ envoyés de son cdié) , ne venaient guère que dans des occasions graves ou pour assister à des cérémonies de grande importance. Les politiques redoutaient ces visites solennelles. La qualité élevée du négociateur sacré, qui très-souvent était le propre neveu du pape, rendait difficiles les résistances des ministres à des demandes parfois excessives, et le prélat, venu pour réconcilier les couronnes et pacifier la chrétienté , repassait souvent les monts après avoir soulevé les plus sérieuses discussions.
A ces dangers , ajoutons les graves embarras de l'éiiquelle. I^s légats , dont le caractère était extraordinaire et irrégulier, avaient des prétentions de rang qui plus d'une fois parurent exorbitantes aux rois de France.
Vers le commencement du ministère du cardinal de Richelieu , en 1625 , des difficultés s'étaient élevées entre les cours de France , de Rome et d'Espagne au sujet de la Valtelinc. Cette contrée , située au pied des Alpes , habitée par des populations catholiques , n'appartenait à aucune de ces trois puissances; elle était sujette de la petite république protestante des Grisons , depuis longtemps compèni du roi de France , comme les Suisses leurs alliés. Les forts élevés dans cette vallée et sa situation géographique en faisaient une des clefs de l'Italie septentrionale. Aussi la possession de ce pays, ou au moins une alliance étroite avec ses maîtres , nous était nécessaire à cause de nos querelles avec les rbis d'Espagne , qiri possédaient alors le duché de Milan, voisin de la Valteline.
Dans le but d'arriver à un accommodement, le pape, comme chef de la chrétienté , avait été chargé d'occuper avec ses troupes les forts qui défendaient le pays ; il devait les garder jusqu^à l'arrangement de la contestation entre les Grisons , seigneurs de la Valteline, nos pi^tégés , et le roi d'Espagne, duc de Milan , notre vieil ennemi. Urt)ain Ylil penchait du c6té de l'Espagne ; il désirait d'ailleurs tout naturellement voir s'établir dans la Valteline , la domination d'une couronne aussi zélée pour l'Église que celle dont le titulaire s'appelait « le roi catholique. » Contrairement aux conditions qu'il avait acceptées, il livra les passages, c'est-àdire l'objet important, à l'Espagne, espérant ainsi enlever aux républicains protestants leurs anciens sujets. L'affaire en était là, lorsque le cardinal de Richelieu entra dans le conseil du roi de France. Il commença par envoyer en Suisse le marquis de Cœuvre, avec le titre d'ambassadeur, en prenant soin de lui donner pour suite une armée qui chassa les garnisons papales de tous les forts dont #^^taient en- Digitized by VjOOQIC
MAGASriV PtTTOneSQtlE.
tore en possession. C*écalt an grand pas de foit ; mais on se heurta contre les négociations habiles de la cour de Rome dont il ^tait moins aisé de se défaire. Dans Pintention de terminer le plus promptement possii>le les hostilités survenues entre le fils aîné de l'égHse et le père des fidèles, Urbain VIII envoya en France son neveu , le cardinal Barberinl , avec le titre de légat à latere. Cette démarche était surtout embarrassante pour i\ichelieu , qui était lui-même prince de rÉglisc ; pour sortir de ce mauvais pas , il résolut de recevoir magnifiquement son confrère au sacré collégie, mais sans lui rien accorder. En effet, on lui rendit toutes sortes d'honneurs, mais il ne put jamais parvenir ii entamer de sérieuses négociations. Le résultat presque unique de cette miftsion fot donc une série de cérémonies sur lesquelles nous donnerons quelques détails , qui feront connaître des usages oubliés aujourd'hui et qui nous ont paru caractériser CCS temps formalistes.
Le 7 mai i625, leroi lit annoncer à la ville de Paris rentrée du légal. Aussitôt les vanités bourgeoises s'émurent ; les six anciens corps des marchands prétendaient qu'à eux seuls appartenait l'honneur insigne de porter ie dais sur la tète du légat ; le corps des marchands de vin, établi seulement depuis François 1*% eut l'audace de voidoir partager cet honneur, se prétendant l'égal des anciens corps, qui fomaaient l'aristocratie de la marchandise de Paris.
Après de longs déi)ats sur cette question de préséance , il fut convenu que les parties se pourvoiraient vers la cour de l'arlement , et qu'en attendant son arrêt , les « maîtres et gardes de la marchandise de vin » assisteraient i l'entrée du légat , en robes de marchands telles que les portaient au cousulat le prévôt des marchands et les échevins, mais quMn ne porteraient point le dais et marcheraient après les six corps. Quant au rang des six corps entre eux , il fut réglé suivant l'arrêt du conseil du 29 avrif 1610 : les drapiers d'abord , les apothicaires et épiciers qui faisaient un seul et même corps, puis les merciers, les pelletiers, les orfèvres et en lin les bonnetiers.
On régla la préséance entre les quarteniers et bourgeois mandés. Ensuite on s*occupa du matériel de la cérémouie. Lq sieur Messier, brodeur , proposa de faire le dais ou ciel de salin blanc, au lieu de damas selon rancien usage ; il assurait que ce serait bien plus beau et éclatant, « et si, il n'en coûterait pas davantage. » Celte considération décida l'aréopage municipal et le ciel fut fait de satin blanc i doubles pentes à crépines de soie et de lin or, avec les armoiries du légat et celles de la ville, le tout de broderie , « et était plus beau qu'il no se pourrait dire. »
Une dii>pute de cérémonial d'un ordre plus élevé que celles des corps de marchands retarda le jour de l'entrée. Le légat ne voulait pas admettre en sa présence les prélats français en rochet et camail, « parce que ce costume est marque de Juridiction , » et qu'il prétendait qu'en sa présence toute juridiction ecclésiastique devait céder à celle du pape qu'il représeniaiL Les prélats refusèrent. Le légal demanda qu'au moins ils missent des mantelets sur leurs rochets, ce qu'il ne put obtenir non plos. Le roi lui-même avait son rang à disputer à ce terrible légat qui voulait que ce prince allât audevant de lui, « ce que possible le roi ne désirait faire. » Une indisposition, venue fort à propos au roi, le dispensa de trancher cette question. La cérémonie de l'entrée à Paris eut enûn lieu le 21 mai 1625.
I^dit jour, h une heure , toute la troupe de la Ville partit de la maison commune dans l'ordre flxé : d'abord , les 300 archers de la Ville , à cheval , avec leurs hocquelons de gala ; les deux maîtres des œuvres de maçonnerie et charpenterie ; les dix sergents de ville k cheval, avec leurs robes mi-parties et leurs navires sur l'épaule ; le greffier , puis monsieur le prévôt des marchands vêtu de satin mi-parti , sur sa mule; à côté de lui, à main gauche, le premier échevin; après , les antres échevins ; puis le procureur du roi d<» la
viUe, le reeevettr de la vHIe, qui était alors François de Vigny, l'on des ancêtres de l'académicien de ce nom* les conseillers de viUe, les seise quarteniers, les maîtres et gardes des marchandises, et enfin les, bourgeois mandés, tous vêtus de leurs meilleurs habits , à cheval et en housse. Toute cette fine fleor de la bourgeoisie de la grande ville s'en alla donc an prieuré de Saint-Magloire, devenu depuis Saint-Jacques du Haut-Pas, entra dans la cour où était le légat , vêtu en cardinal , assis , un dais sur hi tête , ayant près de lui plusieurs prélats italiens , et devant lui un ecclésiastique tenant sa double croix.
La Ville s'avança, et après une profonde révérence» mais sans plier le genou , M. le prévôt des marchands fit en français une belle harangue. Nota^ dit le rédacteur scrupuleux du procès- verbal de la cérémonie, « nola^ que d'abord mon dit sieur légat ôu aon bonnet pour saluer la compagnie, mais après le remit. »
Le légal répondit en latin, puis après un long échange de harangues entre lui et les autres corps, parlement, aides, etc. , le neveu du pape se mit en marche pour son entrée, précédé de toutes les paroisses de l^ris, des quatre ordres mendiants, des capudns et autres religieux. Les cours souveraines ne faisant pas partie de la procession, la Ville figura après les moines ; derrière la Ville, douze pages du légat, 4 cheval , vêtus de satin rose-sèche, ayant manteaux de velours de même couleur passementés et doublés de même satin. Suivait un grand nombre de gentilshommes, entre lesqueb la suite du légat , les aumôniers , neuf trompettes du roi , des chevaliers de l'ordre du roi, MM. les ducs et pairs de France et M. de Nemours, couverts de pierreries, puis deux officiers du légal à cheval , portant deux grandes masses d'argent doré, un autre officier portant sa croix; puis enfin, M. ie légat et Monsieur, frère unique du roi, sous le dais qœ nous avons vu ordonner plus haut.
M. le légat, vêtu à la cardinale, était monté sur une belle mole blanche, dont la selle, la housse et tout le harBachement étaient d'écarlaie, les ferrements dorés d'or de ducat (c'està-dire d'or vierge , d'or fin), et lest)ossettes et mors d'argent doré. Lorsqu'on fut arrivé à la porte Saint-Jacques, entre le pont-levis et l'avant-portail , c'est-à-dire à l'endroit représenté sur la médaille qui accompagne cet article , MM. de la Ville remirent le dais entre les mains des maîtres et gardes de la Paperie , pour le porter sur la tête de M^ le légat et sur celle de Monsieur, frère du roi. Un annaliste italien , dont les Mémoires sur le dix-septième siècle sont fort curieux , Vittorio Siri , a eu la témérité de dire que le dais fut porté par les échevins de Paris. Ce passage , lu à l'Hôtel de Ville, aurait fait bondir d'indignation ces fiers bourgeois qui ne portaient le dais que sur la tête du roi. Tout alla en bon ordre jusqu'à la rue du pont Notre-Dame , sans autre incident que la harangue latine du recteur de l'Université de Paris qui rencontra le légat devant Saint-Ëiienne-des-Grés ; mais an carrefour d'entre le Marché-Neuf et la rue Notre- Dame, an moment où les orfèvres cédaient aux bonnetiers la noble fonction de porter le dais, les valets de pied de Monsieur, qui étaient très-près de son Altesse, des archers d» roi • des soldats , des écoliers et d*antres personnes, se fêlèrent sur ie légat , « qu'ils mirent à bas de sa mule , qu'ils prirent et emportèrent , et le ciel pareillement fut volé, déchiré et mis en pièces. Et lors, à ce grand bruit , le cheval de Monsieur se cabra , de manière qu'à grand*peine on prit par le faux du corps Monsieur, que l'on porta dans une boutique avec un grand effroi qu'il ne fût blessé. Et ledit sieur légat , qui pensait être perdu , courut à pied jusqu^à Notre- Dame , soutenu par quelques seigneurs. » Là, il trouva l*archevêque qui vint au-devant de lui pour ie haranguer, mais Il né voulut pas l'entendre, et continua son cbemhi jusqu^an chœur, toujours courant et fort effrayé, sans qu'on pût savoir ce qu'il craignait le plus , de la multitude ou de cette ihmh
vefie harangue. r\r\nif>
BtAGASIN PITTORESQUE.
Cette émente,qni n*était sansdoatepasdaBsleprogramaiev ne fit pas grand effet » car le rédacteur da Mercure français^ annaliste contemporain, en raconte les circonstances sans témoigner ni étonnement ni indignation. G^est qu*en effet, sauf la manière un peu brutale dont s'y prit le populaire de Paris, rchlèveihcnt du dais était une chose d'usage. Le dais, la mule et son riche harnachement appartenaient de droit au peuple ; c'était là une aubaine populaire comme il y avait les aubaines royales. Vittorio Siri ajoute aux détails donnés par les autres annalistes , que Monsieur fut obligé de tirer son épée , et il termine en disant que le roi voulait faii*e pendre sept ou huit des moteurs du désordre ; ce qui aurait eu lieu si le légat n'avait intercédé pour ces pauvres diables. SI le fait n'est pas vrai , il s'accoi*dc au moins avec le caractère de Louis le Juste. Comme nous Pavons dit, le roi se souciait fort peu du légat et (le sa mission ; mais il aimait encore moins que la peuple remuât , comme on .disait alors , et il était grand jusli" cier. Oitc aubaine populaire n'avait rien d'extraordinaire; rViait par suite d'idées du même genre qu'il était d'usage, à l\ome, qu'après l'élection d'un pape le peuple pénétrât dans le pnlai:» du conclave et le pillât. A Lyon , on avait épargné au lé^at le désagrément d'être descendu de sa mule par des mains moins respectueuses que celles des gens de sa snfre. Le marquis de Vilieroy, gouverneur de la province^ « pour éviter la foule et le désordre des parties qui s'étaient dressées- pour avoir la mule , » fit faire de grands circuits au cortège, ce qui n'empêciia pas un des dais qui servirent ce jourlù d'être mis en pièces par la populace. Quant & la mule , elle avait été enlevée « par ceux de la partie de Brocqain , qui se trouva la plus forte, n
Comme on le voit , on formait des espèces d'associations pour s'assurer une part du buiin. Il parait qu'à Paris le peuple était moins avancé qu'à Lyon , car ce furent les valets de pied du roi qui emmenèrent la mule, et les archers du corps qui eurent le dais. Le peuple regarda faire ces personnages qui avaient mieux que lui dressé leurs parties, et qui d'ailleurs
avaient le grand avantage d'être tout près du légat , pulaqv'fla étaient eux-mêmes de son cortège.
Messieurs de la Ville , debout , comme nous l'avons vd , depuis le matin » ne rentrèrent dans leurs maisons qa'à plus de neuf heures et demie du soir. Le lendemain , le vin et les confitures d'honneur furent portés processionnellement & monsenr le légat par messieurs de la Vllle« lis consistaient en quatre douzaines de bottes de confitures exquises et quatre douzaines de bouteilles d'excellent vin. Cet usage du vin de ville, comme on l'appelait , s'est perpétué jusqu'à la révolution. On n'accordait cet honneur qu'aux personnes du plus haut rang. Un fait est aussi à noter t c'est que tous ces dignitaires de la cité, gens riches et possédant pignon sur rue, « s'étaient fait faire, aux frais de la ville , pour honorer ledit sieur légat à son entrée , selon les commandements du roi , robes neuves et housses pour leurs che^-aux. »
Une médaille d'un très-beau travail nous a conservé les traits du jeune légat et le moment de son entrée Ma porie Saint-Jacques. On y voit, d'un côté , le portrait du jeune cardinal , avec une légende latine dont voici la . traduction : « François Barberini , Florentin , cardinal de la sainte Église » romaine, légat à lalere en France. » Le revers représeoie le moment où le légat et Monsieur, Gaston , duc d'Orléans, viennent de se placer sous le dais porté par quatre drapian en robes de marchands, et vont entrer dans la ville par ia porte Saint-Jacques. Cette porte , qui i^tisait partie de l'enceinte de Philippe-Auguste , était située, d'après les andens plans de Paris, à l'extrémité de la rue Saint- Jacques, près du carrefour auquel aboutissent lès rues du faubourg Saint- Jacques, Saint-Hyacinthe el des Fossés-Saint -Jacques. Elle a été abattue sous Louis XIV en 1686, et notre médaille est peut-être le seul souvenir qui reste de ce curieux monument du vieux Paris. Sous le portail , orné du vaisseau àes armes de Paris, on distingue le porte-croix du légat, et deux: autres personnages ; devant le dais, on reconnaît les pa^?^, et enfin derrière, des seigneurs et des prélau h cheval, ii
Médaille en argent de lôaS , conservée au cobinel des médailles de la Ribliotlièf|iie nalionale.
n'est pas resté de place pour le peuple que l'on oubliait souvent alors. Il faut remarquer que le légat, devant se regarder comme chez lui sous le dais , a cédé à Monsieur ce qu'on appelait alors la main , c'est-à-dire ia droite. On tenait tolment à cette place d'honneur que Monsieur avait fait prévenir le légat qu'il ne l'accompagnerait que si celte place lui était réservée. Dans le ciel , on distingue un ange tenant im rameau d'olivier, et cette légende : Pacis iequesler (Arbitre de la paix). lia médaille porte à l'exergue la date 1625 en chiffres romains. Nous l'avons fait dessiner d'après le l)el exemplaire en argent du cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.
Nous avons dit au commencement de cet article que le légat, qnnliOé sur cette médaille d'arbitre de la paix, ne fut.
en réalité , qu'un ambassadeur d'apparat. En effet , après avoir vainement perdu quelque temps en pourparlers oiaciix, le légat , s'apercevant qu'il était joué par le cardinal de Itichelleu , quitta brusquement la cour ; il refusa les présenls du roi, et ne voulut pas être accompagné ni défrayé sur son chemin, suivant l'usage en pareilles occurrences. La légende du revers est donc instructive, en ce qu'elle nous apprend que les médailles mentent tout comme les livres imprimés.
BDRKAVX D'ABONlIEIIEnT ET DE VERTE»
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Imprimerie de L. MAtTmsT, me Jioob, 3o.
M AG AS J K m jr/TD |t R s Q U E.