‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 166 sur 185 · LE GNOMON · texte numérisé non relu

LE GNOMON

Fin. — Voy. p. 370,

A sept heures et demie, Gladie était au rendez-vous, dans l'allée la plus découverte du jardin ; elle y trouva Isaac ab-

sorbé dans la contemplation des étoiles qui brillaient au ciel par milliers.

— Tu n'as pas encore commencé? lui cria-t-elle. Madame Clark nous permet de nous coucher . aujourd'hui à neuf heures, parce que c'est demain dimanche... Que regardestu donc là ?

— Sais-tu où est l'étoile polaire, Gladie?

— Tu me l'as montrée une fols ; mais je ne me rappelle plus trop comment la retrouver... Ah ! si : en tirant une ligne droite de la dernière roue du grand chariot jusqu'à la quatrième étoile du petit chariot ; cette quatrième étoile, qui est en tète de l'attelage et qui brille plus que les autres , c'est l'étoile du nord ou étoile polaire.

— Tf ès-bien retenu, Gladie. El te souviens-tu comment je t'ai fait remarquer que cette étoile restait toujours à la môma place, tandis que les autres tournaient autour et changeaient de position dans le ciel?... Je me suis bien des fois relevé la nuit , ajouta- t-il en baissant la voix , pour les regarder se

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mouvoir ainsi ; et c'éfait si beau que mon cœur se gonflait ; j'avais envie de pleurer...

— ! t pourquoi? demanda Gtadie.

— Je n'en sais rien. Je pensais h Dieu qui a créé ces belles étoiles, et qui les fait se mouvoir dans un si bel ordre î j'aurais voulu savoir comment , pourquoi Mes yeux ne se lassaient pas de les suivre , de les comparer entre elles. Une fois , j'ai appliqué sur la vifrc une feuille de |)apier Iranspa-

' rcnt , et J'ai marqué dessus , par des points , l'étoile pokiire, puis les étoiles qui l'entourent. Je me suh aperçu alors qne la première restait en place , tandis que d'heure en lieure les autres changeaient : elles décrivent des cercles de plus on plus grands h mesiire qu'elles s'éloignent de l'étoile du nord; quelques-unes même se lèvenl, comme le soleil, à l'orient et se couchent â l'occident.

— Et lu as vu tout cela , loi , fsaac ! dit la petite fdie avec une respectueuse admiration.

— Oui , et bien d'autres choses qui m'ont fait beaucoup penser. Mais il faut nous mettre à l'œuvre, oa le temps nous manquera.

Le jeune garçon avait apporté deux pieux. 11 commença d eu cjïf*mc:^r un *^n ieno h i^rànds coups de maillet. Ce qui auï'PR'Diiii Gladie , c'e.si qifau lîr/n d« placer son pieu dans iriic posjllun verticale , ii lt> faisait biaiser, et de temps en tefjip*} ji'aJ'rêtâLl, $'di:croupj!i^ail a rAu^ du bftton, et regardait Tétoil^ poisfire en suiiant ûv VfvW f^cltc ligne oblique. Lorscpi'il eut assi'z frapiic^ tl la|.ssa touilKi, de l'extrémité supéilmife du pîrut nu plf>mb suHpriidu ti une ficelle. Ayant ainsi uiaifjMiî la jighi' \iTijcale, 11 Hchii en terre son second pieu dans cf^tte dJriHUiiiu , di' murilèi'e qii îl appuya et soutint le prt-^mirr. ÏHih I) pria nUâk d'appliqtpïr, à son tour, son œil AU hait du l>\ion încHiié, et de lui ilhe si elle voyait l'étoile polaïif Jusle ini bout, iifiu qu'il ptH orienter son pieu. Il le (jaittNJt, If! rflt^va rrun cAu% dv Tauttr. d'après ses avis; puis, a\wH s^^r^* .ijinsné fwir mw propres yeux de l'exactitude de la llgnf , iiuiivant en lin le ]HJirit inMf ^ ïi assujettit l'extrémité du bAlou incliné mu- celle du UMon firoil en les clouant en- JMmiblij t t^ncti^ qui? Hbdlt! uMhïEt'nail le tout dans la même jWHiiion. Os piriiiïulnnirîi iHaictil ii jM-ine achevée (|ue la voix dp mndauic Cl^ik fil leteiuir N' j^^rdiu* Il était neuf heures, pUi% qnt? teuqiH d*^Uer bù couchir*

ÎM Ktidi^mahi, Italie 9th un de^ bnitls de bâton qui dépastm\l raytji^' ; et îi ouiEe heures ci deriHi, Oladie, qui ne compilerait pas rnmrurnt drtix iûtn\ , éUvant un angle sur le sol, pourraient jamais leur dire l'heure, vit reparaître son jeune compagnon. Il apportait une petite boite , qu'il ouvrit et posa à terre avec précaution , après avoir aplani le sol dessous.

— Ohî qu'est-ce que cela ? s'écria Giadio ; on dirait d'une montre, mais je n'en ai jamais vu de pareille. Et cette petite aiguille qui tremble toujours , en équilibre sur une pointe , que marque-t-elle?

— Le nord , comme il est écrit sur le cadran. C'est une boussole que M. Clark m'a prêtée ; elle pointe toujours juste vers l'étoile polaire.

— Ah l par exemple , qu'en sais-tu , Isaac ? l'étoile n'est plus là.

— Si vraiment , elle n'a pas bougé ; seulement , nous ne pouvons la voir parce qu'il fait grand jour.

— Et sans cela nous la verrions l est-ce bien sûr? demanda Gladie.

1 Et elle regarda de toutes ses forces sans pouvoir percer la voûte bleue et sans apercevoir la moindre trace d'étoile. Mais Isaac l'affirmait, et ne mentait jamais; elle le crut donc sur parole.

Cependant l'ombre des pieux se raccourcissait de plus en plus. Un peu avant midi, le hasard amena M. Clark au jardin, 11 s'approcha des deux jeunes observateurs, examina la construction d'Isaac , et sourit avec un certain ah: de plaisir et de curiosité qui cDhardit Tenfant.

— Est-ce bien cela, monsieur? demanda-t-il avec anxiété.

— Ce bout* là pointe juste à l'étoile polaire, dit Gladie d'un air fler ; Isaac l'a orienté,

— C'est Isaac qui y a pensé? reprit M. Clark; l'idée est ingénieuse , et vous avez là un gnomon gigantesque , mais foi't exact.

— Un gnomon 1 Isaac a inventé un gnomon t s'écria la peUte fille.

— Je ne savais pas comment cela se nommait , dit Isaar.

— C'est tout bonnement le style d'un cadran solaire de grande dimension , reprit M. Clark ; je ne me mppdie pas d'en avoir vu de cette taille.

— Monsieur, il va êire mkli , n'est-ce pas? voulez-voos bien voir à votre montre ?

— Moins une minute , mon garçon. Tenei-vous prêt i tracer la ligne de votre méridien.

Isaac traça la ligne que formait sur la terre l'ombre confondue des deux pieux , et Gladie tressaillit de joie en remarquant qu'elle se trouvait tout juste dans la direction indiquée par la boussole, la direction du sud au nord. L'ombre marquait alors midi précis, c'est-à-dire le'point où le soleil, au plus haut de sa course du jour, d'orient eu occident , traverse cette ligne que M. Clark appelait le méridien , z\t imaginaire du globe, que l'on suppose tracé du centre de la terre à l'étoile polaire , en passant par l'endroit où Ton se trouve.

— Votts voilà sûrs maintenant de 5;avolr quand il sera midi, reprit M. Clark; mais pour connaître les autres heures, comment vous y prendrez- vous ?

— Ce n'est pas ce qui m'inquiète , se hâta de répondre Gladie. ïtien de plus aisé : nous regarderons à quel endroit l'ombre arrive à une heure , et nous ferons une autre marque ; de même pour deux heures , pour trois , et toujours ainsL

— Il y a une petite difficulté : c'est qtfe l'ombre n'arrive pas an même endroit tous les jours de l'année ; elle avance ou recule suivant les saisons ; ce n'est qu'à raidi juste qu'elle revient régulièrement au même point, été comme hiver.

— Je le sais pour l'avoir ob.^ervé bien des fois, dit Isaac; aussi est-ce sur ane grande planche, que j'ai là-haut, que je veux marquer les ombres heure par heure , en traçant de longues lignes sur lesquelles j'aurai le plaisir de \oir l'ombre s'étendre, avancer ou reculer, s'allonger ou se raccourcir, duranl toute l'année. .Ma planche ira de l'est à l'ouest; je l'assujctdrai bien solidement par terre entre mes deux pleox, et les lignes et les chiffres que je tracerai dessus ne s'edaceront piis comme sur le sable de l'allée.

— Essaye ; mais songe que ce n'est là qu'une grossière ébauche de cadran, et que pour la perfectionner il te faudra plus de persévérance, d'ot>servation et de science qu'on n'en a d'ordinaire à ton âge.

— Ah! il réussira, j'en suis sûre! dit Gladie en frappant des mains. [I aura fait une grande cliose, une chose utile, et vous direz à madame Clark de ne plus l'appeler paresseux.

Un an après , à pareil jour, on inaugurait dans le jardin un véritable cadran solaire fixé sur un socle en pierre que M. Clark avait fait construire ; mais le cadran en ardoise , parfaitement plan et horizontal, avait été divisé par Isaac eu douze heures de jour cl douze lieures de nuit : il eût pu faire l'économie de ces dernières , vu l'absence du soleil, mais il aurait craint de s'épargner du iravaiL Un style en cuivre, parfaitement orienté, et incliné sur l'horizon d'autant de degrés que l'est l'axe de la terre par rapport à Grantham , avait remplacé le gigantesque et primitif gnomon objet de l'orgueil de Gladie. Isaac avait tout fait, tout calculé, tout vérifié sans l'aide de personne, et il avait enfin obtenu les grands résultats qu'il s'était proposés , à savoir, de ne plivi oublier l'heure aussi souvent, et de régler les montres et l'horloge de la ville au lieu d'être réglé par elles.

MAOASÎIN IMTÎOlUîîiUtlK.

Utiê Vtelik! botte de Ms.à ctuatl'e (lied» de hauti|tie M. Clark ^vait cousenii à lui aiKindoaner : elle mâitpiait Tlieure près* que aussi rëgulièi'ement que le cadrau solaire \ au niuyeu d'une aiguille que faisait mouvoir un morceau de liège montant et descendant selon le niveau de Teau • à la surface de laquelle il OolUit.

Pendant ses vacances à la ferme maternelle ^ Isaac avait multiplié les cadrans solaires ( il en avait fait un vertical sur le mur de la grange, qui servait de pendule aux ouvriers.

Enfin , le petit moulin mardiait à Tadmiration de tous , obéissant au vent quand il en faisait, et mû par la souris les jours de calme.

. isaac, toujours pensif, grave et sileniûeux, rêvait la con^ siruciion d^une petite voiture mécanique à quatre roues, que pût faire uiarciier une personne assise dedans ; car sa pauvre {lelitc compagne , (Jladic , s'était édiaudé les deux pieds, et se voyait avec tristesse condamnée h garder un rc|>os absolu.

Madame Clark branlait bien encore la tète de temps à autre, en umrmurant que ce garçon-là ferait un pauvre fermier ; et lorsqu'elle le surprenait à rêver devant un rayon de soleil, ou à faire des bulles de savon dont il contemplait les fugitives et tournoyantes couleurs, elle ne pouvait s'empécher de hausser les épaules, et de s'écrier :

— A quoi bon ?

— A savoir, répondait Isaac

— Ixiissc-le faire , disait le bénévole M. Clark ; il en apprend plus à regarder qu'à lire. C'est à des garçons de cette trempe que le bon Dieu ouvre son grand livre. Ce petit souruois-là voit plus loin que nous , tout jeune qu'il est. Je passe pour savant , madame Clark ; eh bien , foi d'honnête homme ! la pensée d'orienter un gnomon sur l'étoile polaire ne me serait jamais venue. Isaac a des idées, et je ne serais pas étonné qu'il fit parler de lui un jour. Je veux que son ouvrage porte son nom ; son cadran solaire s'appellera U cadran d'isaac Newton (1).

quelque chose qui lui parut être une rivière fort itisigiimauie* et dit à sou aide de camp : « Qu'estnie que ce petit riiiKst «u là-bas? i» L'aide de camp, un bon Suisse, lui répuiidit tout bas, mais avec sa git)sse voix i « C'est le Danube , mon gé»* n^ral. « AlEisTEB.

Quelqu'un prend le bain de bonne heure : ne dis pas qu'il fait mal de se baigner, mais qu'il se baigne de bonne heure. Un autre boit beaucoup de vin : ne dis pas qu'il fait mal de boire , mais qu'il boit beaucoup. Car avant de connaître les molifs qui les font agir, comment peux-tu savojr s'ils font mal ? £n jugeant ainsi, tu cours toujours risque de voir une chose et de prononcer sur une autre. Éhigtète.

L'air de surprise dédaigneuse dont j'ai souvent entendu parler des premières destinées plus ou moins obscures d'un grand homme, me rappelle toujours le trait, que m'a raconté Jean-Jacques , d'un maréchal de France qui ne méritait pas même d'être pris pour une des monnaies de M. de Turenne. Faisant une reconnaissance, en Allemagne, il aperçut de loin

( I ) Ceux de dos lecteurs qui désireraient tracer eux-roèmes un cadran solaire trouveront de plus amples renseiguemeuts dans le Dictionnaire technologique, tume IV, page 3? et suivantes; dans t*Anuuaire du bureau des longiludes, et dans beaucoup d'autres ouvrages. MèoiQ autour d*uue Ixiussole on peut ti-acer un pelit cadrau solaire, qui a cela de particulier qu'il est portatif. Sur une surface plane, en buis ou en carton, disposée autour de la boussole, on élève un style perpendiculaire à la boussole, que Ton rejoint au plan de ratguille aimaulèe , du côié de l'aiguille , par une ligne formant une angle saillant. En plaçant la boussole de niveau , au soleil , de manière que l'aiguille en iudiquaiit te liord pointe ju»te vers la base de l'angle du style qui lui est perpendiculaire, l'ombre de cet angle, en s'allungeant, indiquera les heures , que l'on pourra marquer sur la circonférence du cadrau eu observant, avec beaucoup d'exactitude et une bonne montre, les lignes formées par l'ombre , d'abord à raidi , où l'ombre de l'angle ue doit former qu'une ligue , puis aux différentes heures où l'ombre s'élargit graduellement. Il est nécessaire pour cela que la boussole soit placée bien de niveau , et que toutes les ligues soient tracées avec beaucoup de délicatesse, de justesse d'observatiou et de régularité.

i*ORT-YENDRES ( DépartemeiH des Pyrénées-Orientales ).

A rondroii où les Pyrénées plongent leur base dans le gplfe du Lion , le rivage ne présente que des roches et des cimes Cbcarpées aux contour» bizarres, et découpant sur les llols des baies, descii(|ues et des anses sans nombre, entie lesquelles s'avancent des promontoii'cs. Sur l'un de ces promouloires, des colons grecs du sepiième siècle avant le Christ élevèrent à Vénus un temple placé, comme tons ceux qu'elle avait en Grèce, au bord des Ilots; la Vénus qui venait d'émigrer aux grèves de la Gaule y devint la Vénus pyrénéenne; c'était un hommage rendu aux belles races qui peuplaient le versant noi'd de ces grandes montagnes. Le premier objet qy'ap.rcevail le navigateur sillonnant les ondes bleues du golfe étaient les blanches colonnes de l'édifice qui lui élaii consacré. Le cap voisin piit le nom de promontoire Aphrodision (cap Béarn) , et audessous, un bassin qui s'ouvrait pour garantir les bàiiments de tous les vents reçut celui de Portus Veneris ( |>ort de Vénus), devenu Porl-Vendres. Petit , bien qu'assez étendu pour les galères antiques et les bâtiments marchands de nos jours, situé dans un pays dont les produits trouvaient un débouché dans les ports voisins, Porl-Vendres ne prit jamais un grand développement, il n'avait d'autre importance qtie comme point foriifié M li une iVunlière souveni iitlaquce jadis : il fut pris et repris plunietirs fois durant h?s guerres du Koussillon. En 1690, len l*:sps»giu>lM y K-ntèieiil vainemein un débarquement; en 17l»/i, il tomba eu leur ^louvoir, ainsi que Golliourc ; mais les b'r<ir^i»is les eu CÂpuisèrerit raimée suivante.

Et cependant la si1reï)5-tle ce bassin, ou ver i seuUïmi'Ui au nord-est, la commodité de In rade, devaii^ni ailiitr TaUeulion sur eux du momeni où l^on reronnallrail la nra-ssilë d'offrir un refuge aux navii^n menacés par It-s leuipiHis du golfe du Lion, et qui ne pnurrrtïeiil ^agri4«,r nî tVtle ni Marseille, beaucoup tropéloigtîés d'ailleurs. C'était , fîn restH, une bonne position pour une cscadic destinée â agir sur h^ côtes voisines.

Vers la (in du siècle derjiirr, h maréclial de Mallly, gouverneur de la province, frapfK^ des avanlaf;^\^ t\m* t^jri-Vcndtt's pouvait offrir, oblint de Loub XVI rairU^riHcMluudefaifeex<^tiuter de grands travaux dont h ducctiuo foi coriliée ù d- \Vm\Ï) , mort à Paris, niendne de l'Institut, le 12 brumaire an viii. Cet architecte non-seulement voulut améliorer le port, mais il compléta la ville : il traça et perça quelques petites rues, constnilsit de nouvelles habitations sur un plan uniforme , rectifia des alignements , construisit des quais et des débarcadères commodes, l^uis, dans le grand axe du bassin et d'une petite vallée qui en est le prolongement , il éleva un ensemble de constructions dont l'aspect monumental attire tout d'abord les regards de ceux qui pénètrent dans le port. En avant est une belle place de 60 mètres de côté , élevée de 16 pieds au-dessus du quai , et à laqtielle on uïonte par un escalier à double rampe de trente-deux marches ; le mur qui en soutient le terre-plain du côté du port est décoré de deux fontaines oraées de trophées ; au-dessus de ces fontaines , sur la balustrade qui couronne le revêtement, se trouTenldeux balieries commandant le |)ort. Au centre de la place s'élève un superbe obélisque de marbre de * Itoussillon, de 100 pieds de haut, érigé en l'honneur de Louis XVI. Les bronzes du socle symbolisent les quatre grands fails de son règne : le servage aboli, l'indépendance de l'Amérique, le commerce protégé et la marine relevée. Lct

MAGASIN PlTtÔRÈSQtJÉ,

reste du monament est décoré d'ornements de bronze, rappelant le rétablissement du port ; Tobélisque est terminé par le globe de la terre. Les deux façades latérales offrent une balustrade semblable qui domine une large rue séparant les maisons de la place elle-même. Le quatrième côté de la place, opposé h celui du port, se développe vis-ù-vis d'un beau fer à cheval formé de pilastres joints par des grilles de fer qui enferment une cour, à la gauche et à la droite de laquelle s'élèvent deux bâtiments servant de caserne et de magasins ; plus loin on aperçoit le portail de la chapelle du port, au delà de laquelle s'ouvre une grande route , tracée dans un défilé, et qui conduit à Collioure. Quant au nouveau port, environné de quais commodes garnis de larges débarcadères, il offrait une surface de 266 000 mènes carrés, et pouvait contenir facilement 500 bâtiments marchands ; sa profondettr était presque partout de 6, 7 et 8 mètres, ce qui lui permettait de recevoir des frégates. La redoute Mailly en défend l'approche ; deux auti*es , celle dite de Béarn , et la redoute du Fanal, placée au pied d'une tour ronde dont le sommet porte le phare ; une quatrième, plus vaste que les précédentes, complètent l'ensemble de la défense.

Ixis travaux de Port-Vendrcs furent lormln»?s en 1780 ; il

avait fallu douze ans pour les achever. G'éldt qq beau travail entrepris dans un noble but. Mais , il faut Pavooer, ces projets, ces coupes, ces élévations architecturales sorties du cabinet pour venir se traduire en pierre dans ce style quasi monumental , n'eurent pas l'influence que Ton en attendait. Port-Vendres resta à peu près aussi solitaire qu'auparavant. Gomment en eût-il été autrement ? les produits de la contrée environnante n'avaient pas augmenté , l'ouverture de nouveaux débouchés au commerce n'était pu devenue nécessaire , aucun événement n'avait fait apprécier l'importance militaire du nouveau port.

Quelques années après 1830, il en était encore ainsi ; mais le développement et l'activité que donna aux communications entre la France et l'Algérie l'occupation toujours croissante de ce dernier pays, obligea le gouvernement à chercher d'autres points que Marseille et Toulon , pour en faire la station d'une partie des paquebots. De tous les ports de notre côte méditerranéenne, Port-Vendres est le plus proche d'Alger : la distance est de 65^ kilomètres. De Wailly Pavait rendu praticable pour les frégates ; aujourd'hui, par suile du travail d'envasement qui se fait sur la côte , les grands bateaux à vapeur seuls peuvent y enirci*: les vaisseaux et les frégates

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Vue de Port-Vendrcs.— Dessin de Morel-Fatio.

doivent rester sur la rade où la tenue est excellente. On se propose de fermer la petite passe et de creuser toute l'étendue de Pavant-port à la profondeur de 9 mi;tres , et môme de 9 mètres et demi ; alors les vaisseaux et les frégafes pourront entrer dans le port, même par les vents les moins favorables. De plus, il sera notablement agrandi par un nouveau bassin situé au sud.

Malgré sa nouvelle source de prospérité , le commerce et la population de Port-Vendres sont encore peu considérables. En 1846, il y est entré 148 navires, dont 56 venaient des Ëlau sardes, 46 d'Espagne et 29 de l'Algérie. Les prin-

cipaux articles en entrepôt étaient, h cette époque, les laines en masses (250 000 kilogrammes ) , les vins ordioaiffei en futaille, les eaux-de-vie, l'huile d'olive et les graiiw. Oli y comptait alors un millier d'habitants. C'est loujoocs une place de guerre < mais de quatrième classe.

BOREAUX D'ABONNEllElIT £T DE VBffTB,

rue Jacob, 30, près de la rue des PeUts-Angustins^

Imprimckie de L. UèKtautp ruelacolv 60^.

MAGA51M ^iTTaBE^QP^.

LE TàDJ.

Premier article.

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Tonitjèaii àe « b Pi-ÎHcewic Dt-siréf, « aitx nv^inmi d'Agia^ dan* rilitiilouï.lan. — \nv e\ln ifiirc, d*aj>re\ iiw miinattire iitdiuufic.

SI riiisloirc des peuples civilisés n'est pas loul enlière dons les moniiincnls qu'ils l(^ucnl h la postérité , au moins est-il vrai de dii*e qne les grands monuments soht Texpression In plus fidèle et la plus complète de la civilisation qui les a produits, en même temps qu'ils caractérisenl esscnliellemcnt l'époque h laquelle appartient leur constraction. Sous ce double point de vue , le TadJ Mahal occupe un rang émincnt parmi les merveilles de l'architecture, et l'intérêt historique qui se rattache à celte singulière structure rehausse encore son importance monumentale.

Écrire l'histoire du TadJ, ce serait faire revivre l'époque la plus riche en incidents , en caractères , en ressources matérielles et intellectuelles , en luttes politiques et guerrières, en intrigues et en dénouements imprévus , l'époque la plus poétique et la plus dramatique à la fois de l'empire Mogliol.

£t ce n'est pas seulement à ce titre que le TadJ mérite notre attention et doit exciter notre curiosité ; il a encore droit à nos sympathies , parce qu'il témoigne , dans sa muette éloquence, de l'inOuence que la beauté et Tintelligence féminines ont exercée sons le del de i'Hindoustan,dn rang élevé qu'une 'famine a occupé sor la scène de ce grand empire , du respect et des égards dont elle a été entourée pendant sa vie , des regrets qui ont suivi sa mort , de la tendresse d'un époux qui a voulu que le marbre éternisât sa douleur, et qui , après avoir partagé le trône avec cet objet d'une affection impérivable, est Tenu partager son tombeau I

Sons ce dôme repose ArsQumnnd Bftnou (1) , femme de

^ t) Prononças A-Momnmmml S*moa» ^^ JrMon y souhait, désir ToMi XVI.— DiciMiai 1848.

Shah Jehan (1), plus connue sous le IIut ck Mômtaz /.aminie, ou Mômtaz Mahal\ que lui confiera en moniant sur lu trône impérial le fils de Jehan Guire. Klle ^nait llllr d Aitu'' Jali ou Arof Kliau , premier ministre û^- ce princi* , sous ïc titre 1i'£fma<i<l ooà dowla (qui a la ouiiiaiiri^ di^ VVX\\\ ) , et. frère de l'Impératrice Nour Jehan, épni^e iW M\i\n tiiiirc. Elle avait été mariée à Shah Jehun v. is 101 1 , 1 1 mourut le 18 juillet 1631 , de suites de coudies , laissant quatre fils et deux filles qui lui survécurent , et dont les noms sont mêlés aux grands événements de ce règne. I^es quatre fils furent : Dara Shekô, Sultan Suj^, Aurengzéb et Mourad Bâkchc. Des deux filles» l'atnée s'appelait Pàdshàli Bégôm/et la cadette Rochenara Bégôm. C'est en partie à -l'influence de cette dernière princesse qu'après une lutte sanglante avec ses frères , Aurengzéb dut de s'asseoir sur le trône impérial , dii vivant même de son père qu'il retint prisonnier dans le fort d'Agra , en l'entourant toutefois d'égards et de respects, depuis 1658 jusqu'en 1666. Sli&h Jehan mourut au mois de décembre de cette année (2).

Mômtaz Zemanie avait été .pendant vingt ans la compagne de Sh&h Jehan. Il lui resta fidèle tant qu'elle vécut, et ne put Jamais se consoler de sa perte ; mais l'aînée de ses filles , Padshâh Bégôm , par sa pieuse tendresse , adoucit les

ardent ; Bânou , haute dame, princesse. « La princesse désirée,« ou peut-être « celle qui aspire au bouUeur. »

(i) Prouoncez Chah D/ehntut,

(a) Et nou au muis de janvier ou de février, comme le rappor* tent plusieurs historiens; encore moins eu 1(565, comme le voudraient d'autres auteurs.

v^oogle

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chagrins de son veuvage , et pUis tard ceux de sa captMté.

Le titre de Mômtaz Zemanie, qui signifie littéralement « ce qu'il y a de plus élevé ou de plus éminent dans le siècle, » fut , comme nous Pavons dit , conféré à Arzoumund Bânou , par SliÂli Jelian, lorsqu'il succéda à Tempereur Jelian Guire ; mais il paraît que celui de M&ftUaz Mahal (la plus éminente dans le palais ou ie !>érail ) a prévalu dans le langage ordinaire pour désigner cette princesse ; et le nom même de son magnifique sépulcre (Tadj Mahal) n'est certainement qu'une corruption de Mômtaz Mahal.

On doit s'étonner que souvent en Europe, et même dans ces derniers temps (1) , des écrivains distingués aient confondu Pimpératrice qui nous occupe avec sa tante, la célèbre Nour Jehan { lumière -du monde). Ces deux femmes, également belles, également distinguées par les charmes de leur esprit , et par la tendresse aussi exclusive que passionnée qu'elles inspirèrent à leurs époux , ont eu cependant des caractères bien opposés , des destinées bien différentes. Nour Jehan , associée par le fait à l'empire , la seide » parmi les femmes des souverains moghols , dont le nom be lise sur les monnaies avec celui <le Pempereur, a joué un grand rôle politique dans PHindoustan. L'influence sans bornes dont elle jouit pendanl de longues années, expira subitement avec Jehan Guire, et le fruit de ses vastes intrigues fAt perdu en un instant. A dater de cet instant, Nour Jehan disparaît de la scène d« monde ; l'histoire ne parle plus d'elle , et cVft à peine si l'on peut constater qu^après avoir siuvécu vingt ans à son mari , elle a été enterrée à Lahore dans le tombeau çiiVIlp avàil f.iit iMner auprès de celui de Pempereur.

Mi^iiUax MdliiTJ, uii contraire, évita soigneusement l'éclat de U vie oHit ii^lle, et ne se mêla point des affatt^ publiques. E\k coitccjiTi^i loitti- 4on ambition dans l'accomplissement de .Hcx dcvmi'i» d'^^>uusi' et de mère , n^usa de son influence que pour iiouliigt r \vs ni.Llheareux, et donna Pexemplede la piété la pliiii siii«:èi l' t-H tiK'me temps que celui des vertus domestiques. Ce fut son mari qui lui survécut pendant près de trente-cinq ans, dont il employa vingt-deux k élever sur sa toml)e le merveilleux monument dont nous essayerons de donner une idée dans un prochain article.

Quand Ptiomme juste n'aurait aatre récompense que le coutemenient que Itti apporte la bonne ne, et l'injuste n'aurait autre peine , tourment et supplice que sa mauvaise conscience, ce serait aisez pour ençoarager perpétnellemeBt l'un au bien et détourner Pautre du mal.

Le chancelier L'Hospital.

et y a une gentillesse de style qui, n'étant point natureiie, ne vient d'elle-même à personne , et maiique la prétention de celui qui s'en-sert.'

Le penser mâle des Ames fortes hnt donne un idiome particulier. J.-J. aOfJSSSAU.

LA FILLE DE L'AVOCAT

ironvu.LB.

Si.

De toutes les répuUtkms d« barreau de Coimar, aucune n'éfeillait plus d'estime et de synspatbies qttei:elle de M. Antoine Garain. On ne vantait point seulement sa profonde connaissance des lois , son l)on sens , et l'éclat d'une parole toujours échauffée par le cœur ; ce qui faisait sa- supériorité

(i) tf First imprécisions and sttidies from nature in Hindos- »Ud, «te. by T. Racou, rtc. » Londres, 1837, in-8 , vol. n, p. 38o, 38c. — Ikob (dans PUiiivers pittoresque, publié |iar MM. Didot), 1 vol. iii-K, 1845, p. 3^4. — Etc.

incontestée , c'était la scrupuleuse délicatesse qui présidait à toutes ses actions. D'autres pouvaient l'égaler en savoir on en éloquence , personne ne portait aussi loin l'austère religion du devoir. On citait des témoignages presque romanesques de cette probité exaltée du vieil avocaL Ahisi, il avait indemnisé un client dont il ne croyait pas avoir assez bien défenda les Intérêts; il avait pris à sa charge la rupture d'un contrat où s'était glissée, à son insu , une cause de nullité ; les frais de plusieurs causes poursuivies par son conseil, et perdues, avaient été supportés par lui seul. On pouvait le regarder, en un mot, comme la plus haute expression de cette délicatesse raffinée qui se croit responsable non-«eulem«nt de la faute, mais de l'erreur.

Ui récompense de cette espèce de fanatisme d'honneor avait été, outre l'estime publique, la sérénité de la conscience et cette paix intérieure sans laquelle' tous les Huccès ne sont que des ivresses éphémères. Ihivé de la femme qu'il avait épousée , M. Garain trouva dans sa fille unique toute la tendresse et tous les généreux instincts qui pouvaient le consoler d'une telle perte. Ociavie grandit sous ses yeux, suffisamment heureuse du bonheur qu'elle lui apportait, jusqu'à l'âge où l'on. passe de la protection du père à celle de l't'-poux« Remarquée alors par l'homme qu'elle i^t choisi elle-même, son mariage compléta les joies du vieil avocat.

M. Darvière était, en effet» un de ces éires rares qui, sans faire de promesses, commandent la confiance. Éprouvé par des per!»écutions politiques , il n'avait rien moins fallu que les enchanlemenis d'une union désirée pour lui rendre cette aptitude au bonlieur qu'un long exil semblait lui avoir enlevée. Un voyage récent fait en Suisse avec Octavie avait réveillé son âme, qui s'était pour ainsi dire rajeunie dans les alterna^ tives de la contemplation et du mouvement.

Or, au moment où commence noire récit, M. Garain, assb dans son caiûiiet et livré à une de ces vagues méditations qui entrecoupent le travail de tous les penseurs, venait d'arrêter ses regards sur deux portraiu suspendus depuis la vetUe à la muraille, ceux de sa lille et de son gendre, il contemplait avec une émotion muette ces deux visages illuminés de joie, et, perdu dans un attendrissement rêveur, il suivait par la pensée , à travers l'avenir, ces deux chères existences sur lesquelles se concentraient dormais tous ses espoirs. Mais, après une assez longue rêverie , il se redressa en s'agilanl, comme s'il eût voulu secouer les préoccupa.tions qui l'avaient absorbé. Le souvenir de ses travaux interrompiis lui revint; il attira vers lui, au hasard, les papiers dont sou bureau était couvert, en parcouiut plusieurs avec distraction « et s'arrita enfin à un dernier qu'il se mit à relire plus atientiveoMst CéUit une courte lettre en espagnol , dont ii coDiprit à pe« près le sens, grAce à l'étude qu'il avait faite antrefoia de Daa Quichotte.

Elle ne renfermait qat ces mots :

t Une étrangère qui peut à pleine prononcer quelques pih » rôles françaises veut confier une afiiiire de la plus faanie n importance à un avocat probe et. actif. On lui a indi^ » M. Garain, qui comprend, dit-on « un peu d*eBpagnoL Elle » le conjure de la recevoir sans retard et de l'ëconter; ily«i • pour elle d'une question de vie on de mort, n tma»

Le billet avait été écrit dans une des.|i6telicNeade€olaMr et était daté du Jour mène. M. Garain allait prendre la ptune pour y répondre , lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine. Presque au même insunt la porte s'ouvrit brusquement , et une jeune femme vèfve de met parut sur le seuiL

Le petit clerc, qui la suivait tout efibré, annonça d'une vnii balbutiante : La ssnora inei Cotdova.

Le vieil avocat, qui s'était levé, salua.

MAGASIN PITTPIVESQUE.

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^ Vau&.». k. s«iion.> Garaia? cUnaïuia rflspagafle^ en , cbi*rcliii|3il les.mûU avec elTovU

U salua.

— r Mots, vous... prèi k jn^nlendre, contiuua-^elle viv«intfQU Moi parlerai inaL»« mais vous 4<^oulorez mieuju..^ Vous hàvat resj^ai^uoi?

-* J'en ai auUefo^ compris quelques moto, dit le vieiil/irJ; mais Je m'en souviens à peioe.

— NUmporte , iumis.- pouri:ons causer si vous itè patient.

il avaii montré ua iaulcuii à réii:augèi:e qui s'y laissa U^l)er et paru! se recueillir ua iostauL

L'avocat profita de cette paitse pour l'ol»erver«

La ^enora Cordova avait dO être iieilo ; mais ses traits amaigris et sa taille tu'idée accusaient les rava|;es de longues .sQuilrapces, Une flamme singulière qui étincelait dam» ses regards leur donnait quelque chose de violent et d'égaré. Au .pr$upier coup d'œîl, on recomiaissait la nature inquiète d'une Icmme sans force contie ses propres emportements.

Après un court silence , elle regarda son interlocuteur en face ^ comme si elle eût voulu lire au fond de son cœur, et commença un récit entremêlé de français et d'espagnol, dans lequel M. Garain ne put d'abord rien saisir ; mais il devint peu à peu plus intelligible, grâce au retour des mêmes mots aidés par le geste et raceent. Enfm, 2i force de questions et d'eflbrts, le vieil avocat put comprendre une partie et deviner le reste. .

La confession de la senota était mne triste ei romanesque histoire. Foliemejit éprise d'un jeune homme que le hasard et la maladie avaient conduit chez sa mère, elle l'avait amené à un mariage contracté non par choix, mais par reconnaissance. Les suites de cette imprudente union avaient été ce qu'elh's devaient être. L'amour insensé d'Inez n'avait pu accepter la paisible amitié du jeune homme ; son exaltation 8'éiaii lour à tour traduite en plaintes ou en fureiu*s jalouses; enfin , ne pouvant plus vivre dans ces angoisses toujours renaissantes, elle s'était décidée à y mettre ùïu Vne lettre écrite à celui que le hasard avait lié à sa destinée lui annonça qu'il était libre ; et , les derniers liens ainsi rompus , la malheureuse femme s'élail enfuie, bien décidée à saisir le premier moyen de mourir. Mais, au mUieu même de son égarement, l'amour de la vie l'avait retenue. Près de franchir le seuil du monde inconnu , elle s'était rejetée en arrière et avait préféré Texil à la mort. Partie pour )es colonies espagnoles avec les saintes femmes qui l'avaient recueillie , elle était restée dtuix années ensevelie dans leur couvent, tâchant d'accepter son rôle de morte vivante. Inutiles elTorts 1 sous cette cendre couvait toujours la même flamme. Ne pouvant plus accepter la résignation , elle avait subitement quitté son sépulcre , et s'élail embarquée pour l'Elspagne ; mais celui qu'elle y avait laissé n'y était plus. Acharnée k sa poursuite , elle avait employé une année eutlère à rechercher ses traces du Tage aux Pyrénées et des Alpes à l' Adriatique ; enfin elle venait de les retrouver, de les suivre jusqu'au Rhin. L'homme qu'elle cherchait était en France, elle en avait la certitude ; il fallait seulement le découvrir, et c'était dans ce but qu'elle venait réclamer le secours de M, Garain.

Elle lui apportait toutes les pièces qui pouvaient fadUter cette recherche en prouvant la vérité de son récit. Le vieil avocat, ému de ses larmes, promit de l'aider. L'attachement de cette femme avait, dans son excès même , quelque chose de touchant. En la voyant vieillie par tant de douleurs, U se rap(>ela sa Gllc ; il pensa qu'elle aussi aurait pu subir les tortures de quelque inguérissable passion, et, attendri à cette supposition, il prit la main de l'étrangère avec une compassion presque paternelle.

— Calme'z-vous , senora, dit- il doucement ; Dieu aidant , nous reirouvei-ons, j'espèrcu ««lui que vous «'auriez poin^ dû qiriiter. Mais ponr que ce retour aoil une jde sans mélange , il faut que vous reveniez à lui plus tranquille , plus indulgente. L'aflcclion qui au Uru de doimer du bonheur le trouble,

n'est point une saine afleeiioa. Apaisez cette fièvre qui bouillonne en vous , prenez avec reconnaissaace ce que le ciel vous donne , et ne demandes poml davantage^ Les cœtirs insatiables sont des cœurs ingrats.

— Ah 1 j'ai compris , j'ai compris l s'écria l'£;spagttole en serrant les mains de l'avocat ; lui heureux d'aborcU moi beur reuse ensuite.

M. Garain approuva par un sourke ; il l'encouragea de quelques i)onnes paroles, et, après lui avoir promis d'examiner, le soir même, les papiers qu'elle venait de lui remettre, il la reconduisit à travers le jardin jusqu'au seuil de sa demeure.

Le jour touchait à son déclin^ les derniers rayons du soleil couchant faisaient étinceler les vitrages et glissaient en réseaux d'or au milieu des charmilles. Un vent frais, courant le long des plaies-bandes de narcisses et d'hyacinthes, secouait dans l'air lems doux parfums* Séduit par ces encliantcments du soir, M. Garain ralentit le pas en revenant , et gagna , sans y prendre garde , la petite allée de tilletUs qid servaiit habituellement à ses promenades. 11 aUail en atteindre lextrémité, lorsqu'un éclat de rire frais et velouté lui fit relever la tête. Au même instant , une ombre folâtre s'élança du berceau de chèvrefeuille qui fermait l'allée, et il reçut dans ses bras Octavie qui l'attendait là avec son mari.

Chacun d'eux prit une de ses mains , et tous trois recommencèrent la promenade sous les tilleuls. La jeune femme avait à lui sounieltre un de ces grands débats de fa lune de miel , toujours soulevés cl jamais résolus, il sVigissait de savoir laquelle des épreuves était la plus cruelle dans la séparation, celle de partir ou celle de rester. Cette question de cour d'amour^ gravement débattue par les deux époux , et non moins gravement écoutée par le vieil avocat, les retint jusqu'à la nuit close sans qu'ils pussent arriver à une solution. M. Garain déclara que la ration de décider ne lui apparaissait point clairement , et qu'il demandait remise de la cause à huitaine, Octavie fit un mouvement de bouderie caressante,

— C'est un déni de justice! s'écria-t-elle ; le tribunal doit porter l'ari-êl.

— Le tribunal est chargé d'étudier ce soir tme aflalrc plus sérieuse, répliqua M. Garain en souriant.

— Dites plutôt qu'il s'est laissé séduire par mon adversaire, repris la jeune femme avec une indignation plaisante ; le tribunal attend de lui quelque récompense, ou en a reçu quelque service.

— Parbleu î tu me rappelles qu'il peut m'en rendre un sur-le-champ, interrompit l'avocat eh s'arrêlauL Vous savez l'espagnol, Benri 7

— Comme les Français savent les langues étrangères.

^ Vous le comprenez , il n'en faut pas davantage pour déchiflrer les pièces que l'on vient de me remettre. Voilà trente ans que j'ai traduit Cervantes, et je suis aujourd'hui un bien pauvre Castillan ; mais , aidé par vous , j'espère m'en tirer.

n fallut prouver à Octavie la nécessité pressante de ce travail pour qu'elle permit à Henri de la quitter. M. Garain proniit de le lui renvoyer dès qu^il aurait examiné les principales pièces, et elle remonta chez elle en soupirant.

Arrivé dans son cabhiei, le viefl avocat chercha les papiers confiés par l'étrangère. A Paspect du volumineux dossier, Darvière ne put retenir un mouvement.

— Ne vous effrayez point , dit M. Garain en souriant , nous nous con tenterons de parcourir. Il faut seulement que je vous explique d'abord l'affaire.

— Voyons, dit nonchalamment Henri, dont îa pensée était évidemment avec Octavie, et qui s'efforçait en vain de donner de la bonne grâce à sa résljcnation.

M. Oaraln sonril, et se promîi le malicieux plaisir de lasser sa patience en prolongeant outre mesure le récit. Contre son hal)itude , il d'-huta par un e^ordc .solennellement inutile

passa ensuite à la description de l'étrangère , et n*entra que lé plds tard possible dans Texplication des faits.

Henri avait d^abord écouté avec une froideur gui déguisait mal son impatience ; mais peu à peu son attention parut s'éteilier; quelques déuils Pavaient fait tressaillir. Penché reri M. Garaln, il écoutait avec im trouble croissant, lorsque, au nom de l'espagnole, il se redressa en poussant un cri.

— Qu'y a-t-il ? Qu'atez-vousî demanda M. Garaln stupéfait.

' — Inoz Ck>rdova I reprit le jeune homme haletant ; vous avez dit Inez Cordova?

— C'est ainsi qu'elle s'est nommée.

— Et vous Pavez vue?... •

— Ici, il n'y a qu'un instant.

— Vivante?

*- Elle-même m'a reim's ces papiers.

Darvière s'élança vers le dossier qu'on lui montrait ; il le feuilleta d'une main tremblante , aperçut ime pièce couverte (le timbres espagnols, et recula avec une exclamation si terrible que M. Onrain se sentit froid jusqu'au cœur. Il saisit vivement à sou tour le papier : c'était un acte de mariage en t^e duquel se lisaient les noms d'Inez Cordova et de fleuri Darvière.

11 y eut un moment de silence pendant lequel ces deux hommes restèrent l'un vis-à-vis de l'autre sans se voir et foudroyés. Le vieil avocat fut le premier à reprendre possession de lui-même; le nuage qui avait d'abord enveloppé son esprit se dissipa rapidement, et il put tout comprendre.

Proscrit de France, Henri Darvière avait rencontré en Espagne l'épidémie terrible qui , peu auparavant , venait de ravager Barcelone. Mourant et abandonné , il dut la vie aux 8oins d'une fem^iie qu'il avait épousée par reconnaissance, et qu'il perdit plus lard. Le père d'Octavie avait appris tout cela de Henri lui-môme , mais sans détails , car, voyant que les fiouvenirs de ce passé lui pesaient , il avait évité d'y arrêter sa pensée. Aujourd'liui tout s'expliquait. Henri avait cru à la mort d'Inez, et, redevenu libre^ il avait loyalement contracté un nouveau mariage.

Lorsque ses regards rencontrèrent ceux de M. Garai n , ce dernier lui tendit les bras et le tint longtemps pressé, contre sa poitrine.

— Ah î merci , merci , mon père ! balbutia Henri éperdu. Vous n'avez pas , du moins , douté de moi ; vous avez compris que mon erreur n'était pas un crime.

— Non , dit Tavocat tristement , mais un malheur, hélas ! un irréparable malheur!

— Que dites- vous?

— Toute notre vie est changée , Henri ; car la vérité est venue, et avec elle de nouveaux devoirs.

— Je n'en connais qu'un , s'écria le jeune homme , celui de rester votre fils?

—- Et cette femme , cette femme dont les droits sont les premiers!

— Eh bien l nous la fuirons ; nous partirons ensemble ; nous irons chercher, loin d'ici, quefque retraite bien cachée, où nul ne connaîtra la chaîne que je laisse derrière moi.

— ^ Mais vous la connaîtrez , vous 1 quel que soit i'èloignement, vous saurez qu'il y a dans le monde un être qui a des droits à votre protection et que vous abandonnez, à qui vous avez promis votre attachement et que vous en dépouillez! Si l'épée de DamoclèS n'est point sur votre tête , elle sera dans voire cœur, car vous vous condamnerez vous-même, Jusqu'Ici l'Ignorance rendait votre bonheur innocent ; désormais il devient coupable.

— C'est-à-dire que je dois le sacrifier à des liens que je déleste î s'écria Henri hors de lui ; ah ! ne l'espérez pas ! non, ^ n'échangerai point les joies d'une afTection partagée contie le» tourments trop connus du passé. Je ne veux pohit de cette morte qui sort de la tombe pour me réclamer mon repos et mou'bouheur ! je la reuic, je ne la connais pas!

M. Garaln voalnt répliquer; mais Henri n'entendait pl^ Tout entier à son désespoir, il continua à accuser les hommes et la providence , jusqu'à ce que , vaincu par la dooleurgi. fût tombé de la colère dans les larnntb Alors, la voix bnsé(; et les nuiins Jointes , il parla au vieil avocat de sa fille ; fl la' supplia de la défendre contre le désespoir d*ime séparatioa^ il combattit l'équité du Juge avec la tendresse du père, M. Garaln sentit sa raison faibihr ; il se leva pàk et troublée

— Assez , Henri , dit-il , ne me tentez pas! Profiter des défaillances d'une âme pour la vaincre n'est point digne cki vous. Tous deux nous avons besoin de recueillement; demain nous reprendrons cette terrible question. Pour ce aoir, faites seulement qu'Oclavie ne puisse rien soupçonner ; laissons-lui encore quelques heures de bonheur.

Et comme il vit que Henri allait protester contre ces der* nières paroles :

— Dieu les prolongera peut-être, ajonia-t-il, Dteu et notre prudence. Vous ne pouvez douter de ma bonne volonté, mon fils; laissez-moi réfiécltir.

iM suite à ta proch€Une licraUon.

LlGlEl'i niCHmR ,

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