LES BATELEURS
Le vieillard s'est depuis longtemps désintéressé du monde, et sa pensée erre loin de la turbulence inutile qu'on appelle la vie. Quand il parie, on voit sourire les sages d'un air de pitié ; car, qui regarde plus haut que la terre, sur la terre esi nu insensé.
Aussi la jeune fille qui vent distraire la folie de l'aïeul vient de le conduire là où la ville et la cour trouvent leur plaisir, et elle lui montre, en riant, les merveilleux divertissements des bateleurs ; mais le vieillard cherche des yeux un coin de ciel brillant à travers la tente.
— Oh 1 ne restons pohit ici , dit-il tout bas ; allons sm* la montagne où nous verrons les étoiles qui éclairent la demeure céleste, où nous entendrons les oiseaux qui chantent l'hymne du soir, où nous sentirons la brise qui apporte l'encens de la création. Là-bas tout parle de la puissance de Dieu ; ne restons pas ici où tout représente les vices des hommesb
I\egai*de ce malheureux qui s'agite en faisant crier son archet? Ne reconnais-tu point en lUi la'/oUe vanité qui cherche à attirer les yeux par le mouvement et le bruit? Regarde ces animaux qui imitent l'homme sans comprendre ; ne sontils pas le symbole de la foule aveugle que Thabitade seule conduit 7
Et cette jeune fille en équilibre sur la corde agitée ! N'y vois-tu pas l'image de la coquette qui marche sur l'abime ?
D*aprês une gravure de Yander-Yenne. i6io.
et ce» imprudents suspendus jwr un pied ne le rappellent-ils pas l'ambitieux toujours menacé d'une chute prochaine? et tes rfsibles cavaliers qui s'élancent ne représentent-ils pas tant d'faisensés dont le temps se perd à monter un cheval de bois qnMls4)rennent pour un coursier?
Ah ! tu le vois , ici tout est triste pour le regard et pour le c«ur. Viens donc sur la cime solitaire, nous nous assiérons au-dessus du lac, près du ravin profond, à la lisière des forêts vertes.
Là , si la brise rafraîchie par les eaux vient ranimer tes forets allanguies, tu (e rappelleras que la loi de Dieu ravive de même hîs cœurs fatigués; si tu cueilles l'églaniine qui
embellit la ronce sauvage, lu penseras que la modeste bcatnié de la femme doit aussi parer les plus humbles destinées , cl si tu entends la voix merveilleuse du rossignol chanter sous les feuilles, tu sauras que les voix les plus douces et les plus tendres sont celles qui s'élèvent dans la solitude.
BUREAUX D'ABONIfEHElfT ET DE VENTE*
rue Jacob, 30, près de la rue des PeUts-Augustias.
Imprimerie de L. MABmrrr, rue Jacob. ^«
magasin' pittoresque.
FEMMES PEIT^TAES.
Suite. — Voyez p. 337.
.;aleric de riorence. — Portraits de femmes peints par elles-mêmes. — Manctta Rolnisti, fille du Tinloret. — Violante-Béatrice Siries.
Soronisba Angosciola. — Lavinia Fonlana.
Marictta Robusti , surnommée la Tintoretta , était fille du fameux peintre Jacopo i\obusti dit le Tintoret. Elle naquit à Venise en 1560. Son père lui enseigna la peinture et lui donna pour maîtres de musique les professeurs vénitiens les plus célèbres. Admirablement douée, elle devint parfaite musicienne et peintre remarquable. Toutefois le Tintoret, qui préférait encore la pureté et la candeur de sa fille à la gloire, ne voulut point qu*elle poursuivit ses études du dessia et de la peinture au delà de ce qui liri paraissait dans les convenances de son sexe. Elle se borna au genre du portrait et elle y excella. Presque toutes les dames nobles de Venise se firent peindre par Marietta dont la compagnie les charmait : elle chantait d'une manière cavissante et s'accompagnait de plusieurs instruments. Les princesses et les souverains de TEurope écrivirent à son père ponr qu'elle vint à leur cour. Le Tintoret refusa toujours de se ToMi XVI.-— DicsMBRi 1848.
séparer d'elle , et pour l'avoir sans cesse près de lui lorsqu'il sortait ou voyageait , il lui faisait prendre quelquefois des habillements d'homme. Persévérant dans sa sollicitude, il ne voulut point accueillir les propositions de plusieurs gentilshommes qui la deniandèrent en mariage. Il lui choisit pour époux un honnête et riche joaillier de Venise. Après son mariage, Marietta n'abandonna point la peinture, et sa réputation ne fit que s'aca'oltre d'année en année. E^lle. était heureuse, estimée, admirée. La mort l'enleva subitement à l'Âge de trentcanseni590. On saitcombien la douleur du Tin Wi'^t fut profonde. Elle a inspiré à l'un de nos meiUeursr peîntnes contemporains , M. Léon Gogniet , un tableau remarquable dont noua ayons publié le dessin ( voy. i8/i3y p. 345)». .. , Violante Béatrice Siries, née à Florence le 26 janfler |7iiQ, était niled'un habile orfèvre et graveur sur pierres précieu^^
MAGASIN PITTOUESQUE.
Ses premiers maîtres furenl le sculpteur Philippe Valle el une femme, Giovanna Fraiellini , dont nous avons donné le portrait p. 337. En 1726, son père , ayant été nommé orléVre du roi de France, l'emmena ù Paris avec sa mère et son frère. Elle avait alors seize ans. I-.cs peintres lligaud et Boucher vinrent lui donner des leçons chez son père. Pendant son séjour à Paris, elle fit plusieurs portraits, enire autres ceux du conseiller Nourry et de sa femme. En 1732, le grand duc Giovanni Gaston rappela Siriea h Florence , et lui donna un emploi dans la galerie royale. Violante Béati icc accompagi^a son père cl prit quelques leçons de Francesco Coi»ti. Elle accowpgna son père h Rome en 1734, et clic y Ht les portraits de plusieurs prélats. A son ^e^our à Florence elle ^t le portrait du grand-duc : sur le dwuicr plan de celle toile , elle représenta son père dans un petit tableau. Elle épousa en 1737 Giuseppe Cerroli. ^.e nombre de SCS œuvres est considérable. Elle a peint à Thuile , en pasiel , en miniature. Ouoiqu'elle se fût consacrée au\ portraiis, on connaît d'elle des composiUon» el dos tableaux de fleurs el de fruits.
Vasari, en plusieurs passages de son livre sur les peintres célèbres, cite avec éloges Sofonisba Angosclola qui vjvaU vers 1559. Née h Cremotte, çltecut pour premier professeur Bernardino Campi, peintre de celle vUle, Elle éludia ensuite à Milan , sous îbernardo Galti , dit le Soiaro. Un de ses premiert tableaux fui le portrait de son père au tnllicu de ses deux fils. Elle repré^uHa aussi ses irois sœurs, dont deux jouent aux échecs , et Tautre cause avec une femme de tournure assez bizarre, elqul paraît èire une ancienne servante de la maison. Le duc d'Albe consohlla à Philippe il de la faire venir en Espagne. Le duc de Saxe , gouverneur de Milan , accéda aux désirs de Philippe il, et envoya Sofpnlsl^ h Madrid, en compagnie d'une famille noble. Dès sou arrivée^ elle fit les portraits de la reine et du roi, qui lui donna une pension de 200 écus. Elle peignit ensuite l'infant don Carlos, fils du roi, velu d'ime peau de loup cervier el d'un costume bizarre. L'infant lui fit don d'un diamant de la valeur de 1600 écus. L.e pape \Hq iV lui demanda aussi un portrait de la reine d'Espagne. Philippe il voulut la marier à un noble Espagnol ; mais Sofonisba |e supplia de consentir à ce qu'elle épousât un Italien ; et , en eflet , le roi donna sa main k don Fabricio di Moncada, noble Sicilien, avec une dot de iO 000 écus, et une pension annuelle de 1 000 écus sur la douane de Palerme. Elle obtint ensuite du roi la permission de s'éloigner de sa coui, et elle alla passer plusieurs années en Sicile, Devenue veuve, eîle s'embarqua sur une galère génoise, commandée par tui nommé Orazio Lomellino qu'elle épousa , quelque temps après , avec l'autorisation du roi d'Espagne , et elle obtint, à cette occasion , une nouvelle pension de l/tOO écus. Dès lors, clic fixa sa demeure à Gènes, où elle mourut à un âge avancé. Dans les derniers temps de sa vie elle deyint aveugle. Van Dyck la visila vers celle époque, et fut si ravi de sa conversation que souvent depuis on l'entendit répéter : « J'ai plus apprin sur mon art dans la conversation d'une femme aveugle, que par ré:udc des œuvres des maîtres les plus célèlncs. « On trouve des détails précieux sur les portraits, tableaux ou des.sins de Sofonisba Angosciola dans les œuvres de Vasari, Baldinucci, Sandrart, Carducci, Félibien , Soprani et Lecomle.
ijavinla Fonlana, née à Bologne en 1652, eut pour pro- 'fesseur son père Prospcr l^'ontana. La maison Buoncompagni la pril sous sa protection : elle fit tous les portraits de celte famille dont Grégoire XIII élail alors le plus illustre repré- •entant. Le patronage de ce pontife lui fut un grand appui. Elle épousa un riche Imolesien , Gian Paolo Zappci, qui con- "nafssant un peu la peinture l'aida dans les détails de ses tablc^inx. On conserve à Bologne un assez grand nombre de peiniores religieuses de Lavinia Fonlana. Elle a peint notamment dans la crypte de San-Michele In Bosco cinq figures de salntesdont PunocHt son portrait. A Rome, elle a peint pour
l'église de Sanla-Sabina un Saint-Dominique qui fut trèfadmiré,ct pour Saint-Paul hors les murs, le martyr de saint Éllenne. Elle a également composé des sujets mythologiques. On trouve la lisle de ses principaux ouvrages dans le Bagliani , llario Mazzolari, Malvasia et Baldinucci. Elle demeura pendant la dernière partie de sa vie à Borne, où elle mourut à r^e de cinquante ans en 1602.
LA FILLE DE L'AVOCAT
KOUVEM.K.
Suite— Voy. p. 38«l.
Celle nuit fut pour le vieil avocat une nuit d'agonie. Livré à une de ces crises suprêmes qui mettent nos plus invincibles aflections aux prises avec le devoir, il demeura plusieurs (meures hésitant et comme dans l'ivresse du doute. Tantôt, gagné aux raisons de Henilt il repoussait comme lui des droits qui n'avalent pour eux que leur antériorité; tantôt, ramené à la lot dont il s'était lotyours conservé le prèlrc fervent et rigoureux . il acceptait en pliant la lôte , le coup qui le frappait. Mais l'espérance h peine repoussée revenait sous une nouvelle forme ; l'esprit ne pouvait pei-suader le cœur. Le boniieur d'Octavie , brisé subitement et sans retour, criait toujours vengeance eu lui contre la logique. Ce bonheur, après tout , n'élait-ll point sa grande affaire ? Que lui importaient les droits de la senora 7 Était-ce à lui de les faire valoir contre cetix qu'il aimait? Qu'éUient , d'ailleurs , ces droits donnés par la loi et que conteslait le cœur ? un horrible hasard qui brisait deux existences sans fairç im heureux ; car que pouvait attendre |a senora elle-même d'ime union violemment renouée avec Henri? Empéclter dès aujourd'hui un rapprochement inulile ou dangereux, n'était-ce point se montrer prudent? Inea ne savait rien encore; on pouvait échapper à ses recherches; bien plus, les preuves de son mariage se trouvaient entre les mains de M. Garain : il dépendait de lui de les anéantir ; un seul geste , et le danger avait disparu , el la trace même du droit n'existait plusl H tenait dans ses mains la v|e ou la mort de sa fille I Le vieil avocat senlll une sneur froide inonder ses tempes; des nuages euflantjnés passaient sur ses yeux éblouis. 11 appuya la tête sur ses maiqs jointes , et demeura longtemps dans celle attitude , l'esprit obscurci el l'âme bourrelée. D^abord la voix du père criait si haut qu'il ne put en entendre d'autre ; mais insensiblement celles de l'homme el du magi.strat se firent écouler* Éloignant d'une main crispée les papiers qui lui avaient élé confiés, il se redre&sa en s'appuyant au mur. Il lui semblait que son cœur allait éclater en une horrible convulsion ; mais ce fut le suprême effort. Après être resté quelques Instants la lête dans ses mains , comme on homme qui cherche à rassembler ses idées, M. Garain laissa retomber lentement ses deux bras. Ses yeux étaient secs, ses lèvres serrées , tous ses traits vibrant d'une noblesse douloureuse. Il promena autour de lui un long regard, s'aperçât que le jour avait reparu, et, après avoir interrogé la pendule» fit avertir sa fille qu'il allait monter chez elle.
Sa seule crainte était d'y rencontrer Henri ; il apprit heureusement que ce dernier était sorti dès le point du jour.
Pour lui aussi la nuit avait été horrible, et il avait traversé toutes les angoisses de l'incertitude et du désespoir avant de pouvoir s'arrêter à une résolu lion. Enfin , vers le matin , il secoua son engourdissement fiévreux et se décida à en flair avec une intolérable situation.
Averti , la veille, de Phôtellerie où Inès GordoTa était descendue, il s'y rendit tout droit et demanda l'Espagnole, qui faillit s'évanouir à sa vue. Henri s^aitendali à ces premiers transports et les supporta avec assez de fermeté. Laissant à Inez le temps de se remettre, il lui raconta en quelques nots comment le hasard lui »^g^Lp|^crg"\î^0^<4^* P«Pi»fl
, confiés la veiUe à M; Garain , et Tavait subitement insiruit. La senora halclantc écoutait à peine. A genoux devant lui , les mains jointes, la tête renversée en arrière, elle continuait aie regarder avec délire. Oarvière voulut couper cpurt à cette eialtalion en la forçant à se relever.
— Non , laissez-moi ! s'écria-i-elle en espagnol , et en s^obstinant dans son humble attitude ; laissez-moi là , à vos pieds, c'est ma place!... Après tant d'années d'abandon... ah ! répétez-moi que vous ne gardiez point de moi un sou< venir trop douloureux I que vous ne me maudissiez point dans votre pensée l
— Il n'y a que les lâches qui maudissent les morts! fit ol)scr ver Henri sourdement.
La senora tressaillit.
— Ah I vous avez raison , reprit-elle ; vous m'avez crue morte... et qui sait... si vous ne vous en êtes point réjoui... si mon retour ne vient point vous enlever une indépendance dont vous étiez heureux?
Elle regardait le jeune homme , qui resta immobile et la tète Iwissée.
— Ainsi , c'est la vérité I continua-l-elle en joignant les mains; vous aviez déjà oublié une union... que vous croyiez brisée...
— Qui l'a voulu? demanda Henri avec amertume. Ai-je choisi la position que vous m'avez faite? Est-ce moi qui ai cherché la délivrance?
— Mais... vous en avez profité? ajouta Inez qui le regardait fixement.
— Quand cela serait, madame, n'aviez- vous pas tout autorisé par votre disparition ? Croyez-vous donc que l'on puisse ainsi abandonner ou ressaisir une destinée , en faire le jouet de ses folles exaltations, rendre à un homme la liberté pour venir ensuite la lui redemander... sans savoir même s'il la possède encore ?
— One dites- vous? s'écria Inez éperdue.
— Je dis, répéta Henri avec désespoir, que vous-même aviez pris soin de me tromper sur votre sort ; que je suis rentré en France mattre de mon cœur, de mon nom ; que j'étais trop jeune pour me résigner à un éternel veuvage...
— Dieu!... achevez... eh bien?
— Eh bien ! je snis... je suis remarié !
Inez poussa un cri terrible et se redressa d'un bond. Dans ses plus douloureuses suppositions, son esprit n'avait point osé aller jusque-là. Mais elle sortit bientôt de son abattement pour reprendre la défense de ses droits avec celte ardeur sauvage de la passion qui ne voit rien au dehors d'elle-même. Que lui importait, après tout, ce second mariage, que l'erreur pouvait excuser, mais ne pouvait faire prévaloir contre le sien ? Henri lui appartenait, et rien désormais ne pouvait Ten séparer l Aux raisons, aux prières, aux larmes, elle n'opposait que sa volonté aveugle et inflexible. Livrée à toutes les brutalités de la pa.Hsion , elle s'écriait qu'elle aimait mieux Henri malheureux avec elle qu'heureux près d'une autre; que rien ne pourrait désormais l'en séparer; qu'elle le suivrait partout et toujours; que c'était sa propriété, son bien, et qu'elle le garderait comme on garde un trésor, par la force et par la ruse !
Henri, qu'étourdissaient les éclats de cette tendresse égoïste, et qui avait en vain essayé de se faire écouter, venait de se leviT avec un geste de colère désespérée, et allait partir, lorsqu'un des domestiques de l'hôtel entra et lui remit une lettre.
A peine y cul-il jeté les yeux qu'il pftlit ;'c*était récriture de M. Garain.
11 déchira vivement l'enveloppe, et lut ce qui suit :
« Ainsi que je vous l'avais promis , j'ai réfléchi depuis R hier, et Je résultat de ces réflexions a été de me faire com- » prendre plus clairement mon devoir. Ce matin , je suis • monté ehez Ocla vie, que j'ai trouvée surprise de votre sortie » matinale ; mats cn^re sans soupçons. J'ai voulu les faire
» naîtra, eHç ne m^a point compris. Tout k teft oiseaux et à » ses fleurs, elle ne pouvait voir au delà de cette atmosphère • de bonheur dans laquelle elle respirait. Alors je lui ai parlé n de ce bonheur lui-même, si grand qu'il faisait oublier tout nie reste; je lui ai successivement mis sa prolongation à » différents prix. Le payerait-elle de tout ce qu'elle possédait? » Elle a souri. De sa jeunesse et de sa beauté ? Elle a répondu «sans hésitation. Du sacrifice de son devoir? Elle est deve- » nue pâle , elle m'a regardé fixement , et elle m'a demandé » ce que je voulais dire. Alors, la voix tremblante , le cœur » serré, je lui ai lentement révélé le malheur qui nous brise » tous!... Je ne veux pas vous dire Teflet d'un pareil aveu ; » il a été terrible 1 Mais enfin mes soins et mes prières ont » triomphé de ce premier transport. Maintenant , grâce au » ciel , ma fille est plus calme , et c'est par son ordre que je » vous écris.
» Elle a sur-le-champ compris ce qu'elle devait à la senora, » à vous , à elle-même. De ces deux unions contractées par u une fatale erreur. Tune devait être brisée sans bruit , sans n scandale ; elle a senti que c'était la seconde ; et quand vou5i » recevrez cette lettre, nous serons déjà loin de Colmar.
1» Je ne vous dis pas, mon ami , ce qu'il y a pour nous de » déchirements dans cette séparation, vous le devinerez, vous n le sentirez. La veuve que j'emmène ne veut point cepen- » dant que cette lettre parle sans apporter une double prière : » à vous, elle demande de la résignation, du courage ; à celle » qui va reprendre votre nom, de la tendresse et de l'indnl- » gence. Elle vous confie à tes soins avec l'angoisse d'une » mère mourante qui lègue son unique enfant. Jouissez de » l'avenir, et elle tâchera d'oublier le passé ; soyez heureux, » et elle ne trouvera point la force de se plaindre. »
Inez avait lu en même temps que Henri , par-dessus son épaule, et, h mesure qu^elle avançait dans cette lecture, une invincible émotion l'avait gagnée. Elle comparait malgré elle son attachement tyrannique et personnel à cette généreuse tendresse ; et , vaincue par une grandeur qu'elle ne pouvait imiter, elle se laissa tomber à genoux près de Henri , saisit la lettre du vieil avocat, et y collant ses lèvres avec respect :
— Ah ! tu vivais avec des anges, dit-elle sourdement, et je t'ai ramené en enfer !