‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 20 sur 185 · DB QUELQUES BBBBDRS OU PRÉJUGÉS A PHOPOS DES MÉDAILLES · texte numérisé non relu

DB QUELQUES BBBBDRS OU PRÉJUGÉS A PHOPOS DES MÉDAILLES

( Premier arlicle. )

La numismatique est une science comparativement mor deme. Presque toutes les autres sciences ont leur origine dans l'antiquité la pius reculée. Dès le collège, les enfants^

en étudiant les langues ou l'histoire ancienne., apprennent que l'astronomie avait été culdvée par les premiers peuples nonunés dans les annales du genre humain. Ils voient les mathématiques professées par Kuclide et Archimède, la médecine par Uippocrate; nulle part ils n'aperçoivent aucun vestige de l'étude dos monnaies : aussi rien ne les prépare à estimer la science numismatique, et ils ne sauraient se douter de la diversité des connaissantes nécessaires pour faire progresser cette science et en tirer toutes les lumières qu^çllc peut répandre sur l'histoire, les mœurs, les religions, la chronologie des civilisations qui ont précédé et préparé la nôtre.

Érudition, c'est-à-dire connaissance approfondie de tous les textes anciens qui sont parvenus jusqu'à nous, science des langues et de la géographie , chronologie , sagacité , sentiment exercé de l'art, telles sont les principales qualités que les numismatistes doivent posséder pour exceller dans l'étude de leur choix. U est vrai que des gens sans culture intellectuelle ont eu le goÛl des médailles ; mais on ne verra jamais devenir de véritables numismatistes ceux qui ne savent point unir l'amour sérieux de l'élude à l'innocente manie des collections.

il ne faut pas, du reste, s'étonner de voir à quel point tout ce qui touche à la numismatique est étranger au grand nombre. Il en a toujours été ainsi. On a de tout temps aimé Vàrgent ; mais il est rare que l'on examine curieusement les pièces de monnaie ; la vulgarité même de ces objets, que l«fs nécessités de la vie font passer de main en main , fait qu'on n'y attache son attention que pour les compter et chercher à tes acquérir ou à les dépenser. Cependant presque tout ce que nous appelons aujourd'hui médailles antiques o élé de la monnaie pour les Grecs et les Komnins.

n y avait plus de deux mille ans que la monnaie avait été inventée lorsquMl se rencontra , peut-être pour la première fois, un véritable amateur de médailles. Ce premier des coUectenrs de médailles était un poêle , eC un des plus illustres, Pétrarque, le chantre immortel de Laure de Noves. Pétrarque ne fut pas précisément un numismaliste , mais il rassembla avec soin toutes les médailles antiques qu'il put trouver, et il en forma une collection qu'il offrit en présent à l'empereur Charles IV. U aimait les médailles en poêle, en artiste, en philosophe, ce qid n'est certes pas la pire manière de les aimer. Il aiïectionnait, non pas les plus rares, mais les plus belles, et surtout celles qui offraient les traits des princes qui avaient été les bienfaiteuis de l'humanité. Dans sa collection, on voyait desTrajan, des Marc-Aurèlc, des Anlonin, plutôt que des Néron, des Othoii ou des Commode. Avant lui , on ne connaît pas d'amateurs de médailles. Dans les écrits de l'antiquité , on trouve cités des amateurs de pierres gravées, de vases, de statues ; mais on n'a pas encore trouvé mention de collectionneurs de monnaies. Peut-être cette lacune tient-elle à ce que nous sommes loin de posséder tout ce que les anciens ont écrit ; cependant la lecture de divers passages oii ils ont parlé incidemment des monnaies semble nous donner le droit de dire que, chez eux, on s'était occupé encore moins généralement que parmi nous de recueillir les monuments des âges antérieurs , et même qu'ils n'avaient guère étudié les espèces courantes qu'au point de vue économique.

Plutarque, mort vers l'an lûO de notre ère, parle, dans la Vie de Thésée , d'une monnaie frappée par ce législateur fabuleux de l'Atlique. C'est là une erreur dans laquelle ne serait pas tombé un homme aussi lettré s'il avait existé de son temps une science des médailles. Il s'exprime ainsi : « Il » fit frapper une monnaie sur laquelle il y avait un bœuf, » soit à cause du taureau de- Marathon qu'il avait tué, » soit, etc. i) Or Thésée, personnage mythologique, aurait vécu, suivant la Fable elle-riiême , un peu avant la guerre de Troie , c'est-à-dire environ cinq cents ans avant l'Invention de la monnaie.

MAGA9IN PITTOUESQUE.

Homère , qui a chanté la prise dé Troie trois cents ans après la date de cet événement plus ou moiiis historique, ne parle pas une seule fois de la monnaie dans ses deux poèmes. Il est cependant probable que c'^est à la mauvaise interprétation des passages où 11 parle d^armes échangées contre des bœufs qu'il faut attribuer PorigiAe de Terreur répétée par Plutarque , sans doute après cent autres auteuns. D'anciens compoentateurs n*a valent pas voulu voir dans Homère ce qui y était, c'est-à-dire un marché fait par voie d'échange , comme on les concluait tous dans les temps primitifs. Ils ont voulu voir dans l'expression bcBufê le nom d'une espèce de monnaie qui aurait été nommée ainsi à cause de l'Image d'un bœuf. De là le conte de Phitarque sur les bcBufs de Thésée.

Il faut aussi ranger parmi les fables ce que le même Plutarque rapporte des monnaies de fer que Lycurgue aurait fait frapper chez les Lacédémoniens pour empêcher les progrès du luxe. Ces monnaies, si volumineuses <)u'il fallait, dit Plutarque, des charrettes pour porter de très -petites sommes, n'ont Jamais existé que dans l'imagination féconde , et ordinairement plus ingénieuse, des écrivains de la Grèce.

La dimension de certains oê romains ( 17 centimètres pour les plus grands, mais non pas les plus anciens ) a pu donner lieu à cette fable. Peut-être les Lacédémoniens avaient-ils eu d'abord des monnaies analogues à ces as romains avant d'employer l'argent, comme les autres peuples de la Grèce ; mais c'est là tout ce que nous pouvons accorder à Plutarque. Je sais bien que les défenseurs du philosophe de Chéronée pourront m'alléguer qu'un peuple moderne, brave et pauvre comme les Spartiates, a eu des monnaies de dimensions teUes que, par analogie, l'historiette de Plutarque deviendrait probable. £n eCfet, au dix-septième siècle, en 1660, la Suède donna des marques monétaires à des tables de cuivre dont la plus grande a plus d'un demi-mètre de long sur 30 centimètres de largeur. Mais ces tables (dont plusieurs sont conservées au Cabinet des médailles de la Bibliothèque royale } portent l'indication d'une valeur de convention , la plus grande 8 dalers : cette monnaie de géants fut très-certainement une sorte d'assignat auquel les nécessités du moment avaient donné naissance.

PoUux de Naucratis en Egypte , qui a parlé avec plus de détail qu'aucun autre auteur païen des monnaies anciennes, dans l'espèce d'encyclopédie qu'il composa sousMarc-Aurèle, nous fournit un argument précieux à l'appui de ce quv^ous venons d^avancer, à savoir que les anciens n'étaient pas numismatistes. Après avoir nommé Phidon d'Argos comme le premier inventeur de la monnaie , après avoir fait TénumératioQ des autres personnages auxquels on avait également attribué l'honneur de cette invention , il finit par une phrase que pourrait signer un élégant ignorant de nos Jours : « Mais » qui pourrait songer à s'enquérir de pareille cliose 7 » 11 dit aussi sur le ton de l'ironie : « Quelqu'un trouvera peut-être B glorieux de rechercher l'origine des monnaies. » Évidemment, si un savant, un érudit, comme Pollux, a parlé aussi irrévérencieiisement des recherches qu'on pouvait faire sur les monnaies, c'est que ces recherches n'étaient pas estimées de son temps ; on peut même dire qu'elles n'existaient pas.

On vient de voir les préjugés en fait de numismatique dans l'antiquité ; il y en eut aussi au moyen ftge , comme il y en a encore beaucoup de nos Jours.

Le type des monnaies de saint Louis, fort estimées du vivant de ce prince, à C9 use de l'excellence du titre, fut l'objet d'une méprise si universelle que Jean VilUni, dans ses Chroniques florentines, écrites sous le règne de saint Louis, dit qu'à son retour d'Egypte, U rot Louiê de France avaii fait repriêenter iur le gros tournoie , du côté de la pile , Ui huieê dei priions , en mémoire de ta captivité. Cette idée avait fait fortune parmi les peuples chez qui la mémoire de saint Louis fut en telle vénération que ses monnaies , après sa mort, furent conservées et portées comme de véritables

reliques, et que longtemps après lui on en fabriqua des ^rsimile en cuivre; La piété des admirateurs du saint roi croyait voir, dans la figure informe qui y est gravée, les buies ou me^ nottes qu'on se persuadait qu'il avait été contraint de porter chez les infidèles^ Un passage de Jai^yll](^où il décrit, sous le nom de bernicles , un supplice dont on menaça son maître , nous explique^comm/sot tes crédules populations du moyen âge sont (ombées iUns cetic erreur, et ont p^s, comme on le verra claii^ément plus lohi, vm^, église, pour des menottes ou pour un instrument de supplicer^oinvilie'dit : n Us le mcna- » cèrent de le mettre en bernicles, qui est le plus grief tour- » ment qu'ils puissent faire à nully; et sont deux grands tisons » de bois qui sont entretenants au chef, et quan(| ils veuLent » y mettre aucun. Ils le couchent sur le cousté entr^ je;) cfeuz » tisons et lui font passer les Jambes à travers de grosses » chevilles, puis couchent la pièce de bois qui est là-dessous, » et font asseoir un homme dessous les tisons. Dont il avicnt » qu'il ne demeure à celui qui est là couché point un demi- » pied d'ossements qu'il ne soit tout desrompu et escaché. »

Du Cange, et après lui Leblanc, ont très-bien deviné l'erreur populaire ; mais le préjugé était si fort de leur temps qu'ils ont procédé avec beaucoup de ménagements de peur de paraître manquer de respect à la mémoire du saint roi. Cependant Du Cange a suffisamment révélé la vérité : c'est que le type appelé chaslel par les ordonnances des rois de France relatives aux monnaies était tout simplement une imitation grossière du temple de Louis le Débonifair«#: [

Les premiers rois carlovingiens avaient adopté pour type de leurs monnaies un temple , symbole de TÉgilse , entouré des mots Chrisliana religio, qui font parfaitement comprendre l'idée qu'ils y attachaient. Avec le temps, par suite de la barbarie , et surtout de l'ignorance des graveurs , qui le reproduisaient de siècle en siècle sans le comprendre , ce type devint un véritable hiéroglyphe. On peut en juger en examinant les diverses transformations qu'il a subies sur les dessins n** 1 à 5.

Fif. I.

Le n* 1 est un denier d'argent de Jx>uis le Débonnaire. En voici la description : Du côté appelé vulgairement de nos Jours face, mais qu'on appelait jadis croix, est en effet une croix ; la légende écrite en latin trahit l'origine germanique de nos premiers rois par l'aspiration U et le W : HLVDOWICVS IMP. (Hludwig, empereur). Au revers, ou côté de la pile , on lit la légende : Christiana religio (religion chrétienne). Cette légende, selon un usage consacré, est écrite avec le X et le P grecs, qui remplacent le C, TH et l'R romains. Au milieu est le temple , exhaussé sur deux degrés ; le fronton , à la grecque , est surmonté d'une croix, et est porté par quatre colonnes au milieu desquelles est une autre croix.

Les abbés de Saint-Martin de Tours copièrent ce temple sur leur monnaie, et II finit, au onxième siècle, entre les mains d'ignorants monéuires, par offrir la fignre qu'on pe«t tdir sur le revers du n* 3. De ce côté, on lit t SCS Marîihivê ( Saint-Martin ); au centre , les vestiges du temple ; du côté de la croix , la légende est : Turonus Civi , abréviation vicieuse qui signifie Cité de Tours. La monnaie de ces âbbés ayant obtenu une grande célébrité de beauté, fut imitée ellemême par une Infinité de seigneurs , petits et grands , et par les rois de France, qui eux-mêmes copièrent cette légende, laquelle a donné naissance an système célèbre appelé tournoto i|^

cause de ce mot Turonus. La Utrre tournois, dont nous avons encore entendu prononcer le nom dans notre enfance, dans les premières années de la Restauration » avait triomphé de

Fig. «.

la livre pariais environ sous Ctiarles vni. Qu'on examine à présent le gros tournois de saint Louis, qui porte le n* 3 ; on

Fig. 3.

y retrouvera la légende Turonus Civis, et on y reconnaîtra le temple de Louis le Débonnaire dans la figure cxorbiuntc appelée si longtemps menotleê , buies ou bernicUs. Les légendes signifient, du côté de la croix : Que le nom de Dteu, Nôtre-Seigneur J,'C.^ soit bénû Puis, Louis, rot. Vokl ce temple, n* û, déguisé sous une forme encore plus

Fig. 4.

hétéroclite, sur une monnaie inédite qui doit avoir été fabriquée dans le canton de Lausanne ou dans le Cliablais , vers ia fin du douzième siècle. Cette pièce est une imitation tellement servile des deniers de Louis le Débonnaire qu'elle ne porte même pas le nom du lieu où elle a été fabriquée. On y lit : Ludoèicus imp*, cependant sous une forme moins teutoniquc, et Criana religio. Sous le n* 5, on peut voir le

Fig. 5.

temple , copié d'une manière pliis élégante. U devient, ici , une église gothiqoe, mais il conserve le fronton carlovingien, très-reconnaissable , malgré une solnUon de continuité trèsvisible entre le fronton et le portail qui alTecte la forme ogivale. Cette pièce a été frappée à Bruxelles en Brabant vers 1980. La l^iende IfoM^a bruxeUemii a remplacé le Turonuteivu.

n y eut aussi une autre erreur plus tenace que celle des menottes, car quelques personnes la partagent encore aujourd'hui : c'est celle qui faisait donner au type des monnaies de cènes le nom de Machine à couper la téle. Leblanc,

dans son Trait i hiuoriigue des moimatM de Franee^ pirlant des monnaies frappées à Gènes pendant la domination française, dit : « La légende de ces monnaies du côté de la croix, » C»nrttdus rex ilommiortim, est h remarquer, aussi bien B que \et figure qui est de l'autre côté dans le milieu de la » pièce, qui est une machine dont ils ( les Génois ) se ser- B voient pour couper la tète. » En eifet, Fobjet représenté sur les monnaies de cette célèbre république pendant plusieurs siècles offre quelque ressemblance avec notre gutUatine et avec les autres machines de ce genre qtii, sous divers noms, ont servi à la décapitation dans plusieurs pays de l'Europe dès le seizième siècle. De plus, comme l'empereur Conrad III avait donné & la ville de Gènes les droits régaliens de monnaie et de glaive. Jus monelœ et gladn^ on croyait que la fière cité , qui conserva toujours le nom de Conrad sur ses monnaies , y avait voulu placer égalemat Ifnstrument du supplice, signe de souveraineté. Il n'en était rien. Il s'agissait , comme pour les monnaies qui précèdent , d'un type ancien devenu inintelligible à force de barbarie. Qu'on examine avec soin le n* 6, et on y recon-

Fig. 6.

naîtra une porte de ville, un portatl, qui finit par ressembler à un coupe-téte sur le n* 7. La légende du n* 6 est, du côté de la face, HLVDOYVICVS IMP AVG (Hlud- Vùig, empereur, auguste). Au lien de la croix, on voit le buste de l'empereur; au revers, le nom de la ville où ce denier a été frappé : Àrelatvm ( Arles ). Quant au gros d'argent, n* 7, il porte , comme on l'a dit, d'un côté le nom

Fig. 7.

de Conrad , le fondateur de la république génoise , et de l'autre celui de Louis XII , le destructeur de l'indépendance de Gènes. On pourrait ajouter & la démonstration que le nom latin de Gènes, Janua, signifie porte, et que, par conséquent, ce symbole, devenu plus tard si barbare, avait pu être choisi dans l'origine à cause de l'allusion qu'il faisait au nom de la cité.

Nous n'avons pu citer ici qu'un très-peiit nombre des erreurs populabres au sujet des médailles ; mais si nous avions voulu citer celles commises par les numismatistes eux-mêmes , pendant que la science était encore dans l'enfance , nous aurions écrit un livre et non un article. Nous nous réservons de traiter dans un second article d'une autre espèce d'erreurs en fait de monnaies et de médailles : nous voulons parler des idées erronées qui ont cours sur la rareté et la valeur vénale de certabies pièces.

BUREAUX D'ABORNBIIEIIT ET DE VERTE t

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