MARSEILLE
VoY. la Table des dix premières aunccs ; et 1847, p. io5, l'Aqueduc de Roquefavour.
Marseille.-* Alil^ye de Saint-Victor et Bassin de carénage.
S !• Histoire de la ville.
Nous ne chercherons pas & faire connaître en quelques Jgnes tout ce que la ville de Marseille présente d'Intéressant à riiistorlen et à Téconomiste, sous le double rapport des révolutions passées de sa population, et de la prospérité actuelle de son commerce. Une cité qui a été fondée avant Home elle-même ; qui a mêlé le sang grec au sang des Ligures, premiers habitants des rivages de la Provence ; qui a porté aux limites du monde antique Tactivité et la gloire du génie industrieux des Phocéens ; qui a nourri une république assez forte pour disputer à Gartharge Tempire de la Méditerranée, et assez sage pour être tm modèle envié des I\omains euxmêmes ; qui a été renouvelée ensuite par Toccupation des Romains ; qui a abrité leur marine dans ses ports, leurs soldats dans sa citadelle, leurs patriciens dans ses campagnes ; qui, au milieu de Tinvasion des Barbares, a mahitenu les derniers rapporU de la Gaule avec le commerce de POrient, avec Pempire de Gonstantinople ; qui, sous les Mérovingiens, a été Punique port que les Francs ont entretenu et se sont partagé sur la Méditerranée ; qui, dans les crises d*où la dynastie carlovingienne est sortie et où elle s*est engloutie de nouveau, a été le but presque continuel des attaques des Sarrasins; qui vit bientôt s'élever dans le royaume de Provence le premier état démembré de Pemph^ de Gharlemagne ; qui dès lors tour à tour donna ses rois à Plulle et reçut ses comtes de PEspagne ; qui, en portant les croisés au tombeau da Christ, rouvrit au négoce français le chemin du Levant ; qui avec son antique richesse retrouva le goût de son ancienne liberté, et se modela sur les formes politiques des vUles italiennes pour tAcher de rivaliser avec leur fortune ; qui foUlIt trouver dans la Ligue Poccasion de consacrer son indépendance ; qui ne perdit alors Pautonomie qu'au moment où la France, parvenue au plus haut point de sa grandeur, Tome XVI FiraiEa 1848.
allait lui en communiquer tous les bienfaits ; qui, pendant les deux siècles où la France a eu la prépondérance dans Pempire puissant des Turcs, a été Pintermédiaire de toutes nos relations avec lui ; qui, lorsque cet empire esl déchu, en a vu de nouveaux s'élever sur les côtes d'Afrique comme pour accroître le mouvement de ses affaires : d'une part l'Egypte érigée en royaume par un prince empressé à échanger avec nous toutes les richesses du Nil , de l'autre l'Algérie devenue française, et attirant, à travers la Provence, les productions et les capitaux de notre pays, en attendant qu'elle lui renvoie par le même canal les fruits d'une colonie féconde et sûre; une cité qui a ainsi reçu le mélange de toutes les races , qui a marqué dans toutes les révolutions , qui voit chaque jour arriver dans ses fabriques, dans ses entrepôts, sur son port, toutes les créations delà nature ou de l'industrie; une cité pareille ne peut pas laisser enfermer en quelques phrases toute son histoire et tout son commerce^ Un des plus habiles magistrats qu'elle ait eus, M. le comte de Villeneuve, a essayé d'embrasser tous les élémenu de cette grande destinée dans une publication qui, commencée en 1821, n'a été achevée qu'en 1829, et qui, sous le titre de Statistique du département des Bouches » du- Rhône ^ et en A volumes hi-A* de 1200 pages, ne contient pas tout ce qu'il faudrait dire sur le passé de la ville et sur son présent. Les recherches historiques de notre époque, l'accroissement considérable de nos relations commerciales, fourniraient de longs suppléments à qui voudrait compléter cet ouvrage. Pour nous, nous voulons seulement indiquer quelques pohits dans ce champ si étendu.
S 2. Plan de la ville.
Une ville, comme un monument, doit, avant tout, être belle par le plan. Mais ordinairement le plan d'une ville ne sort point tout formé de la tète d'un artiste, comme celulC
JIAGASJW IMTTOIlESyUR,
d'un monument ; et ce n'est peut-être point à regretter. Les artistes sacrifient trop souvent la beauté intérieure de la distribution , qui ne se laisse sentir que par des intelligences distinguées, à la beauté extérieure des façades, qui est le sujet des extases d'une multitude peu éclairée. C'est le temps qui dessine les villes peu à peu et par accroissements successifs , appropriés à des besoins profonds , d'où naissent toujours les plus beaux motifs de décoration. Il y a cependant des époques où, les villes s'éparpillant hors des enceintes primitives, il est nécessaire qu'un esprit sagacc et ferme comprenne les tendances diverses qui les entraînent, les dirige, tire le plus juste parti des anciennes parties délaissées, des parties nouvelles envahies, établisse entre toutes d'harmonieux rapports et mette la marque du génie d'un seul homme sur les créations différentes de la succession des siècles. Marseille, après avoir déjà passé plusieurs fois par ces époques critiques , s'y voit de nouveau ramenée aujourd'hui par un nouveau développement de sa richesse.
La ville primitive, fondée par les I>hocécns, étcjit assise tout entiiVi' sur ccUr cièlc où csit aiijmird'imi reléguée la partie la phis pauvre- de la popululion. Au iîeu dt* m^ {W,\tlopper comme ^ujnurdlujj sur luus k*s nM^ts ùu pori, qui est le centre NiOme de h tllé £ti:Uid)i\ c]k sVieridaiJ Einîquvnicnt au nord iW ce pmi jr^qu'à im aiiirt purl pliir- \mU, qui Ji'appelait le |h>i t tkfi i.»au!ol^ « poriuit Gaitiais , cl qui , abandonné pt^ndai;! le moyen ûgf! , m relève aujourdUïiit sous le nom ddi^^iirê de port de tu Ji>tleitc, Il [>iiridt que |oi s(|ue les Romains se rendirent nviUre-it ih' )a vjIIi% ih se n^^rv^' ! i ut, d'une pai î, pour les logements de leurs soUïiits, la ciliitiede qui dominait le grand port ; de l'autre, à l'usage particulier* de la marine, le petit port placé en arrière du premier. Même sur cet emplacement resserré, il y avait au moyen fige deux villes séparées , vivant sous des lois et des puissances distinctes. La ville haute comprenait la citadelle romaine, qui avait vue sur le grand port ; de là, en suivant la mer qui battait et qui emportait son rivage élevé, elle gagnait les fortifications qui devaient protéger le petit port ; elle couvrait le rivage de ce port et tenait le port lui-même sous sa juridiction. C'était la \illc épi^copale, soumise à Tévéque . qui avait succédé à rautorité romaine, et qui longtemps entretint l'espoir de l'y faire reparaître par ses relations avec l'empereur de Constantinople. La ville basse, s'étendant au midi tout au long du grand port, et au levant ouvrant directement sur la campagne» avait conservé tout le mouvement des affairçs de la terre et de la mer ; elle obéissait à uq délégué du cpmte de Provence et s'appelait pour cette raison la ville conitale. lAis deux villes étaient séparées l'une de l'autre par des mMis ; |c parallélogramme à \ku près régulier qu'ellcjs formaient él#iit du reste défendu par d'épais rçmparts, même du côté du grand port, où des ouvertures pratiquées dans la muraille, et qui ont laissé le nom de grottes à quelques rues adjaceules, donnaient passage aux marc^uindiscs. irijinsporlées du port dans les marchés intérieurs, : .
. indépendamment de ces deux villes, une troisième ville se forma peu à peu autour de l'abbaye de Saint-Victor , qui, placée en face de l'ancienpe citadelle romaine, gardait Ja rive méridionale iMi grand port. I^a puissante abbaye étendit 8QU pairpo^ge sur les campagnes environnantes, sur \e% églisea qu'on y av^ait bAties, sur les hameaux qui se groupaient autoiu* de ces édifices. Parmi les piincipaux oratoires ainsi disperaéd dans les champs, il faut nommer, après la cliapclle de Notre-Uapne de la Garde, qui de bonne heure fut changée eo forteresse, la cjiapelle de Saint-Ferréol et le cimetière de Paradis, qui ont donné leurs noms aux plus beaux quartiers de la cité moderne. Ce qui n'était que les faubourgs est devenu le séjour privilégié du commerce et de la fortune ; Tondennc ville abbatiale est aujourd'hui la ville élégante. C'est celle-ci qui tend le plus à se développer et à se répandre» .
Elle forme actuellement, sur la rive méridionale du grand port, comme un contre-poids aux deux villes antiques, qui sont placées sur la rive septentrionale et que je confonds désormais en une seule. La ville qui s'élève sur les fondements grecs, et celle qu'on a bâtie récemment sur les terres abbatiales, sont ainsi séparées par le port, mais elles se rejoignent au-dessus de lui ; là elles viennent aboutir dans une ville différente encore des deux antres et qui leur sert de lien et de couronnement commun. Celle-ci, véritable clef de voûte de la cité, a été, pour celte raison môme, l'objet particulier des pensées de tous les artistes qui ont songé à ordonner, à rattacher et à retenir ensemble toutes les parties anciennes et nouvelles du plan général. Dans cette vue plusieurs projets ont été con<;us.
11 paraît que Vaubaii avait eu l'idée d'envelopper les deux premières villes par un grand canal qui aurait pris l'eau de la mer en avant de la ville grecque, etqiû l'aurait rendue à la mer au delà de la ville abbatiale. Cette voie d'eau qui, au milieu, aurait communiqué avec l'exl^émilé intérieure du port, et qui aurait servi à en emporter les marchandises dans foutes les directions, serait devenue l'axe commun des deux premières villes qu'il aurait entourées, et d'une troisième ville établie sur sa berge supérieure pour tout couronner. On a mis à exécution le plan de Puget, architecte Illustre autant que grand sculpteur, et qu$ conçut, sur la fin de ses jours, la noble ambition de renouveler la face de sa ville natale. Là où Vauban proposait de creuser un canal , Puget proppsa (^'établir une voie de terre pour la grande circulation. Cette voie, commençant à l'issue môme de la routjç d'Aix, devait être inaugurée par un arc de uiomphe construit sur une place ronde et élevée d'où on pouvait dominer toute la ville , descendre ensuite et courir en droite ligne depuis l'entrée de la ville grecque jusqu'à la sortie de la ville abbatiale , en s'élargissant à leur rencontre commune, de manière à former, dans le centre, un cours traversé là par deux voies opposées, l'une destinée à jeter sur •le port tout ce que le mouvement des affaires entraînait, l'autre à verser le flot des promeneurs et des oisifs sur les allées percées au milieu de la ville supérieure. Ce plan plus noble, mais moins original et moins utile que celui de Vauban^ a donné à Marseille, par ses longues et larges ouvertures, par le peuple immense qu'il permet de surprendre d'un même regard à la fois au milieu de ses affaires et de ses plaisirs, je ne sais quel air de gaieté , d'abondance et de vie qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
Dans l'état présent, Marseille ressemble à nne balance harmonieusement pondérée, dont le port formerait Pérbre, dont la ville grecque et la ville abbatiale formeraient les deux plateaux semblables, dont la grande ligne du Cours formerait le fléau, et dont enfln la ville supérieure serait la couronne.
Mais on fait en ce moment de grands travaux qui pourraient déranger ce sage équilibre si on ne veillait à leur ju^te distribulion. l\»ndant l'époque de la restauration, la ville supérieure est celle qui paraissait obtenir le plus de développements ; on avait essayé d'y jeter toutes le9 promenades. Mais le luxe croissant totijours, et les voitures se multipliant dans la ville, on a été obligé de chercher ailleurs nn espace plus étendu et plus uni où elles pussent prendre carrière. On s'est souvenu alors du plan de Vauban, et sur la ligne par laquelle il avait voulu conduire à la mer son grand capal, on a formé, saus le nom de Prado, de longues allées, faisant suite au prolongement du Cours, et enveloppant randeone vrlle abbatiale en Ictendant. ÇVi été pour les quartiers assis sur l'emplacement de cette ville abbatiale le motif d'un accroissemeiii très-considérable qui se continue et qui peut dépasser les homes.
l^endant ce temps, on commençait dans l'andenne rillc grecqiie des constructions gigantesques destinées à en doubler aussi limporiancc. J.c.^|Mnif^^t^cç^^^^
MAGASIN tUTTOUESQUE.
soos le oom de pùrt §auhi$, et ait moyen Age soiis celui de pùrl épiicopal , avait peu à peu disparu par le double elTet des enTahifisemeots de la mer qtd en a etnpo^é les rives» et de rincurie des hommes ^, n'ayant plus à d'en servir» en avalent laissé oootbler le bassin^ lîe grand port, partagé au moyen dgc entre la vHle coititak et la ville abbatiale qui en gardaient les deux Hvdges, ne suffisant plus aujourd'hui po^r contenir tous les navires qui s'y rendent de tous les points du monde, le gouvernement a songé à rélabUr par de vastes digues rencejnte détruite du port secondaire que le peuple appelle le port de la JoUette. Ce poil, qui communiquera au port principal par un canal placé en avant métne de la ville grecque^ amènera au pied de la ville primitive un immense moovenaenl de charrois, de marchandises et de négociations ; il y développera fiécessairement des quartiers nouveaux qui rappelleront la vie de la cité là même où elle a commencé.
En présence de ces accroissements considérables de la ville grecque et de la ville abbatiale, il est d'une sage administration de porter les grands travaux qui restent encore à faire vers cette ville supérieure qui réunit les deux autres, qui les pondère et qui les^ couronne. Plusieurs monuments importants trouveront naturellement leur place dans cette partie. La ville grecque est à la fois l'atelier , le chantier et l'entrepôt de la cité ; c'est là que le peuple travaille et fourmille. La ville abbatiale est la bourse cl le bazar ; c'est lu que les négociants traitent les affaires du monde, et en exposent les produits dans des magasins spacieux et élégants. La troisième ville est destinée à devenir comme le forum des deux autres ; là il faut jeter les établissements qui doivent donner aux contemporains et transmettre à la postérité une image imposante et durable de la civilisation, de l'intelligence et du luxe de cette belle cité. Déjà on y fait aboutir deux immenses lignes de constructions qui marqueront à jamais la puissance et le génie audacieux de notre âge. D'une part, le chemin de fer y versera, par un débardadère digne sans doute du faste des Marseillais, les populations qui de toutes les parties de la France et de l'Occident viendront chercher leur port, leurs comptoirs ou leurs plaisirs. De l'autre, le canal que Marseille a fait construire à grands frais, qiti va chercher les eaux de la Durance, qid les amène ft travei-s un Immense espace marqué par des monuments admirables, pourra los épancher dans un de ces bassins dont Rome offre tant d'exemples et qui font écumer tout un fleuve aux yeux ravis de la multitude. Entre les deux flots du peuple et de l'eau , de vastes constructions devront annoncer que la cité, douée de toutes les ressources de la fortune, a su aussi s'associer dignement au culte de l'esprit; on verra donc figurer au centre même de ce forum de la viUe la catliédraie qui, délabrée aujoufd'imi, et enveloppée sur le bord delà mer par le tumulte du •port nouveau « va être reconstruite dans un emplacement choisi^ et avec un goût excellent. L'opinion^ égarée un Instant par la rivalité des quartiers, rendra ses faveurs à ce projet que la haute inlelljgence de l'architecte a mûrement étudié, et qae k ifagesse du conseil municipal a adopté. Non loin du temple de la religion, on en élèvera un au savoir. L'n hôtel sera bâti pour recevoir la Facilité des sciences dont Marseille attend l'institution, et où elle apprendra à diriger avec précision la marche de son industrie^ ^n même temps qu'elle donnera la niesure de son aptitude et de son goût pour les :étttdes; Bien d'antres édifices publics pourront s'ajouter à ceux-là dap9 les mêmes lieux. Marseille manque de monuments ; et c.eux que ses finances engagées par des entreprises ^^uitesquea lui permettront de consacrer aux arts, aux lettres et avpt professions libérales; trouveront leur place naturelle dans cette partie de la .ville qui assiste au mouvement dés aflaires sans, en être agitée, qui les voit pour ainsi dire passer devant elle, et qui en leur servant de vestibule doit rappeler à ceux qu'emporte leur tourbillon qu'il y a dans la vie auute chose que la matière, la fortune et le succès. > CVèt ahud fine nous entendons le plan d'une ville qui ren-
ferme autant d'éléments de prospérité qu'en ont Jamafs possédé les cités les plus riches et les plus ppùituelles de l'antiquité, qui égale l'opulence de ces cités et qui doit ie piquer de rappeler leur gloire. Nous allons parler malntenaf t de quelques-uns des rares monuments qu'elle con^rve, pt que nous avons fait graver.
S 3. L'abbate ob Saint-Yictpr. •
La tradition qui faliott institua Téglise chrétienne de I Marseille par Lazare, l'ami du Christ, le frère de Marthe m \ de Maiie, est si peu fondée qu'il est avéré que la ville entière, I demeurée païenne , au milieu des grandes occupations de son commerce, jusqu'au règne de Dioclétien,.mit.en pièces en l'année 3U3 le corps d'uq (Capitaine romain nommé Yictoir« récemment initié au chiIsUanisnie, Un siècle après sa mort, Tabbaye qui porte le nom de ce premier martyr marseillais ' fut érigée par un homme dont l'histoire se lie à toutes les ; grandes questions du christianisme primitif. I Gassien, dont on ignore la naissance, avait passé sa jeunesse en Orient ; il avait d'abord médité en Palestine dans le monastère de Bethléem ; il s'était rendu ensuite à Constantinople où il avait reçu les Instructions de saint Jean-Clirysostôme ; Il séjourna plus tard à Rome. Après avoir assisté, dans tous ces grands centres de la chrétienté, aux disputes que soulevaient les matières de la grâce, il resta assec fortement imbu des principes de Pelage , qui enseignait que par les seules forces de son àme et de son esprit l'homme peut arriver au , salut. II apporta ces opinions à Marseille, où il se retira sur la fin de ses jours : le premier sans doute II agita en France ; les questions qui , par la controverse de Port-Royal et des jésuites, troublèrent profondément notre pays au siècle de Louis XIV, Il eut un succès qui tient du prodige. Sur les rochers, sous les bols de pins où il se faisait entendre, le» populations accouraient autour de lui pour se somnettre à sa direction.
I II fonda pour ses innombrables disciples deux monastères. Le pi-cmier, consacré aux hommes, fût assis sur les grottes où quelques amis de sahit Viclot' avalent ^ecueilli ses restes au siècle précédent; il s'éleva ainsi en âlO, hors de la ville, au delà du port, au penchant des coteaux qui garantissaient ce bassin des vents du midi. Le second, destiné aux femmes, et placé sous l'invocation de saint Sauveur , occupa, à une époque qu'il est plus difiicile de fixer, en face du premier, au dedans de la ville, sur la rive septentrionale du port, une pai'tie de la forteresse délaissée par les soldats romains, antiques ruines dont une autre partie voisine servit de résidence, du vivant de Cluirlemagne , à l'évèqnc^ BaboQ et^ retenu son nom. On trouve encore sous terre, en cherchant bien duns ce quartier, de vastes salles et de grands corridoiis de construction romaine, qu'on appelle les caves de Sain(- Sauveur, qui appartenaient sans aucun doute au couvent, et avant lui à la forteresse, débris unique et trop peu connu |i Marseille mtoie. de l'ancienne cité. <
L'abbaye de Saint-Victor a eu une 4rès grande célébritié dans le moyeu âge. Comme l'abbaye de Lérins, comme Téglise d'Arles et l'église de Lyon, elle tint longtemps aux traditions orientales et demeura sinon, iiosiile au moins étrangère au mouvement de TÉglise de Rome. Aussi n'obtintellc qu'assez tard les immunités que Rome et les princes soumis à ses lois accordaient volontiers aux autres couvents. L'abbaye de femmes que Cassien avait fondée reçut , par exemple, l'immunité dès 596, de la main même du pape saint Grégoire le Grand, qui l'exempta aloi*s de la juridiction temporelle de Févèque. Ce fut seulement deux siècles après* en 790, que Charlemagne exempta le monastère de Saint- Victor delà juridiction des juges ordinaires. 11 est à souhaiter que le savant M. Guéiard, qui a diyà rendu tant de services à l'érudition française pirr la publicalion du Polypiiquc de l'abbaye de Saint-C^erinain des Viés et par celle des Gartttr
laires de Saint-Bertln et de Saint-Père de Chartres, nous fasse part bientôt da Gartulaire de Saint-Victor qui est déposé dans ses mains. On y pourra suivre^ sur ies pièces a utlien tiques, l'histoire d^un des plus g^rands établissements religieux de la France. On y verra que la protection accordée par ce monastère aux vaisseaux qui venaient s'abriter aux pieds de ses murailles, a considérablement contribué à entretenir la vie du port dont il partageait les revenus avec les magistrats de la ville basse.
On s'accorde à croire que vers la fin du neuvième siècle, sous le règne des pelils-fils de Gharlemagne, les Sarrasins, ayant envahi de nouveau la Provence, détruisirent les Tondations religieuses que Cassien avait instituées hors de la ville de Marseille. On pense que c'est alors, vers 870, qu'après le martyre de sainte Etisébie , les femmes cassianilcs furent transportées dans l'intérieur de la ville, dans quelques salles
désertes de l'ancienne forteresse qui prirent à cette époque le nom de monastère de Saint-Sauveur. L'abbaye de Saint- Victor tarda plus longtemps de se relever. Ce n'est que cent ans après, ,à la fin du dixième siècle, vers 965, que le premier des vicomtes de Marseille, Guillaume I*', secondé par son frère Honoré II, évèque de la ville, entreprit de rétablir Tiliustre monastère. Ou pense toutefois que la consécration n'en fut faite qu'en iOZiO par le pape Benoit IX. Encore semble-t-il que le bâtiment, demeuré imparfait, fut repris en 1200, et terminé seulement en 1279. Mais même cette mauvaise maçonnerie croulait déjà au siècle suivant, lorsque le pape Urbain V, qui avait été abbé de Saint-Victor vers 1350, fit vers 1365 reprendre les murs de l'ancienne église, les releva en pierre de taille et les accompagna de hautes tours carrées. Il en reste aujourd'hui une seule sous laquelle l.i poile est pratiquée. Les autres, qu'on peut apercevoir dans
Marseille. — Loge ou Hôtel de ville.
notre dessin, sont d*un appareil différent et d'une construction beaucoup plus récente. On a, dans les temps modernes, singulièrement remanié ce vieil édifice vaste et défendu comme une citadelle; notre époque en a fait un monceau de ruines, au milieu desquelles elle n'a guère laissé subsister que l'ancienne église.
Cette église , dont le plan assez mesquin ressemble beaucoup à tous ceux qu^on faisait au onzième siècle , n'est vraiment remarquable que par ses souterrains, qui datent évidemment de la fondation même de l'abbaye , c'est-à-dire du commencement du cinquième siècle. L^art romain lui-même y parait dans sa force et dans sa puissance : c'est une église inférieure qui , pour la beauté mâle de ses proportions et pour l'énergie de l'appareil, rappelle les plus vigoureux monuments des Latins. Par malheur, lorsqu'on a refait l'église supérieure, comme on était incapable d'en mesurer les parties sur les arcs immenses du souterrain, on a été obligé de couper ceux-ci par des murailles desthiées à servir d'appui aux piliers des nefs étroites construites au-dessus de ces belles voûtes. Ainsi on a gâté la crypte, parce qu'on ne savait élever sur elle qu'un monument médiocre. Mais , malgré les offenses qui lui ont été prodiguées par l'ignoraiic;e des architectes du moyen fige* ^oeuvre romaine sait
montrer encore toute sa grandeur à qui sait la regarder. De nos jours, au pied du monastère, dans un emplacement occupé autrefois par son cimetière, on a creusé un bassin de carénage, que l'on peut voir dans notre gravure, et qui est déjà trop petit pour suffire au radoubage des navires du port Tous les bruits, tout le mouvement de l'industrie moderne, se mêlent ainsi , dans cet endroit , de la manière la plus pittoresque , aux souvenirs qui planent sur les créneaux sUencieux de la vieille abbaye.
S /i. L^HOTEL DE TILLE.
L^ancien hôtel de ville de Marseille était situé à ml-coteau de la crête sur laquelle la vUle épiscopale était SDrtifiée. La place des Accoules , dont II ornait un des cOtés, servait aux rassemblements du peuple qu^on appelait les parlements. Le palais de justice a remplacé là , aujourd'hui , le palais des magistrats de la ville centrale.
tt^^^jmic^le
la portée des habitants de tous les quartiers et sur le théâtre même de leurs grandes affaires. On construisit auprès du port» à peu près vers le même temps» un édifice qui sert
aujourd'hui d'hôtel aux successeurs des consuls de Marseille. Comme on le pourra voir par le dessin que nous en avons fait graver» c'est une construction d'tine assez médiocre
Arc de triomphe ou Porte d'Aii.
étendue : elle a été primitivement destinée à servir de bourse aux Marseillais, qui y traitaient leurs affaires dans une vaste salle occupant presque tout l'espace du rez-de-chaussée. Trois salles partageaient tout le premier étage. Ce qui est
singulier» c'est qu'on ne trouve pas d'escalier pour monter directement du rez-de-chaussée à ce premier étage. L'escalier par où l'on arrive à celui-ci se trouve dans une maison voisine , qui encore est séparée de l'hOtel par une rue ; il
Plage & l'extrémité de la promenade du Prado.
franchit la rue sur une voûte légère. Cet escalier» si bizarrement placé, a du reste tous les airs d'un montunent ; au bout de la première rampe, au pied de la statue de Liberlat, qui livra la ville à Henri IV, il se partage en deux grandes rampes
latérales, réunies à leur sommet par un beau palier chai^ de colonnes. Maisi comme une bizarrerie ne peut Jamais aller seule » tandis qu'U affiche tant de luxe pour conduire par un trou dans l'hôtel voisin, il n'a qa*nn passage ténébreux et
MAGASIN PITTOUESQUE.
.masqué dans un mur ktéral pour mener aux nombreux bureaux qui remplisaùit la nialson où il s*élève.
On a voulu rendre Puget responsable de ce pian extravagant , et on a accrédité Tidée que le grand architecte l'avait dessiné de sa main. Il parait qu'il n*a même touché à la décoration que pour y sculpter un écusson aux armes de France. Un architecte italien, dont le nom inconnu du vulgake ne se trouve même pas dans les livres les plus étendus consacrés à la description de Marseille , doit, à ce qu'il paraît, porter seul réloge ou le blâme de ce monument. Il Ta élevé à Pimage d'un assez grand nombre de palais génois constrtiils sous le règne de Louis Xlil, dans le goût pesant et recherché à la fois du Borromini. On dirait une de ces lourdes vestes toutes chamarrées d'or et de festons dont les seigneurs prirent alors la mode de s'accabler. Le premier nom donné S l'hdtel fut lui-même italien : on l'appela la Loge, parce qu'en Italie Loggia sert à désigner la bourse des marchands. Ce nom H'est conservé dans le peuple Jusqu'à nos Jours, pour nous faire juger quelle action particulière les ultramontains ont eue sur les habitudes et sur les goûts des provinces méridionales de la France. Les traces de cette influence se perpétuent, nombreuses et plus brillantes, aux environs de Marseille, dans une foule de très-belles campagnes, dont les l)âtlmcnts , les perrons , les balustres , les parterres inèbiè , rappellent exactement les ancienriis tîtle italiehnes.
Ces beaux morceaux doivent d'autant plus être recommandés k l'atteodon publique qu'à Marseille on s'empresse moins de les imiter, n seritt à souhaitA que la colonie dorlenne en fût encore au régime de Lycurgue et de Mlnos , pour qu'au nom de ces législateurs impitoyables on pût forcer les habitants à renverser toutes leurs maisons de fond en comble, et à les relever siur im plan nouveau. On n'hnagine rien de plus contraire à toute espèce d'art, de goût et de commodité que la distribution de la maison marseillaise. La largeur en est invariablement mesurée par trois fenêtres dont une est consacrée à la cage de l'escalier, en sorte qu'il faut faire une course continuelle sig* une échelle roide et étroite pour passer d'une chambre à une autre. Cest ainsi que les hommes du roojren âge vivaient dans leurs tours , où , en cas d'attaque, ils prolongeaient leur défense d'étage en étage, en rompant l'échelle sous eux. On demande s'il ne serait pas permis de mettre en interdiction les maçons qui perpétuent les traditions sauvages. C'est surtout auprès de l'hôtel de ville, sur le port dont on a récemment élargi les abords, qu'il aurait été utile de faire construire, par mesure d'udlité publique , un système nouveau d'habitations qui de là se serait peu à peu répandu partout II faudrait qu'une grande et opulente ville comme Marseille appelât et intéressât à sa gloire par une honorable fortune un architecte de génie, comme il commence, grâce à Dieu, à s'en trouver chez nous ; en quelques années elle aurait changé de face, et ferait l'ad* miration des autres cités par ses monuments, comme elle &It leur envie par ses richesses.