‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 24 sur 185 · VUE GÉNÉRALE DE VEMIS · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE DE VEMIS

Aucune description ne saurait représenter à l'imagination plus nettement que cette gravure la situation et la forme de Venise, 11 manque à Tœuvre de Tartlste seulement ce qu'il lui était impossible de figurer, Téclat du ciel, la magnificence de la mer, la lumière dorée, les vives et riantes couleurs des édifices»

Le coin de terre , au bord inférieur de la gravure , ù la droite du lecteur, fait partie de Plie Santa-Maria delle Grazie. Vapglede constructions qui est au<lessus appartient t la pclitc Ile Sanla-Eiena, aujourd'hui déi)ôt de poudre et de pro- Yisions militaires.

Sur la môme ligne, au centre, nie de forme carrée est celle de S,-Giorgto-.\làggiore , où Ton admire Téglisc et le monastère des Béaédlciins, œuvres de Palladio.

A la gauche , vers le couchant , Pile étroite , longue et courbée^ est la Giudecca, ainsi appelée en mémoire des premiers Juifs qui s.'y sont établis : autrefois on la nommait Spina-Longa (longue épine). Ses monuments principaux sont : la magnifique église du Saint-Rédempteur, chefd'œuvre de Palladio ; une institution pour les Jeunes filles , dont PégUse , de forme octogone , a été aussi construite sur les dessins de ce célèbre architecte : PégPise de Sainte-Eupliéuiie , et un convenu

Venise est composée de cent vingt lies de diverses grandeurs, liées ensemble par quatre cent hidt ponts presque ''loiis en piiTie. Le grand canal divise la ville en deux parties

inégales : on nomme celle qui est au couchant di quà delC acqua^ et Pautrc, beaucoup plus considérable, di là deW acqua. On peut remarquer, en suivant le cours si vigoureu* sèment sinueux du grand canal , que Pon n'a construit pour le traverser qu'un seul pont, le Rialto : mais en certains endroits se tiennent constamment des gondoles qui font l'ofiice de bacs et qui transportent d'un bord ù Paulre pour une petite pièce de cuivre. 11 ne faut pas croire, du rçsfc, que, les habitants peu aisés fassent grand usage des gondoles. 11 est possible de parcourir la ville , dans toutes les directions, en serpentant par les petites ruelles et les ponts : un Vénitien n'y est pas plus embarrassé qu'un Parisien à Paris; pour un étranger, c'est un dédale.

Les édifices de Venise sont trop nombreux pour qu'il soit possible de les désigner en un cadre si étroit : cependant ils sont presque tous visibles sur la gravure et finement caractérisés. La ligne blanche, au-dessusde Plie S. -G iorgio-Maggiorc, indique le quai des lilsclavons, qui longe le Palais-Royal; la Piazetta et ses deux colonnes; le palais ducal, derrière lequel on voit les dômes de Saint-Marc , le pont des Soupirs, et qui ne se termine qu'à peu de distance des jardins publics au midi, et de l'arsenal au nord. A l'extrémité orientale , entre les jardins et Parsenal, est une lie appelée S.-Pietro di Castelio. En remontant de l'est à l'ouest le bord septentrional de la ville, on passe près de Sw-Franccsco délia Vigna, œuvre de Sansovino et de Palladio, de l'hôpital ciyll , et de la belle église de Saint- Jean et Saint^PauI. On disUngue sur la petite place, que domine ce dernier monument une statue équestre : c'est a^le

Vue de Venise. — Réduclion de la gravure publiée par la librairie Furnc (Histoire de Venise. — Galibert).

du célèbre capitaine Bartolomeo Colleone. Dans la partie di quà deW acqua, en entrant, au midi, par le grand canal, on remarque, à la pointe, la Douane, puis Santa-Maria délia Salute, SanU-Agnese, l'Académie des beaux-arts. A l'autre extrémité du grand canal est la petite lie SanU-Chiara , qui tert d'hôpiul militaire.

Au delà de Venise, on aperçoit, vers Pextrémité nordouest, une ligne indiquant le chemin de fer qui unit maintenant la ville à la terre ferme, et, du côté opposé, plusieurs lies qui , en remontant, se succèdent dans cet ordre : San- Griitoforo et San-Michelc, cimetières de Venise ; Murano, où Ton fabrique les verreries et les cristaux; San-Cyprian,

San-Chiara, San-Matia, San-Giacomo, Marzorbo, Torcclio, Burano, etc.

On ne peut rien voh* du Udo, que Ton doit Imaginer à quelque distance des jardhis publics et de Plie Santa-Elena , se déroulant en une longue bande étroite du levant au midi.

BOREAUX D*ABOHllElf£lfT ET DE VERTE*

rue Jacob» 30, près de la rue des Petits- A ugustins.

Imprimerie de L. IfiiaTtiriTi rue Jacolvjo.

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VmKRS ( Ardèche )•

Vue de Viviers. — Dessin par M. Bcliel.

Le territMre dn déparieTnent de rAriJ6clie a été occupé éiiideiinement par la tribu celte des Helvirs {\es chasseurs), en latin, Helvu, dont le clief-Iicu politique, situé an milieu déroches blanches, reçut un nom ( Banmagh^ rhahitation blanche), que les Romains traduisirent par celui û'Alba, la Manche. H y avait dans PEmpire plusieurs Alba : celle-ci fut VAlba H$Ma on Alba Helviorum^ dont le village d'Alps ou Anps garde le nom et le sire. Les bandes sauvages à la tête desquelles le Crocus des Allinannes ravagea la Gaule orientale 9 la renversèrent en U06,

A quelque distance, sur le bord du Rh6ne, près de rentrée de la vallée où se cachait Alba, s^élevaient, dans une position à peu près semblable, un château et quelques habitations, appelés tout ensemble Vifoorium ( le vivier). Ausone, Tévèque d*Alba détruite, établit sa nouvelle résidence en cet endroit , qui , devenu le chef-lieu du territoire helvien , lui donna le nom de VivaraU. Cependant le Vivier ou Viviers, ainsi qu*on a voulu dire , ne parvint jamais à une grande hnportance « parce que sa position ne le permet pas : c^était toujours un lieu fort , mais qui ne devait et ne doit encore tout ée quMl est qu^aux fonctionnaires ecclésiastiques supé* rieurs dont il a été le siége« Il est remarquable toutefois que peu de localités, dans ce pays des Gévennes, si disposé à la réforme religieuse « se soient montrées aussi zélées pour le prolestantlsme que Viviers. En 1562* elle fut une des premières villes qui se déclarèrent contre le roi pour le parti du

ToMB XTL — FérnrM iS47*

prince de Condé et des protestants. En 16Ç7, lorsque la plupart des villes du Languedoc s'insurgèrent pour la seconde fois, les religionnaires s'assurèrent sans difficulté de celte place. Aprvs Tédit de pacification, Saint-Auban , qui commandait alors dans Viviers, refusa de rendre la ville, prise d'assaut le 17 mai 1568. Saint-Auban , fait prisonnier, fut condamné à 60 000 livres d'amende et eut la tète tranchée. Lors des massacres de la Saint-Barthélémy, Viviers leva de nouveau Tétendard de la révolte; mais, défendu par une faible garnison, il fut pris par les catholiques, repris peu de temps après, et forcé de se rendre au roi en 1577. L'attaque de 1576 avait été dirigée par le capitaine Gueydan , d'après l'ordre du duc d'Uzès; il se rendit maître du chAieau en y pénétrant par rose*

La situation de Viviers au milieu des roches calcaires qui hérissent les monugnes de la rive droite du Rh6ne est moins heureuse que pittoresque. La nudité blanchâtre de ses nunpes infertiles n'est nuancée que par la teinte grise des chardons et de quelques plantes aromatiques, excellents pâturages pour les bètes & laine; de là vient la bonne qualité du mouton que l'on consomme dans cette ville et dans le département de l'Ardèche, en partie composé de montagnes semblables , ainsi que presque dans tous les pays situés au bord du Rhône.

Dans la nou\«llc organisation de la France , Viviers est resté ce qifii était jadis, c'est-è-dire la tète spiritu

'"égîe

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Vivaraîs. Sur le rocher qui domine la ville s\*lève la calhddrale , qui , dans celte position , avec les constructions environnantes, produit un grand effet; TévêclK» est un des plus beaux de France par sa situation et les jardins qui en dépendent ; le séminaire est un édiflce remarquable. Le chœur et le clocher de la cathédrale sont de construction gothique , mais la nef est moderne^ C'est dans cette église que Raymond, comte de Toulouse, après avoir été dépouillé de ses biens et fouetté, vint faire hommage à Pévéque de Viviers pour un fief qu'il fut contraint de reconnaître tenir de cette église. Un peu au-de^ssous de la cathédrale s'élève un roclier taillé à pic el coupé en plate-forme , sur lequel "était constniit TaïKien château.

Quant à la ville elle-même, elle est ce que peut-être une vieille ville ayant à peine 2000 âmes, c'est-à-dire petite, mal bâtie, formée de rues étroites el irrégulièrement percées. La vue que nous en donnons est prise des ))ords de la petite rivière d'Escoulay, qui vient d'Alps, et afflire au Rhùae sous les murs de Viviers; le (îeuve coule à gauche.

La population de Viviers tire ses ressources piincifatement de la culture des inilriers, de l'éducflU^ d«s vers à soie« et de i'exploilatlon de canières inépuisables de pierres qui donnent une excellente chaux hydraulique.

C^t du haut de cette petite ville que l^m des «ivtnts les plus recommandâmes de TEurope, M. de fla tu geng n cs, étudie les astres, et transmet, depuis plus de dnqiM«te amées, d'utiies et impoilaotes observations ««ix divenes sodêlés académiques, parmi lesqueUes il a toujours ttîmé ée figurer autrement que comme membre coires|MNidMlt»

l\irmf les cérém^yes étranges fMatiquées e» l^radM^ pm^ dant le UMfeii âge, i) s'en est trouvé peu û^^amà ort gitt^to i que la fett de< Fous, qui «e eélétoait to«s ks «m à Vifiers. Celle cérémonie commea^l par l'âecftkm d'«i nhH éi$ Clergé; m servait ensuite tue coltotioii Cdpiettte et de hMi^ttl durée; puis le iMut-draHir dNm tM et le to i dwwir et l'atttre entonntieiiiel cbMitalettt, mm wmf»t et mm «eoNd^ de» hymnes dépo«ErviiM de li^o* el de «efts. C>Hiit 4 ^ M ferait leMU^ver yar les crte les {rf«» dgi» t» les plM df96er^ dmu. Les vaitt^fvettrs cétébreient hm triomplie per dee «dats de rire^ dee sittetteatt, des clameurs, des cbqvemffiftii de mite; ce lapage étaU terminé ptr lifte |MrooeMi9ii ^ M contiattiil ^nsienn {mts. ÏN^fèque itet Fou*^ pttM»Mffl> dl^ tincl de Tabbé du Clergé , se Taisait précéder d'un aumônier qui prononçait d'un ton doctoral les indulgences suivantes :

Mossenhor qu*es eissi piésen,

Vo» dona XX banastas dé mal dé déns,

Et à tm V6S aoiitrès aoussi,

1>0D« un« caoa dé ronisi.

C'est^-dire :

Mofittigtiear qui asi ici pt^M Vous donne vingt panier» de mal de Et à tous TOUS autres aua»^ Il donne une queue de roussie.

ÂTec le temps et la patience , la feuille de mûrier devient •atin. Provtr^ persan.

LE CONÏ^rr.

kavrai.Tji.

Une après-midi j'aUaU de meilleure heure que de coutnme, B^asseoir au-dessus d'une des carrières d'où Meti, située à dix lieues de là, tire son pavé. De cette élévation je dominais le tlUage el la petite ville de Sierck, accroupis au bas de la cottiBe. Les bruits montaient vers moi, mais en mnrmnres

confus ; les seuls sons qui m'arrivassent distincts étaient ceux dés cloches, qui jetaient à grandes volées V Angélus aux campagnes.

Le soleil était déjà à moitié descendu derrière le mont Saint- Jean (nom pompeux que donnent les habitants à une petite éminence de craie blanche); ses rayons doraient la crête des rochers, empotvpraient la Moselle couverte de barques au pavillon noir et blanc pnissien. A de^i couché sur les pierres rougeâtres, le front appuyé sur ma main, J'admirais le site qui se déroulait devant moi. Ce calme profond, cette imposante grandeur, réveillèrent dans mon imagination, par contraste sans doute, le irouvenir de mon passé. Je me rappelai Paris , ses fêtes , sa vie fiévreuse , toujours pressée , toujours haletante. Je me demandai comment , après avoir vécu de cette vie , respli^ cet air, j'étais venu habiter ce pauvre village , comment je m'étais fait à sa solitude. Nonseulement je m'y étais fait , mais je l'aimais î je n'eusse pas donné pour le plus l)el hôtel parisien mon petit cabinet, avec sa fenêtre au couchant, encadrée de vigne, et de Inquelle j'entendais, le soir, vers sept heures, les fanfares guerrières des ]eune$ collégiens, et les cantiques ou les psaumes que chante le labowtîiir en ramenant ses boeufs à l'établc. Là je potivais et je pida encore travailler, penser, sortir, rentier, sans quNm Imfiortun vienne Me déranger ou conu*ôler ma volonté; nn «ml, un vieil ami, m^y visitait : c'était le curé de la pedtc vHle aitttée i mi qnart de lieue du village» t>Mir hii , il le MvaH , la ^Mte éiait tonjonrs ouverte t vfeiUnrd insirutl et Nn, pmlottdément croyant, il s'était adonné tout enli4*r à la ^ ^H avait embr«te«éf t ses paroissiens , ses [pattircs , sa puite église t0Ûilqne« Mn knmble maison, étalent mm «toi- ^^en» Voilà nà «t «vec qni Je vivais et je vis.

Un léfcr eon^ amioalement frapfié snr l>épanle me fit IrtssaHUr.

•— \è9f4imts M» At WMi vieil amd ; 1 qnni smk^-vous éMic t U rdaèe lomlyt ^ venta av«t moL

•-^Kinèillet^i«ttit d^xiand^-Jeavecnnndi«Annce,pen WfMsé 4 nmmet de m^ |nacek

—GhiMlMàni^.

-»rèlmfemleiUf«itold;^1nrfa4ftMre«liea voipay- MnaY

«-Il y a du ton et Ail^mie piHnnti veMt«» Di^yUenrs w^ m'^riMger» foimMn^ |nnMl^vlewi«elto diemîn s'allonge pour mol. Je n'abuserai plus ïongiemps de votre complaisance; j^'avance, j'avance... me répondit-il en hochant sa tète blanche et s'appuyant de ses deux mains sur sa béquille.

Je me relevai d'un lK>nd et lui odris le i^ras.

— Si vons vous en aMiez, ^ me resterait? dîHP <l'<w iOB de reproche.

-^ Le moi, toujours l'égoïste mml mnrmiua le vieillard ; c'est naturel ( sa phrase ordinaire lorsque qoehine cbos^ l'aflSigeait}, très naturel.^ Il vous restera l'avenir, le travail, l'amëitimi, la vie eji «m mot, jeune bomme{ et vnns ne vona apercevrez pas de la mort du pauvre et vieil ami %^t la pro-. vidence vous avait donné!

U passa la main sur ses yeux.

Je serrai son bras sana répondre.

-^ Je suis un vieux fou» reprii-U en sonriant» de venir voua attrister. An fait et au prendre^ la mert «at un bien, et ai oe n'était vous.». Mais J)ah l Je ynns verrai de là-liaut»

Je sentis les iarmea mtiiafner. llé(aitBibon,aii!endffe» mon vieil ami l Maintenant aes paroles, loraqu'ellea se renracent à ma mémoire, sont comme les lointains écbna d*«n bonheur perdu s eUes me font tressaHUr et spqvent mêmn pleurer»

Noos édons aiTivés è la porte du père Angel, robuste pay^ san aux formes atbiétiipies > et d'une verte viellleans. Noîf beortftmes, il ouvrit

Un feu de copeaux et de fèuittea mortes iUnBdnalt l| cbaMbre et les Joyeun viM^esiEronpés «nioar de Tâm» Sur

MAGAShN PITTORESQUE.

tm gfand fauteud de chêne , au coin de la haute cheminée , était assise une femme encore jeune , tenant sur ses genoux nn petit enfant denil-nu, qui se débattait en riant pour ne pas se laisser 6ter son soulier. La mère grohdait doucement, attrapant tantôt fes deux petites mahis qui s'agitaient en Tah*, tantôt le petit pied déchaussé ; le marmot éclatait en rires de fViséc à cliaque tentative.

* — Entrez , monsieur le pasteur, dit Angei. Allume donc <me chandelle, femme.

1^1 femme airait âéjh saisi dans ses bras le petit joueur, et se levait, lorsqite mon vieil ami s*écrUk :

— Non , non , la mère , n*en faites rien ; j^aime mieux U hieiir des copeaux que ceMe de la plus belle chandelle ; ne Tons dérangez donc pas, mes amis.

Il s''assit près du feu.

Je vis alors passer, entre les deux visages hâlés des Dis de laf maison, itfie tète blonde; deux yeux bleus curieux me regardèrent en souriant ; puis tme jeune fille svelte m^apparut tout entière, alla prendre une chaise au fond de la pièce, et me rapporta eu me disant en mauvais allemand :

— Vous plairait-il vous asseoir, monsieur?

Je la remerciai, pris le siège, et agaçai le marmot, qui depuis l'arrivée du curé était devenu sérieux ; H partit d'un de ses suWls éclats de rire et me tendît ses petits bras ; je le pris sur mes genoux.

— Vous aimez les enfants, monsieur? me demanda la mère,

— Oui , beaucoup... Ilegardez-le donc ! dis- je au curé en lui montrant le petit garçon blotti sur mon genou, qui appu) ait sa joue rose sur mon gilet, et me pressait de ses deux menottes.

— Tu as les mains salés ; tu vas tacher le gilet blanc de monsieur I gronda la maman.

— Oh I laissez-le faire ; m'écriai-je en le retenant. Car, au premier mot de sa mère , le bambin s*était laissé glisser à bas; msds lorsqu^il me vit prendre son parti, il regrimpa lestement , et , de ce poste élevé , regarda sa mère d'un air iuinqticur. Kous partîmes tous d*un bon et franc éclat de rire.

— Vous êtes heureux , père Angel , dit le curé.

— Oui , monsieur. Dam! vous le savez, j'ai frisé le uwliicur de près ; je n*ai épargné ni mes jambes ni mes bras pour lutter contre lui.

— Comment cela? hasardai- je.

— C'est toute une histoire, répondit le paysan. . — ItacoBiez-lJi nous.

Angei tisonna le feu, y jeta une brassée de fettlHes mortes, /"appoya sur le mantean de la diemhiéc, et commença.

Il y a trente-sept ans, vienne la Saint-Michel, que j>us vingt et un ans; ce fut un vilain jour que celui-là, monsieur. Ma mère était pauvre , avec deux enfants encore au maillot sur les bras, veuve pour ainsi dire, car mon père malade se mourait sur un méchant grabat il m'en souvient comme d*hter. C était l'année 1868. Ma mère me dit:

— Mon garçon, tu as tes vingt et un ans, 11 fout que tu tfres... eh bien I ri tu tombes, nous mourrons.

Avec ces mots, elle me poussa doticement dehors ; .je partis sans retourner la tète, si je l'avais regardée le courage m'eût manqué. Les chants de nos voisins, les rires des enfants, les frais éclats de la voix des jeunes ûlles, me f^dsalent mal ; fe trouvais cette joie déplacée. Je pressai le pas pour sortir du village. Eki descendant le sentier, j'abattais de mon béton les fleurs des aubépines : Û me semblait que leurs gales petites étoiles se riaient de ma douleur.

J'eusse voulu de l'orage , du tonnerre ; et ce fut avec une espèce de soulagement que Je vis le ciel s'obscurcir, et un Buage, accouru de l'Iiorizon , s'étendre menarant au-dessus des collmcs.

Je côtoyais la Moselle, les barques des promeneurs taisaient force de rames pour atteii^drç le rivage, et j'entendis quelques minutes après une large goutte de pluie tomber sur le rebord à» mon chapeau de feutre. Un éclair, immédiatement suivi d'un coup de tonnerre , m'aveugla ; l'orage me courait dessus. Il faisait presque nuit. La pluie tombait à flots ; j'arrivai au ravin ; je cherchai le pont ; il avait dis- ](»rn sous les eaux grossissantes ; j'eus la p<^nsée de revenir sur mes pas; ce ne fut que la tentation d^an instant ; je sondai la profondeur du ravin avec mon bâton ; je pouvais eacore passer â gué ; j'entrai dans l'eau , je luttai, j'atteignis faiitrc bord. Kniin J'arrivai à Metz , après une marche lopgue et pénible ; J'étais pieds nus.

On tirait le lendemain ; je n'avais pas de quoi payer une palliasse ; Je couchai sous les remparts de la ville, les picils dans la boue, la tète sur une pierre. Là, j'eus tout le temps d'envisager mon malheur, celui de ma pauvre famille, si 1c sort me désignait. Je vis mon père mort, ma mère, mes sœurs sans pain , honteusement chassées de leur mauvaise chaumière. Ces déchirantes pensées m'arrachèrent des cris de rage ; j'entendis alors parler près de mol : — C'est un homme Ivre, disait-on. Un coup de pied m'envoya rouler sur le bord du fossé, il commençait à faire jour ; je regardai : ihiix hommes étaient là ; Je bondis sur etix , le bâton à la main. Un des hommes me saisit le bras, en s'écrianl : •-Ah!

L'autre était un oflicicr ; je sentis que c'était celui-là dont le pied m'avait touché. J'allais me débattre pour me dégager et m'élancer sur lui, lorsque mon nom prononcé me fit tressaillir. L'homme qui me retenait était IMerre Hello, le flis du fermier chez lequel Je servais , venu comme moi tirer à la conscription. Je me dis : — H est riche , lui , il est heureux : s*n tombe, ni son père ni sa mère ne mourront de faim. — . Éi des sentiments de hahie et d'envie surgirent en moi. Mes yeux devinrent effrayants, car il me lâcha , recula d'un pas, et s'écria :

— il a bu, il est fou !

Rappelé à mol par ces paroles je baissai la téic et répondis :

— Dieu le voulût !

Pîerre se rapprocha et dit à l'ofllcier :

— C'est un lionnète garçon, mon lieutenant, <|ui sert cliez mon père, et auquel, j'en suis sOr, vans |Krrdonnez uu mouvement de colère, bien naturel à un honnête homme qui se sent insulter.

L'officier se mordit les lèvres, réi)ondit avec dédain :

— Vous avez raison, Pierre, chaque classe se venge à sa manière. Et II s'éloigna.

Je tendis la main à llello, je m'en votilais d^avolr pensé à mal.

— Eli bien , me dit-il , pourquoi cette boue , ce désonire , cet air hagard 7

— llello, aujourd'hui je tire ; demain, si je tombe, ma mère sera sans asile, sans pain.

Pierre garda le silence un moment, puis me quitta en me jetant pour adieu :

— A ce soir l

J'errai toute la Journée dans les rues de .\letz : à trois heures et demie, une demi-heure avant le tirage. Je vis eu passant sur la place la porte de la cathédrale ouverte : les cierges étalent allumés^ les prêtres chantaient, le bon Dieu était sur l'autel dans le soleil d'argent. L'enfant de chœur agita la sonnette, hommes, femmes, enl^nts, se prosternèrent, j'en fis autant, et je puis* bien dire, monsieur le curé, que jamais je n'eus plus de ferveur qu'à ce moment-là... L'horloge de l'église sonna quatre heures.

Je sortis et me rendis à l'hôtel de ville.

11 y avait un quart d'heure à peine que j'y étais, lorsque la porte s ouvrit; Pierre llello, pAlect les yeux eu feu, cnfr» dans la salie, il prouieuii sej, rig«|jb j|iu-^^ g>y"^!01^Wf £

eu

8*animèreDt en m'y décourrant; il Yintse placer près de moi.

On commença Tappel des communes, nous étions de la seconde ; Pierre Hello, comme le plus riche de Tendroit « devait tirer le premier, et moi le dernier comme le plus misérable.

Le dos légèrement appuyé contre le mur, une main sur mon épaule, Pierre comptait avec impatience chaque numéro sortant; enfln on l'appela I

Il plongea sa main dans le sac en me regardant, puis éleva au-dessus de sa tête, d'un air de triomphe, un billet blanc; c'était le premier qui sortait, on applaudit ; je tombai pÂle et les poings fermés contre la muraille ; il revint à moi le front haut et l'œil Joyeux. Mais en me voyant , il s'écria :

— Tu n'as pas l'air content de mon bonheur, camarade ; c'est mal I

— Si , si , balbutiai-je en me redressant. Hello rit ; il me sembla que son rire était railleur ; je tâchai de m'éloigner de lui, il le vit et me retint.

— Reste là ; on étouffe de l'autre côté !

Knûn mon tour arriva.

Le sort me fut contraire. Je sentis couler deux larmes de rage le long de mes Joues glacées ; le lieutenant du matm était celui qui enregistrait : il sourit et avait déjà écrit la pre* mière lettre , lorsque Uello lui murmura quelque chose à l'oreille ; je ci us l'entendre dicter son nom au Ueu du mien f l'oilicier écrivit, et le moment d'après il dit entre ses dents :

— Ail I tu te mets volontairement sous ma patte. Je t'apprendrai à me faire la leçon et de quel bois je me chaulTe.

Pierre n'entendit pas ou ne voulut pas entendre, il me prit par le bras, et m'entraîna dehors; je suffoquais. Quand la parole me revint, je voulus remercier.

— Tu en aurais iait autant à ma place, n'est-ce pas? Nous sommes quittes, interrompit-il. — Viens vider un pichet et n'en parlons plus.

J'étais content. J'étais fâché ; cependant quand Je pensai & ma mère la joie l'emporta.

Je revins au logis le cœur léger; J'y racontai sous le secret ce que Pierre avait fait pour nous : sous le secret, car il ne allait pas que son père le sût.

Pierre partit , moi je tiavaillai ; cependant la misère et la maladie n'avaient pas fui mon toit : j'avais beau lutter, le salake était petit, les besohis grands. Mou pauvre père mourut, que Dieu lui fasse paix! et nous vendîmes pour l'enterrer jusqu'aux langes des enfants. Peu de temps après, ma mère fut prise de paialysie : le Jour où ce coup me frappa Je n'allai pas à la ferme , Je restai près de la pauvre femme , j'appelai un médecin ; il déclara qu'il n'y avait rien à faire ; alors je m'agenouillai près d'elle, pris ses deux mains impuissantes dans les miennes et fondis eu larmes, il n'y avait plus rien dans la chambre que l'unique chaise où elle était assise, tme mauvaise paillasse et notre dernier bout de chandelle; les deux petites filles enveloppées dans ma veste pleuraient de froid et de faim. Je crus ce soir-lâ que je deviendrais foti.

La chandelle s'éteignit ; les enfants, fatigués de crier, s'é« talent endormis. J'étais encore à genoux, près de ma pauvre mère, quand je vis la chambre s*éclairer. Je me retournai : la sœur de Pierre Hello, sa lanterne à la main, était entrée; elle venait savoir, de la part de son père, pourquoi j'avais manqué à la journée. Mais en nous voyant la question expira stir ses lèvres : elle pleurait , posa sa lanterne sur l'âtre froid , s'approcha de ma mère, et l'appela :

— Ah! ah! fit la pauvre paralytique en ouvrant les yeux et me regardant ; ah ! ah !

— Mon Dieu! qu'a-t-elle donc, monsieur Jean? me dit Marie Helto.

— Elle est paralysée ! répondis-je en baisant les mains de ma dière malade.

La jeune (ihc lU regarda, me regarda, mupinura:

— Ne vous laissez pas abattre. Dieu est toujours là ; et sortit.

Je l'accusai en mon cœur d'hisenslbilité ; Je dépouillai nu blouse pour en couvrir ma mère ; Je pris les deux enianu dans mes bras et les posai sur le grabat. Cependant Marie rentra avec un garçon de ferme chargé de matelas, de draps, de couvertures de laine et d'un lit de sangle. Elle arrangea le tout près de la chemhiée tandis que j'y allumais du feu avec du bois qu'elle avait envoyé. Ensuite elle coucha m^ mère , et enmnena les deux petites filles à la ferme.

Je repris à la vie, j'apportai à l'ouvrage presque de la gaieté. Marie, infatigable , soignait ma mère , élevait les petites, veillait à tout sans paraître y penser. Elle vint à nous comme notre bon ange... je l'aimais; mais elle était bien au-dessus de mol ; elle était la fille de mon maître ! Je me tus sm* mon amour pendant six ans ; je devins premier garçon de ferme ; ce n'était pas assez pour qu'Hello consentit à me donner sa fille : l'aisance était rentrée chez nous, le bonheur pas encore. Enfin Pierre revint de l'armée ; il était Ueutenant; ce fut lui qui, après m'a voir déjà sauvé la vie une fois, me la rendit chère ! il obtint de son père qu'il m'accordât Marie; et depuis qu'elle est ici, dit Angel en se tournant du côté de sa femme, qui souriait et pleurait, depuis qu'elle est ici , je puis bien dhre qu'il ne nous a rien manqué ; sans eUe, la pauvre mère ne serait plus, car elle vit, monsieur, clic dort là-haut. — Angel se tut.

— Et qu'est devenu le brave , l'honnête Pierre Uello ? m'écriai-je.

La femme me remercia par un de ces regards éloquents d'épouse et de sœur, et répondit :

— Il est toujours à l'armée, monsieur; Il est capitaine, et vient passer avec nous les vacances.

— C'est mi noble cœur ! dis-Je.

^ C'est plus que cela , monsieur, dit Angel ; c^est un bon cœur.

Je souris. Le curé se leva. Je pris dans mes bras le petit enfant endormi sur mes genoux, le baisai et le posai doucement sur ceux de sa mère.

Nous partîmes accompagnés des vœux et des bonsoks de l'heureuse famille.

En remontant la côte avec mon vieil ami, je lui dis:

— Angel a bien gagné son repos.

— Je puis m'écrier avec le psalmiste : J'ai été Jeune et Je suis vieux ; mais je n'ai pas encore vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pam, me répondit-il.

La nidt était tiède et embaumée, le clahr de lune donnait à tous les objets quelque diose de vague et de fantastique. Le curé se découvrit devant une de ces croix grossièrement taillées dans la pierre brute, et si communes sur les frontières de Prusse. Sa tète et ses cheveux, éclahrés par un pâle rayon de lune, avaient uae noblesse exuraordhiake. J'ôtai mon chapeau ; je ne sais si ce fut larcroix ou le prêtre que je saluai.

— Avez- vous remarqué que nos saintes Vierges Id récitent leur chapelet? me dit-il en riant.

— Oui ; mais comment le sculpteur, quelque Ignorant qu'il puisse être, pousse-t-il la naïveté jusqu'à mettre un chapelet dans les mahis de la sahite Vierge ? Voyez- vous Marie disant tranquillement au pied de la croix de son fib : Je vous salue, Marie, pleme de grâce?

^ Tout doux, tout doux! me dit le bon père, ceux qui l'ont fait et ceux qui ne s'en scandalisent pas sont pour le moUis aussi pieux que vous et moi, et peut-être plus éclairés dans leur piété que vous, abstrait raisonneur.

Nous étions devant ma porte ; je tirai la clef de ma redingote, allumai une bougie, et, passant devant pour éclairer mon vieil ami, je grhnpai comme un chat le pcUt escalier de boii qui menait à mon cabinet.

MAGASIN PlTTOllESiiUE.

Li, 9¥A* dans deux bonnes bergères, moi dessinant à la ineur d'one lanipe de bureau, et lui posant, nous caus&mes longtemps de la famille Angel, de rbérolque Pierre, si simple, si perséférant dans son dévouement. Puis mon vieil ami me

quitta. • • • • G*était la dernière soirée que nousdevions passer ensemble ;

deux mois après Dieu Tavait rappelé à luL Personne maintenant ne frappe plus à ma porte; je travaille , et le soir, à rheure où il venait, je me dis : 11 s'est assis là, il s'est appu|é

sur celte table, il a feuilleté ce livre..... je ne le reverrai donc jamais plus l..«

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