LES CHOSES INUTILES
HOnTBLI.1.
(Fin. — Voy.p. ii6.)
Le lendemain et les Jours suivants, M. Berton ramena, en effet, Tentretlen sur le même sujet, cédant de plus en plus comme on bonme que gagne la persuasion. Camille devenu professetir de son père s'exallaft dans ce rôle singulier, et redoublait d^éloquence en se sentant triompher. Enfln , obligé de s^ahaenter pour visiter quelques parents établis dans le voisinage , il laissa M. Berton complètement converti.
Son absence dura huit jours : ce temps avait suffi pour faire épanouir les bourgeons et fleurir la campagne. LorsquMI revint, le printemps éclatait partout dans sa jeune splendeur. On voyait les hirondelles nager dans le bleu du ciel avec des cris joyeux , les chants des paysannes s^élevant des lavoirs répondaient à ceux des pâtres égarés dans les friches, et la brise attiédie, qui faisait ondoyer les blés verts, secouait sur tous les chemins les senteurs de Taubépine , des primevères et de la violette.
U rçncoqlra son piîrc.an milieu du parterre qui servait 4<9 cour (fenlrée. M. Berlon était entouré d'ouvriers atixquels ilfaisait arraclicr les flcum cl couper les arbustes. Deux Iflas, qui ombrageaient les fenêtres du rez-de-chaussée de leurs toufles embaumées, venaient d'être abattus pour faire des fagots.
Le jeune homme ne put retenir un cri de surprise.
— Ah! te voilà, dit M. Berton en Tapercevanl; parbleu 1 tu arrives à propos ; viens jouir de ton triomphe.
— Mon triomphe l répéta Camille qui ne comprenait point.
— Ne vois-tu pas que je suis devenu ton disciple , reprit le propriétaire de Ribeauvlllé ; j'ai beaucoup réfléchi à ce que tu m'as dit , mon cher, et j'ai compris que l'oncle Barkcr et toi vous aviez raison. 11 faut retrancher de la vie les choses Inutiles. Or les fleurs et les arbustes sont dans un jardin ce que sont les poèmes dans une bibliothèque ; et , comme tu le disais très-bien , à quoi peut servir un poème !... & moins que ce soit à allumer le feu comme mes lilas. Mais viens , viens, tu verras bien d'autres changements ; j'ai rais à profit ton absence, et j'espère que tu seras content de moi.
En parlant ainsi , M. Berton passa familièrement un de ses bras sous celui de Camille, et le fil entrer au manoir.
Le vestibule avait été débarrassé des curiosités qui le rem* plissaient autrefois, et on leur avait substitué des garde* canne^, des crachoirs et des porte-manteaux. Au salon , totu les dessins et toutes les peintures avaient également disparu ; la n^uraiile, complètement nue, avait été blanchie à la chaux. Des meubles unis et rectangulaires remplaçaient lea alégea à la Louis Xm, les bahuts gothiques et leadreaaolra renaissance qu'on y voyait auparavant.
M. Berton jeta à son fils un regard rayonnant.
— Éh bien ! dit-il , lu ne m'accuseras pas cette fols de sacrifier aux merveilles frivoles de Tart; notre salon n'a plus que ses quatre murs dont personne ne peut contester Tutl* lité. Nous aurons là maintenant une place toute trouvée pour suspendre nos graines potagères, accroclier nos fusils ou déposer. nos sabots.
Camille voulut hasarder quelques objections, mais son père lui ferma la bouche en lui rappelant l'anathème prononcé contre « le papier noirci et les toiles peintes qui n*a« » valent jamais été d'aucun profit pour l'humanité. »
Les changements, du reste, ne s'étaient point arrêtés au salon ; la maison entière avait subi la même transformation. Ce qui n'avait pour but que de plaire avait été impitoyablement sacrifié. Tout avait désormais un usage journalier, positif; l'agréable s'était partout effacé devant le nécessaire I...
M. Berton , qui montrait cette nouvelle organisation avec un certain orgueil , avertit Camille qu*ll n'en resterait point là. Son parterre détruit allait être transformé en basse-cour, son jardin botanique en parc à fumiers, La nouvelle destination qu'il devait donner à son observatoire n'était point encore arrêtée ; il balançait entre un moulin à vent et un tth lombier !
Camille stupéfait de l'exagération de la réforme, mais ar« rêté par les principes qu'il avait professés lui-même, s'abstenait d'applaudir, ne pouvant blâmer.
. Voulant enfin sortir d'embarras en parlant d'autre chose , il demanda s'il ne lui était point arrivé de lettres^ d'Angleterre.
— Je crois bjen qu'on en a présenté , dit son père , mais cpmme tu n'as là-bas aucune alïaire, j'ai donné ordre de les refuser.
' — Que dites-vous I s'écria Camille ; j'attendais des nouvelles d'un de mes meilleurs amis qui avait promis de me tenir au courant de la question d'Irlande l
-T Bah ( reprit M. Berlon avec indifférence ; quel plaisir pçux-iu trouver à l'occuper de choses qui sont hors de la portée ? L'Irlande n'esl-elle point pour toi ce qu'étalent pour moi les astres? « Ses révolutions ne te rapportent rien et tu » M'y peux rien changer* »
— Mais j'ai ^'intérêt de mes sympathies t objecta le jeune homme. " ' ' .
— Peuvent-cîles te servir bu servir à llrfande? demandé' tranquillement M. Berton; penses-tù qi^e- tes prétlskms fii* Huent sur sa destinée, que tes vœux lu! bolent de quel^ae» secours ?
— Je ne dis pas cela.
— La dépense de ports de lettres n'est donc utile à personne ? Le reconnaître^ c'est la condamner toi-même.
Camille se mordit les lèvres, Il était battu par ses propres armes et se trouvait d'autant plus irrité de l'ôlre.-CeUe rigoureuse application de ses doctrines avait l'air d'im châtiment. II prit de l'humeur, et, sans attaquer les principes, il se mit à crhiquer en détail les changements projetés ou accomplis; mais M. Berton avait tout prévu et trouvait réponse à tout ; enfin Camille à bout d'objections prétendit que le parterre ne pouvait convenir à sa nouvelle destination , et qu'une basse-cour devait être pavée. Son père se frappa le front.
— Parbleu l tu as raison, s'écrla-t-11 , j'ai justement pour cela ce qu'il me faut , des dalles de six pieds.
— Où cela t demanda le jeune homme.
— Dans le petit cimetière de la chapelle, 11 y a les pierres tombales de notre famille qui ne servent à rien...
— Et vous voulez en faire des pavés î s'écria Camille.
— Pourquoi pu 7 Tiendrals-tu par hasard à de vieilles pierres, et tlntéresserais-iu à des générations éteintes ?
-^ Ah 1 e>n est trop S s'écria Camille , vous ne parlez point sérieusement, mon père î vous ne pouvez croire que les instinets» les goûts» les sentiments doivent être soumis à rarilhmëtlque grossière de rintérèt ; vom ne pouvez vouloir que l'flme humaine devienne un livre en partie double où les chiffres seuls décident. Je comprends tout maintenant ; ced est nne leçon.
-~ Ou plut6t un exemple, dit M. Berloa «n prenait la main de son fils. J'ai voulu te montrer où conduisent les doctrhies de Tonde Barker, et dans quel dénûment bissait Pabondance des seules choses otlies. N^oublie Jaraab la sainte parole que ta as enlenda répéter dans ton enfance : Vhwmne n9 vit point sstiismttil d$ pain , c*est«4-dire de ee qui est nécessaire à sa vie matérielle 1 II loi faut de pins tout ce qui nourrit lime: la science « les arts, la poésie I ce que vous appelés les choaes lButll«s sont précisément celles qnl donnent du prix aux choses utiles ; celles-ci entretiennent la vie, les astres la font aimer. Sana elles le monde moral deviendrait semblable à mM campagne sans Yerdure , sans Heurs et aans oiseaux. Une des sérieuses différences qui distinguent Pbomme de la brute est précisément ce besoin d'un superflu Immatériel. Il prouve nos asplratloos plus élevées, notre penchant vers l'Infini , et l'existence de cette portion de nousmêmes qui cherche sa satUfacttou au delà du monde réel , dans les suprêmes Joies de l'idéal.