PHOCION , TABLEAUX DU POUSSIN
ï.c^ Cendres de Phocion.— Paysage par le Puussin.
La vie et la mort de Phocion , racoDlëes par Plutarqae , oot Inspiré au Poussin deux de ses plus belles compositions. Celle que nous reproduisons ici porte ces mots pour légende : Phocioniê posl mortem in hâc imagine redivivi fortutiœ serieê (Suite des destinées de Phocion qui revit dans cette Image). -*• C'est une sorte d*apothéose philosophique , sans éléments surnaturels , mais qui ressort de la composition même du paysage. Tous les détails ici ont une signification symbolique ; toutes les parties du tableau concourent à former cette noble allégorie de la sagesse et de la vertu éprouvées tour à tour par la bonne et la mauvaise fortune. Là-bas , derrière ces collines qui se couronnent de grands Mifices, est la ville de Périclès, la brillante Athènes, séjour lomultuenx où se réunissent les séductions et les dangers de la vie, arène toujours ouverte où se pressent et se heurtent les flots humains. Le sage , dès qu'il a satisfait aux devoirs du citoyen , se retire de la mêlée ; il cherche, loin des ambitions avides, le repos du cœur et de Tesprit, et, redemandant à la nature la simplicité d'Ame que les villes altérant , il habite le temple élevé de la sagesse ^ au pied des monts , en face de riants ombrages , sous un ciel doux et pur. Mais vous voyez des nuages se former au-dessus de la montagne ; toujours les sommets sont frappés de la foudre, et la demeure du sage est trop près du ciel pour ne pas attirer Torage. Phocion le philosophe sera visité souvent par l'infortuné. La patrie sollicitait la valeur de son bras , les lumières de son esprit; il quitte sa retraite chérie pour combattre l'étranger, pour faire entendre le langage d'un homme de bien à ce peuple d'Athènes trop prompt à écouler les flatteurs. En récompense de tels services, quel prix demande-t-il ? Le droit de retonmer aux champs , où le travail et la méditation partagent toutes ses heures. lie peuple admire d'abord une vertu
ToMK XVÎ. - Mai i»4«.
si pure ; mais un jour vient où il en est ofl'usqné ; Jaloux de cette grande âme sur laquelle aucune prise ne lui est laissée, il condamne le héros philosophe à boire la cigQe. Comme Œdipe entrant dans le bois sacré où il doit trouver la mort, Phocion s'avance d'un pas ferme vers la tombe. Il dort maintenant sous cette pierre, à l'ombre de ces arbres qui lui prêtaient jadis leur frais abri , dans ces belles solitudes où il venait souvent rêver sur les vanités de Thomme et l'inconstance de la fortune.
L'effet de cette belle peinture est saisissant ; l'idée des vicissitudes de la destinée , impuissantes à fléchir un grand cœur, ne saurait s'exprimer avec plus de noblesse et de dignité. L'âme de Phocion anime réellement tout ce paysage ; les lointains y sont d'une grandeur menaçante: sommets sourcilleux, roches abruptes , nuages au ciel ; mais le calme s'accrott à mesure que nous descendons vers les premiers plans; des scènes douces et des aspects tranquilles nous conduisent par degré jusqu'à ces ombrages épais, sous lesquels le sage est couché dans sa dernière demeure, au sein du repos étemel. L'apaisement mesuré de cette peinture rappelle les mots d'un grand poète expirant : Comment vous sentez-vous? lui demandait-on.— De plus en plus paisible!... ce furent ses derniers mots.
Dans une lettre bien connue , Poussin , fixant lui-même les préceptes de son art, dit que la matière d'un tableau « doit être noble et qu'il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. » Pour lui , un paysage n'était pat seulement la représentation pittoresque d'un beau site ; il voulait donner un sens à la peinture des objets matériels; il savait prêter à la nature ce langage qui parle aux yeux. Comme dans son admirable tableau des Bergers d'Arcadie, où nous voyons nn tombeau s'élever au milieu de la J
!Ciô'&'gr^
pagne , ici c'est encore une tombe qui borne l'heureux paysage. Partout le peintre ménage ces contrastes philosophiques; partout il unit le sentiment de l'humanité au sentiment de la nature et conserve tous ses droits h l'être pensant, ù l'ôtre moral, sans rien 6ter aux images naturelles de leur richesse ni de leur simplicité. Aussi le paysage, tel qu'il l'a conçu, estil réellement le genre le plus noble et le plus grand ; il n'y a qu'un artiste supérieur qui puisse y prétendre, parce qu'une telle composition réclane en quelque sorte l'universalité du talent.
L'autre tableau du Poussin, consacré également à retracer la. vie et la mort de Phocion , forme le digne pendant de celui dont nous venons de parler, et nous devons le retracer ici en quelques mois. La légende latine exprime cette même idée de la vertu aux prises avec le destin : Phocionis rtrtutU per Htramque foriunam loties eœploratœ imago ( Image de la venu de Phocion tant de fois éprouvée par l'une et l'autre fortune). — Au dernier plan, la ville, les édifices entremêlées de bouquets d'arbres ; un temple, sous les poiiiques duquel défile une pompeuse théorie^ pour figurer les victoires et les ovations du grand capitaine ; puis, çà et là, dans la campagne , diverses scènes représentant les travaux du laboureur, les exercices du guerrier, les entretiens nos siige», les plaisirs des pasteurs; enfin, au premier plan, dans un clicmiu aride et solitaire, le corps de Phocion porté sut* une civière, les restes mortels du héros philosophe couverts de s^n manteau et conduits sans honneurs au lieu de la sépulture.
Nous n'essayerons pas de ûiét notre dioix entre ces deux œuvres de génie, exprimant une même idée, mais qui n'ont de commun l'une avec l'autre que l'inspiralion philosophique de l'artiste et la supériorité, toujours égale, de son pioceaiL Les deux tableaux ensemble forment une œuvre complète « dont les parties ne peuvent se séparer : l'un nous retrace plus précisément la vie et la mort de Phocion ; l'autre, comme nous avons dit , est une sorte d'apothéose , où les faits retracés tout à l'heure se trouvent presque dégagés de l'élément réel. Le peintre , épris de ce sujet , l'a de plus en plus idéalisé , i mesure qu'il sentait s'élever son inspiration.