UN PRÉCEPTE DE LA FONTAINE
— Ainsi , c'est convenu , maître Jouvencel , je vous trouverai demain à Lyon, chez le notaire chargé de la succession Troussard.
— Et les cent cinquante mille francs prêtés au défunt vous seront rendus sur la présentation du reçu que vous avez si heureusement retrouvé.
— Heureusement , en effet « car je l'ai cherché huit jours dans les papiers de mon frère : une négligence , un hasard , pouvaient l'avoir fait détruire, ou seulement l'avoh: égaré.
— Ce qui revenait au même , puisque dans huit jours la prescription aurait été acquise contre vous.
— Aussi me suis-je crû ruiné.
— Vous?
--: Si sérieusement , que le jour où la quittance a été retrouvée j'allais accepter la direction d'un comptoir au Sénégal.
— Où vous seriez mort de la fièvre... Allons, tout est pour le mieux, et vous devez élever un autel à la Fortune.
En parlant ainsi , le jeune avocat avait remis ses gants et s'avançait vers la porte de l'auberge avec son interlocuteur, dont la casquette et le paletot de voyage annonçaient le prochain départ Tous deux allaient prendre congé l'un de Pautre, lorsque les regards de maître Jouvencel tombèrent sur un mendiant assis près du seuil , et qui semblait se ' chauffer au soleil couchant.
Celait un vieillard à figure socratique, ponant en bandoulière un sac rapiécé, et qui feuilletait un vieux recueil des Fables de La Fontaine , dont les tranches frangées et les marges salies prouvaient le long usage.
— Eh I c'est le père Uriot , dit l'avocat en montrant le mendiant à son compagnon ; vous ne vous douteriez poâit , à cette tournure, que, c'est un savant.
— Et malheureusement on croirait, à la tienne, que tu es un homme grave , dit le vieillard, qui releva la tête; mais, La Fontaine l'a dit ,
D'un avocat ignorant C'est la robe qu*on salue.
Jouvencel se mit à rire.
^ Entendez-vous 7 s'écria-t-il , voilà qu'il commence ses citations du fabuliste ! Il en a pour toutes les occasions et pour toutes les personnes ; car le père Loriot n'épargne qui que ce soit : c'est le Diogène du pays , seulement il n'a pas de lanterne.
— Parce qu'à force de rencontrer des avocats j'ai renoncé à chercher un homme, répliqua ironiquement le vieillard.
Le voyageur le regarda avec surprise.
— Ah I vous ne vous attendiez pas à ceki \ reprit Jouvencel. Le père Loriot connaît son histoire ancienne ; il vous fera même des citations latines sf vous lui donnez de quoi acheter de l'eau-de-vie ou du tabac ; car, tel que vous le voyez , il prise comme un Suisse et lioit comme un trompette.
— Hélas t dit plaisamment Loriot, quand on n'a pas le né* cessaire, il faut bien s'accorder un peu de superflu! Mats on vous juge d'après la réussite :
Selon que vout itérez puissant ou misérable ,
Le» jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
— Et d'où vient que votis n'avez point le nécessaire 7 demanda le voyageur intéressé.
— De mes sottises , répliqua brièvement Loriot : j'étais trop pauvre pour avoir même des défauts , et je me suis permis des vices.
Le monde est plein de gens qui ne sont point plus sages ! Tout petit prince a des ambassadeurs; Tout marquis veut avoir des pages.
— Et VOUS avez gardé ces vices tout en les reconnaissant. Mais alors, à quoi vous servait votre intelligence?
— A savoir que j'étais un imbécile.
— C'est-à-dire que vous condamnez le mal, et que tout en le condamnant vous y persistez 7
— r Du tout ! c'est le mal qui y met de l'entêtement. Je ne tiens pas à Itii , mais il tient à moi , et comme il est le plus fort, impossible de le faire me lâcher ; il reste mon maître ! Et vous savez l'axiome :
Notre ennemi, c'est notre maître ; Je vous le dis en bon français.
Maître Jo\ivencel éèbita de rire^
— Ohl vous n'aurez jamais le dernier mot avec notre philosophe , dit-il ; il a un précepte de La Fontaine tout prêt pour chaque circonstance.
Et prenant le voyageur à part avant de le quitter, il ajouta à demi-voix :
— Prenez garde ; le drôle s'émancipe aisément. 11 commence par les mauvaises raisons et finit par les insolences ; ce sont de ces chiens avec lesquels il ne faut jouer qu'à distance.
Le mendiant n*avait pu entendre la recommandation de Jouvencel; mais il la devina sans doute, car il le suivit d'un regard peu amical, et, secouant la tête :
— Va , va , murmura-t-U , démolis-moi dans l'esprit du
boargeois; bavarde et4:a]omiilc. Quand on a un état , il faut bien s'mUretetiir la manu Je ic connais de vieille date.
Arrière ceux dont la bouclie SoufQe le chaud et le froid.
M. Raymond, qui avait entendu ces dernières paroles, se retourna.
— Vous soupçonnez bien facilement , père Loriot , dit-il avec la douce gravité qui lui était habituelle.
— C*cst que j'ai les cheveux gris , répliqua le vieillard ; Texpérlcnce fait deviner le mal.
— Mais la charité doit faire croire au bien, reprit M. Raymond ; Tamertume ne remédie à aucune position et les rend toutes plus douloureuses ; causons donc un peu comme des amis , et je pourrai peut-être vous servir.
Alors même que le ton bienveillant du voyageur n'eût point encouragé à la confiance. Loriot était trop parieur pour refuser une occasion de raconter son histoire et de développer Thu^eur satirique dont il s'était fait une philosophie. Son auditeur comprit bien vite en écoulant sou récit, que cette vie avait élé dérangée, comme tant d'autres, moitié par l'hnprévoyance moitié par le hasard ; que de premières fautes s'étaient insensiblement transformées en fâcheuses habitudes et avaient amené le cruel châtiment que subissait aujourd'hui le vieillard.
L'âge et la connaissance des iiommes, loin d'endurcir Tâme de M. Raymond, l'avaient remplie de miséricorde. Le coupable puni était surtout pour lui un malheureux, et il songeait moins à sa faute qu'à l'adoucissement de sa peine.
Il s'était assis sur le banc de pierre près du père Loriot qu'il regardait avec compassion.
— Ainsi vous êtes maintenant seul au monde, lui dit-il, et sans autres ressources que la générosité des bons cœurs.
— Ce qui fait que je meurs de faim, acheva ironiquement le vagabond ; mais c'est ainsi que les choses sont réglées ici bas:
Jupiu, |)our chaque état, mit deux tables au monde : L*adroit, le vigilant et le fort sont auis A la première, et les petits
Mangent leur reste à U seconde.
— Pourquoi n*avez-vous point demandé une place dans le nouvel hospice de la Verpillière 7
— Ah bien oui , une place I s'écria Loriot , le bourgeois s'imagine qu'il suûit , pour l'obtenir, d'en avoir besoin 1 on ne reçoit que ceux qui sont riches ou bien recommandés 1 mainteuant, les hospices, c'est fait pour ceux qu'on protège et non pas pour les pauvres gens.
M. Ravmond sourit et tira de sa poche un portefeuille de chagrin, sur la couverture duquel était incrustée une petite miniature.
— Eh bien, je vous protégerai mol, dit-il doucement; j'ai ) contribué ii la fondation de l'hospice pour ma petite part ,
et, d'après l'acte de fondation , j'ai le droit d'y faire recevoir un pensionnaire ; Je n'en ai pomt encore usé , je le réclamerai d votre profit.
— I^ bourgeois parle-t-il sérieusement ? demanda Loriot étonné.
— Si sérieusement qu'il vous suffira de porter au directeur, qui est de mes amis, le billet que je vais écrire.
— £t je serai reçu à l'hospice?
— Où vous resteras jusqu'à la fin de vos jours, pourvu qu| voas vous soumettiez à l'ordre de la maison.
— L'ordre de la maison l répéta le vieillard , n'est-ce pas de faire trois repas , de coucher dans des draps blancs et de se chauffer les jambes au soleil ? Par ma foi, je n'ai rien i y redire I mais je ne puis croire encore ù tant de bonheur. Qu'ai-je fait, monsieur, pour que vous m'accordiez une pareille faveur?
— N'étes-vous point pauvre et délaissé 7 reprit M. Raymond en souriant ; je veux vous prouver que la vie n'est point toujours une mauvaise plaisanterie, et qu'il ne faut point s'aigrir contre elle et contre les hommes.
En. parlant ainsi ii déucha la feuille sur laquelle 11 venait d'écrire au crayon, et la remit au vieux mendiant avec quelques recommandations.
Loriot écouta tout en silence , comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'était point le jouet d'un rêve; enfin il regarda le voyageur en face, et secouant la tète :
— On a raison de dire que les plus vieux apprennent toujours quelque chose, reprit-il enfin ; j'étais arrivé jusqu'à soixante-cinq ans sans savoir ce qu'on appelait bonté dans le monde; maintenant ça ne sera plus pour moi un mot , ça sera une chose î Votre nom , monsieur ? afin que je connaisse au moins celui qu'il faudra remercier en moi-même. M. Raymond se nomma et mit à profil l'espèce d'attendrissement du vieillard pour l'encourager à des habitudes plus régulières.
Pendant leur entretien la nuit était. venue; on ne tarda pas à apercevoir au loin , sur la route , deux lumières qui semblaient accourir et à entendre les clochettes des chevaux: c'était la diligence de Lyon qui arrivait ! Le voyageiu* se leva vivement, prit congé du vieillard, et se dérobant à ses remerctments rejoignit la voiture qui venait de s'arrêter pour le rclai. Les chevaux furent changés en quelques secondes, et le gigantesque équipage repartit à grand bruit de fouet et de grelots.
Tous les compartiments de la diligence s'élant trouvés occupés , M. Raymond avait dû monter sur la banquette où il trouva un seul compagnon de route, drapé jusqu'aux yeux dans un large manteau ; il s'elTorça d'abord d'édianger avec lui quelques-unes des remarques banales qui servent à lier les passagères connaissances de voyage ; mais l'inconnu répondit à peine et resta caché dans son enveloppe. Convaincu après plusieurs essais qu'il n'en pourrait rien tirer , notre voyageur s'arrangea pour se tenir compagnie à luimême. U repassa d'abord, dans sa pensée, la liste des affaires qui l'appelaient à Lyon , fit au clair de lune la revue de son portefeuille, et après s'être assuré qu'il renfermait bien toutes les pièces dont ii avait besoin, il se mit à rêver à ce qu'il ferait de ces cent cinquante mille francs qui allaient transformer si heureusement sa vie.
Tranquille désormais sur le sort de sa famille , H pourrait obéir à ses généreux instincts , consacrer toute son intelligence et tout son temps aux malheureux qui n'avaient pu avoir jusqu'alors que ses loisirs, employer enfin son existence entière à la douce tâche de conseiller et de bienfaiteur l
Bercé par cette espérance , il laissa son esprit s'égarer de rêverie en rêverie jusqu'à ce que le sommeil le gagnât.
Les premières clartés du jour le réveillèrent il regarda autour de lui, et, à son grand étonnement, il se trouva seul. Son silencieux compagnon s'était fait descendre sans doute à un des relab franchis pendant la nuit.
Lyon apparaissait déjà dans les brumes du matin, et peu après on s'arrêtait à l'hôtel des Messageries, où M. Raymond se fit servir à déjeuner en attendant l'heure du rendez-vous. Cette heure arrivée, il trouva chez le notaire M. Jouvencel qui l'avait précédé. Après la présentation et les politesses d'usage, celui-ci le pria de produire son titre.
— Voici, dit M. Raymond, en cherchant dans sa poche.
— Il est de la main de Troussard lui-même , fit observer Jouvencel' au notaire , et je l'ai vérifié hier. Tout est en règle...
M. Raymond l'hiterrompit par une exclamation.
— Qu'y a t-il7 demandèrent en même temps l'avocat et le notaire.
— Mon Dieu 1 aurais-je perdu mon portefeuille 1 balbutia le voyageur qui était devenu pûiaigitized by V^jOOQ iC
— Perdu l ou plulôl non... on me Fa volé, reprit-il, en se frappant le front.
— Qtic dites-vous î
— Oui, oui, j'en suis sûr maintenant., je l'ai ouvert devant ce compagnon de route qui se cachait avec tant de soin... il a aperçu le billet de banque qu'U renfermait et aura profité de mon sommeil...
Mais qu'est devenu cet homme 7
— Parti... en chemin... sans que je Taie vu... je ne \ où... ah ! je suis dépouillé, ruiné, perdu!
La fin d la prochaine livraUùn.
LA BANNIÈRE DE JEANNE DARa il ne s'agit point ici de la bannière que Jeanne Dare portait dans les combats , et qui d'après son interrogatoire
p. S . G crmaiw. .
Bannière processionnelle de Jeanne Darc , —
était de toile blanche ou boucassies semée de fleurs de lis , avec une sphère, deux anges, et ces mots écrits an-dessous: Jcsus', Maria. I^a bannière dont nous donnons le desshi était .celle que l'on portait au seizième siècle dans les processions qui se faisaient tous les ans pour célébrer la délivrance de la ville d'Orléans. M. Vergnaud-Romagnesi, qui a publié sur ce sujet un travail curieux auquel nous empruntons nos détails, fait observer que les nimbes qui environnent les têtes des saints au lieu d'auréoles à rayons, la forme des lettres des versets en caractères romains mi-
nuscules , les cartouches , la manière de marquer les abréviations, prouvent que cet étendard a été peint sous Louis XII ou sous François 1". Il ne peut être de beaucoup antérieur au commencement de ce dernier règne , puisque les grandes écoles bâties par Louis XII en i/i98, se trouvent Indiquées dans la vue d'Orléans peinte sur une de ses faces, ni postérieur aux trente premières années du siècle, puisqu'on y voit la porte Saint-Laurpnt telle qu'elle subsista jusqu*en 1529. L'annaliste Hébert rapporte d'ailleurs que Louis XII et ' François V firent pr^sen^^jjf^^yig^rléans de plusieurs
baniiièresy parmi lesquelles se trouve celle dont nous nous occupons. Elle servit dans les processions jusqu'au temps des troubles seligieux » où la chronique locale cesse d*en parkr. Enfin en 1715, se trouvant lacérée par la vétusté ou par les protestants, elle lut remplacée et reléguée dans les greniers de rHôtel-de-Ville. Ce fut là que M. Desfriches la trouva en 1789. Cachée pendant la révolution , puis revendue avec de vieilles loiles , elle tomba enfin entre les
mains de son propriétahre actuel , M. Vergnaud-Romagnesi.
Cette bannière est peinte des deux côtés, elle porte encon ses franges de soie couleur d*or et la trace des clous qui la fixaient à un bftton transversal.
Sur une des faces, la ville d^Orléans est peinte ea camaïeu et vue du faubourg du Portereau; elle y eai figurée avec détail telle qu'elle existait au seizièiiie siècle » depuis la porte Saint-Laurent ou Barentin actuelle Jusqu'à
r^Sr ^fzKSM .
iP. ô'^âff* M
— à Orléins k au teizième liècle.
la porté de Bourgogne. Sur le devant sont agenouillés six édievins de la ville, deux docteurs de runiversité« un prêtre en surplis et des religieux de différents ordres.
Au-dessus deux anges tendent vers la ville des couronnes d'oUvier. Husieurs des versets que Ton chantait dans la procession du 8 mai , en commémoration de la délivrance d'Orléans par Jeanne Darc , sont cités dans des cartouches placés à droite et à gaudie ; ces versets sont :« Humiliaêti » iuperbos in brachio virtutis luœ^ inimicoi meos diêper- » sû(t (Ton bras a humilié les superbea, tu ns dispersé mes
» ennemis) ; A Domino faetum est istud; e$t êi mirabUe m » oeuliê nostris (C'est Dieu qui a fait ce mhracle, nos yeux » ont été émerveillés) ; Super iram inimicorum meorum n exlendiêti manum luam etealvum me feeii dextera tua » (Tu as étendu ta main sur la colère de mes ennemis et U » droite m'a sauvé) ; Liberator meui ei. Domine^ a gentibus » iracunéUi iniurgenlibuê in me (l'u es mon libérateur, 6 » Seigneur, tu m'as sauvé des nations irritées qui se soulen valent contre moi). »
li'aulre face de la bann'àre représente six personnages
MAGASIN riTTUllESULE.
-kftegfandoqr^esqae naturelle. Au centre est la Viergô qui a &liim>8ii» ^aoux Tcn faut Jésus. Celui-ci tient cl'uoc maiu uu ruban flottant sur lequel se U^ouve lo yerset Ewgiuabo
.^flfKkûm V9€um et interficiel eo$ manui mea (Je dt^gat
i;^ei-ai dlen glaive, et mon bras les tuera) ; de l'autre main il , ^ ,^ ^^,
Ifont^iiaooneaMd'aJiiancequMl passe au doigt de jQbailes VIL ! sous reinpited'ua petit nombre de bons. »
est placé derrière le |:oi |
lui-uiôuic les magistrats par lesquels la république doU^J^e gouvernée. Mais si peu h peu ce peuple se dépravant vmid ses suiïrages et coniie le gouvernement à des Jiomaies rérpréliensibles ci criuuncls, le pouvoir.de conférer. les jm^- Iralures doit éUe iuatûwfcut: retiré à ce peuple, et ilitnifc
- 1/p^pfêlatv Mine Denis sans doute qu'il semble prendre sous sa protection ; de Taulre côté est
Sitiiit \it,ij,nï, [f.i,juu (k U \ï\h d'Orléans, et enlin, à genoux yi*'îi'iî3?dii roi, Jeanne d'Arc en costume de guerre.
La lïarïiuèrc (MitiÈJre a diniv iiiùlrcs do luuilcur sur un méue tlnqtmrui» eentimîîiic'S di: liirgcur. Les peintures sont soignées (!t lemarqiiiibles d'cxpresiiion , mais altérées dans phjsieui s pontes.