CLASSIFICATION PARALLÉLIQUE DES ANIMAUX
Dessin pir Werner.
Ce dessin a pour objet de présenter sous une forme claire» pour un cas particulier , et pour ainsi dire de rendre sensibles à tous le but et le plan du nouvean mode de classification propoaé en 1832 par M. Isidore Geoffroy Saint-Ililaire , Tout XYI. — Juxir zgiS.
et nommé, d'après lui» Clastificaiion parallélique ou par $érie$ paraUèUê. Un des philosophes les plus éminents de notre époque» auteur lui-même d*un travail Important sur les classifications » a bien touIu tracer pour le Magasin Tes-
qnisse de cette planche, exécutée sar ses indications par Tbabile peintre d*histoire naturelle M. Werner.
La classification parallélique a pour point de départ un fait d*observation très -remarquable, et néanmoins longtemps négligé , qui ramène , comme Vuniti de compoHtion de Geoffroy Saint-Hilaire, comme plusieurs autres grands faits établis par Vicq d'Azyr et les Allemands, à cette célèbre formule: l'unité dam lavariéli. On sait que Geoffroy Saint- Hilaire a consacré sa laborieuse et illustre vie à démontrer que les animaux, quelque différents qu*ils se montrent au premier aspect, sont composés de matériaux réciproquement analogues ; la nature se répèle dans la création dei divers animaua; qu'elle a répandus à la surface du globe. On sait auasi que, d'après Oken et plusieurs autres naturalistes allemands , qui malheureusement ont étendu cette idée au delà de toute limite, on i*econnaIt aussi, entre divers organes d'un même être, sous des apparences plus ou moins diverses, une composition au fond presque identique ; comme cela a lieu, chez les animaux inférieurs , pour les segments du corps, •t surtout, plus bas encore, pour les lobes ou rayons ; comme cela a lieu chez nous-mêmes pour les divers os de la colonne vertébrale , pour le pied et la mahi^etc La nature se répète donc dans la création des diterses parties dm même anmoL Or, à ces denx faits généraux aujourd'hui Incontestés, et qui tiennent une si grande place dans la science, il en faut ajouter un troisième : la nature se répète encore dans la création des divers groupes du règne animal. EsMyons de le comprendre, et pour cela jetons les yeux sur notre grayure.
On y a représenté, à titre d'exemples, douze Mammifères, savoir : à gauche, six dt Tordre des Insectivores; à droite, six de l'ordre des Rongeurs. L'ordre des Insectivores est , dani son ensemble , fort distinct de celui de Rongeurs. La plupart des zoologistes les placent même à très-grande distance Pun de Tautre , en raison surtout de la différence considérable de leon systèmes dentaires et de leurs appareils digestlls. Mais, en même temps, par les conditions de tous les aotrts systèmes et appareils, principalement de l'appareil locomoteur et des formes générales, il s'établit entre les divers groupes de chacun de ces ordres des ressemblances trèsmarquées. Et même, plus on y donne d'attention, et plus ces ressemblances se montrent frappantes.
Ainsi , à un premier degré d'observation , et pour en revenir à notre planche, il suffit d'un coup d'osil pour recon» naître que chacun des deux ordres comparés se compose de cinq groupes que Ton peut désigner sous les noms de Grin^ peurs f Marcheurs , Sauteurs ^ Nageurs^ Fouisseurs; et d'un sixième groupe caractérisé par la présence d'épines ou d*algnillons an lieu de poils.
A on second degré d'observation, en considérant notre gravure en détail , la comparaison va nous offrir beau- C019 P'^ d*intérêt , et nous révéler entre les divers groupes d'Ioseciivores et leurs correspondants parmi les Rongeurs, deS' ressemblances singuUèrement remarquables. Voici d'abord les noms des aniihaux que l'on a représentés :
Grimpturs,
âlarcheurs.
Sauteurs.
Ifag9urs,
Fouissrurs,
Épineux,
Ce petit tableau indique déjà que les Tupaies , quant aux modifications de l'appareil locomoteur, sont aux Insectivores ce que les Écureuils sont aux Rongeurs ; qu'ils sont pour ainsi dire les Écureuils des Insectivores, comme les Écureuils sont les Tupaies des Rongeurs. Mais la ressemblance va bien au delà : même longue queue à poils divergents , même système
OrtlCTITOftlt.
Aoveiuaa.^
Tiipaie.
Écureuil.
Musaraigne.
Rat
Macroscélide.
Gerbille.
Dcsonan
Ondatra.
Taupe.
Orjctère.
Tanrcc
Porc-épie.
de coloration , mêmes ongles, même genre de vie. La ressemblance entre certains Écureuils et certains Tupaies est si complète, que, dans quelques pays, on les comprend sous un seul et même nom.
Il en est de même, parmi les Marcheurs, d'une part, des Musaraignes ; de l'autre, des Rate et Campagnols. La ressemblance générale entre les uns et les autres est portée si loUi , que vulgairement on ne distingue pu ces animaux, et que les naturalistes les ont souvent réunis en un seul groupe. Les Musaraignes, dans le langage ordhiaire, sont appelées Rats et Souris, et le nom de Mus araneus (d'où Musaraigne) n*a été banni de la science que pour faire place au nom de Sorex^ qui a la même signification. Ajoutons que les Musaraignes ont si bien , à beaucoup d'égards , le genre de vie des Rats, que ce sont les seuls avec eux qui viennent (certaines espèces du moins) habiter comme parasites les demeures de rboaune, et quelquefois jusqu'à ses navires.
Les Sauteurs , parmi les Rongeurs , sont les Gerboises et Gerbilles, longtemps sans analogues parmi les Insectivores. Aujourd'hui , en face des Rongeurs sauteurs , viennent se placer les Macroscélides qui en sont les parfaits représentants à tous égards.
Les Insectivores nageurs sont les Desmans, remarquables par leur taille , par leur queue écaflleuse et fortement comprimée, et par la nature spéciale de leur fourrure. On retrouve toutes ces modifications chez les Ondatras , rongeurs aquatiques, qui sont exactement aux Rats, et plus spécialement aux Campagnols, ce que les Desmans sont aux Musaraignes.
Quand on arrive aux Insectivores fiouissears, à la Taupe , au Scalope, au Ghrysochlore , on trouve des 'modifications si singulières, si exceptionnelles, si monstrwemses même, comme on l'a dit , principalement en ce qui concerne la vision, qu'on ne peut s'attendre à les voir se reproduire ailleurs. Eh bien I l'exception , la monstruosité se reproduit simulunément , parallèlement dans les deux ordres» Les Oryctères et autres Rongeurs , si hetu^usement désignés autrefois sous le nom de Rats-Tàupes , ne ressemblent pas seulement aux Taupes, Scalopes, Chrysochlores par leurs membres transformés en instruments si propres au travaU du fouisseur ou du mineur : chez tous sont de semblables modifications des organes des sens , particulièrement des yeux , réduits à un si petit volume et si singulièrement modifiés. Ajoutons qu'on ne connaît que cinq ou six Mammifères dont les poils aient la propriété , surtout lorsqu'ils sont humides , de décomposer la lumière , et par suite de resplendir de ces éclatantes couleurs idsées, si communes parmi les oiseaux. Ces cinq ou six Mammifères, tous du type des Fotiisseurs, sont les uns des Insectivores , les autres des Rongeurs.
C'est encore entre le groupe des Insectivores et celui des Rongeurs que se répartissent, sauf une seule exception, le petit nombre des Mammifères dont le corps est couvert, au lieu de poils ordinah-es , d'épines ou aiguillons. Jusque dans dans cette exception elle-même , se montre donc encore la correspondance , le parallélisme des groupes qui composent ces deux ordres.
L'examen de notre planche Indique entre les Insectivores et les Rongeurs, à part leurs caractères distinctils essendels, des di£RSrences que leur constance rend très-remarquables. Pour chaque type , l'Insectivore est plus petit que son correspondant parmi les Rongeurs , et surtout il s'en distingue, dès le premier aspect, par tme tête plus longue et plus fine, terminée par un museau effilé, et parfois même par une véritable petite trompe.
Si nous avons réussi à faire nettement comprendre ce fait si important , et pourtant si négligé jusqu'à ces derniers temps , de la correspondance des formes et dés caractères entre les groupes secondaires des Insectivores et des Rongeurs, nous aurons par là même établi^pour^^y^^ar^cu-
lier, la nécessite d'uae modification profonde dans le plan de la classification zoologiqne.
Les naturalistes de la fin du dix - huitième siècle, s^nspirantdesTuesdc Bonnet, étaient très-favorables à Tidée d'une échelle animale dont chaque espèce représenterait un échelon, ou, ce qui revient au même, d'une série eontintie , dans laquelle les espèces se -succéderaient les unes aux autres, chacune d'elles étant intermédiaire entre celle qui la précède et celle qui la suit. 11 y a longtemps qu'aucun naturaliste digne de ce nom n'admet plus l'existence d*une série continue parmi les animaux : on rencontre très-fréquemment entre deux animaux des intervalles considérables , des hiatui^ des vides que les découvertes ultérieures de la science, trompant en cela l'espoir de Bonnet et de ses disciples , n'ont jamais comblés et ne combleront jamais. 11 a donc fallu se résoudre à rejeter la supposition toute gratuite de la continuité de la série ; mais on a persisté à admetli*e , et c'est le principe des classifications aujourd'hui régnantes, l'existence d'une série continue dans une partie de ses termes, discontinue sur d'autres points, en un mot plus ou moins irrégulière , mais unique et par conséquent toujours comparable à une échelle dont seulement les échelons seraient très-inégalement espacés.
Mais aujourd'hui une nouvelle correction devient nécessaire. Il est prouvé que la nature ne s'écarte pas seulement de l'idéal de Bonnet, en ce que plusieurs des échelons ou des termes de la série manquent , mais aussi en ce que plusieurs échelons, plusieurs termes sont redoublés ou même plusieurs fois répétés : en un mot , et c'est ainsi que s'est exprimé M. Is. GeolTroy Sahit-Hilaire, il existe souvent, et d'autant plus souvent qu'on y regarde de plus près , non pas une seule série, mais deux ou plusieurs iéries compoiées de termes correspondants , deux ou plusieurs séries simikdres et parallèles. Et, si nous voulons continuer à recourir à Hmage de Bonnet, nous devons dire que l'échelle animale, en même temps que souvent il lui manque des échelons , est, sur d'autres poUits, double ou même multiple.
D'où résulte la substimtion à la classification unilinéaire (c'est-à^re où les animaux sont placés run à la suite de l'autre , sur une même ligne), de la classification parallélique ou par séries parallèles ; clsasiÛciiXion oti les animaux sont distribués comme ils le sont dans notre planche, sur deux , et au besohi sur plusieurs lignes , chacun étant mis en rapport avec ses correspondants. La classification parallélique exprime ainsi avec une égale netteté, d'une part, les relations par lesquelles chaque être se lie avec les autres termes de sa série partielle, placés au-dessus ou au-dessous de lui ; de Tanu^, celles qu'il a avec les termes correspondants de l'autre Série partielle, placés à côté de lui : second genre de relations dont l'expression , non mohis imporunte, échappe nécessairement à toute dassiflcation conçue sur le plan généralement admis jusqu'à ce jour.
La classification parallélique l'emporte donc à double titre sur la classification onUnaire. Elle tient compte de cette grande Térité ai longtemps méconnue: la répétition des mêmes types secondaires dans kf divers groupes du règne mimai; au llea d'un seul ordre de rapporu, elle en exprime deux dont il importe également de tenir compte, et par conséquent donne ime solation beaucoup plus approchée du grand problème de la distribution métho<Ûque des êtres.
SUR LA' UBBRTt MORALE.
Fragoient»
De tons les sophismes qui tendent àobscurcir dans l'homme le sentiment de sa liberté, le plus spécieux est celui qui s'appole sur la prescience divine.
« Dieu voit de toute éternité le parti que tu ru prendre ;
donc U détermhiation n'est pas Ubre. » Auprès de cetaisn» ment si court et d'autant plus terrible, les autres difficvMs ne sont rien.
Car le disciple d'une philosophie qui prétend expHqmr l'homme par les choses^ voudrait en vahi m'abuser par le spectecle des mouvements qui, remplissant l'univers , obélfti sent, malgré leur complication infinie, à un petit nombre dt lois générales. Je dfrai avec lui de ces lois : « Tout leur obék » dans la nature ; tout en dérive aussi nécessairement que le » retour des saisons ; et la courbe décrite par l'atome léger » que les vents semblent emporter au hasard est réglée d*Qne » manière aussi certaine que- les orbes planéuiires.» {Esûpo^ silion du système du monde, liv. 111.)— Mais qu'U n'essaye pas de promulguer jusque dans les domaines de l'homme moral ces oracles fameux de la science moderne l Bien que l'homme dépende, pour une partie de son être, des lois universelles de la nature , il lui suffit de se contempler un insunt pour voir que, sous d'autres rapports, il les domine. C'est pourquoi la plus sublime géométrie ne parviendra jamais à enchaîner dans ses savantes formules cet atome pen^ sant d'où jaillit sans cesse une force nouvelle.
Vainement aussi l'adversaire de la libellé entrerait-il dans le cœur de l'homme pour y chercher des appuis à sa cause. Qu'il n'invoque pas la déplorable histoire des défaillances de la volonté pour refuser à celte même volonté d'être une cause première, un principe! Chacun de nous, au nom d'ime expérience de chaque jour, lui répondrait que la volonté, c*està-dire l'efficace de la liberté , dépend essentiellement de l'usage qu'on en (ait La liberté se forUfie par la pratique des devoirs comme elle s'affaiblit par leur abandon. Dans le paroxysme de la passion, l'homme assurément n'est plus lUNre; il cède alors anx attractions inférieures, comme la piem inerte cède & la pesanteur. Mais le précipice a été précédé d'une pente où l'homme pouvait se retenir, et cela suffit pour que, du fond de l'abîme, il ne puisse pas nier la liberté; enfin, c'est un trait de lumière dont nous devons faire notre profit, que, dans les législations humaines, l'excuse de l'ivresse ait été refusée aux coupables.
Donc, ni l'ensemble imposant des forces de la nature , ni l'aflOigeant- tableau de nos faiblesses, n'ont rien qui puisse porter atteinte au dogme de la liberié. Mais quand j'élève mes regards vers la DivUiité, s'il faut que je lise .dans la suprême sagesse l'histoire de chaque homme tout écrite à l'avance , je me trouble et j'hésite à croire encore à la liberté humaine. Aussi bien la plupart des secours qu*on offre alors & ma raison me paraissent plus louables pour l'Uitention qui les dicte que propres i atteindre le but.
SI je vois tomber quelqu'un du haut d'un édifice , la connaissance très-ceruhie que j*ai de ce malheur n'entre pour rien dans les causes de l'événement. C'est ainsi , dit-on , que h certaine prescience de Dieu est sans hifluence sur la détermhiation de l'être libre, et que la prévision qu'il a du crime n'entraîne aucunement l'action du 'coupable. — SI J'accepte cette comparaison, J'en conclurai sans doute que Dieu n'est pas l'auteur du crime que commet l'assassin \ mais ce n'est pas de cela qnll s'agit, d s'agit de savohr si la vue actuelle qœ J'ai d^on homme tombant du haut de sa maison n'est pas pomr mol» et au besoin pour lui-même, la preuve assurée qu^actœllement il n'a déjà plus la faculté de ne pas tomber. Et comme la question ahisi posée n'est pas douteuse» Je vous laisse à penser si Je puis laisser dire que l'assassin ea libre quand f aurai accordé que, de toute éternité , Dieu le volt égorger sa victime.
Et d*ailleurs la bonté de Dieu I que devient-elle dans ee tontndictohre d^ être créé libre et de la prescience de tout l'usage qu*ll fera de sa liberté 7 Que devient» dis-Je» l'idée du Dieu très-grand et très-bon , puisque nudntenant ^ Je veux dire après l'épreuve accomplie, nous savons nrop qun cet usage a été très-funeste. Dieu donc, au moment de la création , n'am-ait pas voulu seulement lapossilnlUé dut tnal^^
camme Texige , en effet , le principe même de la liberté ; mais, ce qa*on ne saurait imaginer sans blasphème , il en aurait aussi touIq la néeeêêité, puisqu'il en a eu la prescience tnftillible, et pourtant ne s'est point arrêté dans l'acte créateur. C'est avec allégresse qu'un père remet à son fils Tépéc •▼ec laquelle il se couvrira de gloire , vengeant l'honneur du pays. Mais si le fils devait tourner cette arme contre son pays, contre son père, contre lui-même l Et si le père avait tonna d'avance toutes ces horreurs l si , en donnant Tépéc, il les prévoyaitavecccrlitude! s'il les voyait!.. .Ociell où s'arrêter dans ce renversement de toutes les idées nécessaires? Car «11 n'est pas lui-même la science infinie et la bonté suprême. Dieu n'est pas ! Et , d'un autre côté , si l'homme n'est pas libre , la distinction du bien et du mal s'évanouit ; la vertu n'est qu'un mot, la loi morale une déception, et la loi des sociétés humaines une atroce tyrannie.
Heureusement ces difficultés ne sont qu'apparentes, tenant essentiellement , au moins je le crois , à l'idée insuffisante et, j'ose le dire, très- fausse qu'on a communément de la prescience divine. L'auteur d'un livre intéressant et peu répandu (LA Philosophie divine, par JSTe^p^ ben Nathan (1) , 3 vol. 1793), reproche à la plupart des écrivaius d'avoir fait confusion entre la vue que Dieu a de lui-même, et celle qu'il a des choses successives, des événements du monde et de tout ce que les philosophes appelaient autrefois les futurs contingenti. Comme il n'y a en ce Dieu immuable ni augmentation ni diminution , on lui refuse en quelque sorte de voir l'augmentation et la diminution des choses passagères... Pour lui , l'avenir et le passé se confondent en un point. Ce qui , dans le langage humain , a été ou sera , tout cela est préêent pour lui ; dans le langage divin , tout cela est. — Voilà ce qu'on enseigne, sans faire attention que voir l'événement à venir, comme s'il était déjà réalisé , ce serait voir les choses autrement qu'elles ne sont. De sorte qu'à force de vouloir donner une grande idée de la prescience divine , on n'est parvenu , je le répèle , qu'à en donner une idée fausse.
Avoir la connaissance entière, précise etdétailiée de tous les événements qui depuis Porigine des choses se sont accomplis dans chaque esprit et dans chaque région , dans tout Iiomme, et dans toute famille, et dans toute nation, et dans l'immensité des mondes, cela dépasse tellement toutes nos mesures que, de très-bonne foi , nous croyons assez faire pour la divinité que de lui accorder premièrement cette complète connais^ sance des faits accomplis , et ensuite ime connaissance semblable des faits qui doivent se réaliser depuis cette heure où nous sommes jusqu*à la dernière fin des siècles. Mais je crains bien qu'en cela nous ne fassions tort à l'Être suprême, sa prescience de Tavenir devant être infiniment plus mer- Yeilleuse que nous ne le supposons.
En effet , tout le passé , si vaste et compliqué qu'il soit , se présente dans chacune de ses parties comme entièrement flxe, détermhié , irrévocable ; tandis qu'en raison même de l'intervention des êtres libres, le tableau de l'avenir offre , dans chacun de ses points qui sont en nombre infini , la racine de plusieurs faits possibles, dont chacun considéré isolément donne lieu à plusieurs autres possibilités, et ainsi de suite indéfiniment , sans mesure et sans limites. De sorte que, pour employer le langage de Leibnitz, si la science divine du passé est, par rapport à nos faibles sciences historiques, comme un infini du premier ordre, la science divine de l'avenir renferme des infinis de tous les ordres jusqu'à celui de l^>rdre InfinL
Si vous voulez une image plus sensible, considérez qu'à chaque moment de son existence chaque être intelligent a devant lu! plusieurs routes. Quelle que soit celle où il s'engage , à chaque nouveau moment il aura encore à choisir entre plusieurs routes nouvelles ; de sorte que s'il laissait im
(i) Picudonyme de Duloit-Manibrini suivaot Barbier, tt de Duton suivant de Manne.
fil derrière lui pour marquer sa trace» tous pourriez concevoir le passé comme un tissa formé de tous ces fils ; tissu sans épaisseur, pulsqu'à chaque être intelligent répondrait un fil unique. Mais si vous tous représentez de la même façon toutes les routes qui sont à chaque instant devant chacun, l'avenir s'offrira comme une forêt d'embranchements et un enchevêtrement inextricable auquel les trois dimensions de Pespace seront complètement insuffisantes.
Or, Dieu connaît les éventualités en nombre infini que renferme chaque moment de l'avenir ; de sorte qu'aucun événement n'arrive ni ne peut arriver qui n'ait été de toute élerniié prévu par lui dans toutes ses drconsunces. Parmi ces événements, les uns sont certains comme tous ceux qui rentrent dans le monde mécanique de l'astronomie ; les autres sont simpleinent possibles comme ceux qui dépendent du monde moral. Dieu, donc, les voit tous ensemble, mais chacun d'eux avec la mesure de sa certitude ou de sa possi« bilité ; et c'est ainsi que sa prescience ne porte aucune atteinte à la liberté des êtres intelligents. Mais, bien plus , il se tient prêt pour une intervention appropriée à chacune des éven* tualités qu'il prévoit, et c'est là, que, dans la puissance, écla* tent à la fois la sagesse, la miséricorde et la justice.
En effet , cher lecteur , permets-moi encore une comparaison. Si un grand écrivain entreprend l'historique de l'une . de ces batailles où plusieurs nations ont vidé leurs différents, et qui ont fixé les destinées du monde ; après avoir recueilli les matériaux de son œuvre , cet habile historien pourra nous raconter dans leurs détails et dans leur progression tous les événements de la journée. 11 sait quelle était aux premières lueurs du jour la situation des deux armées, comment l'action a commencé , à quel moment tel corps de troupes a été engagé , en quels lieux , à quels instants la lutte a été vive ou languissante ; et ainsi de suite , heure par heure, jusqu'à la manœuvre suprême qui a fixé le sort des deux partis contraires. — Sans doute, c'est une • grande puissance que celle de retracer ce saisissant tableau ; mais combien plus digne d'admiration le génie du capitaine qui présidait aux destinées de la bataille ! car lui aussi a connu , heure par heure , la situation respective de tous les corps d'armée ; mais , bien plus , au commencement et à chaque moment du jour il a prévu, non pas la manœuvre que rennemi allait accomplir, mais les manœuvres diverses qui étaient possibles à l'ennemi ; et pour chacune d'elles , il a tenu prête une contre-manœuvre... Du moins telle est Tidée qu'il faut se faire du vrai stratégiste ; idée qui ne se réalise pas toujours , parce que l'inspiration doit souvent faire face à Timprévu et suppléer à l'imperfection des combinaisons antérieures. Et c'est ici que les événements de la guerre commencent à ne plus être, comme on l'a dit, que les jeux de la force et du hasard.
Quoi qu'il en soit, cette comparaison fait bien comprendre le tort qu'on fait à Dieu en disant qu'il voit i^avem'r comme il voit le passé ; car Dieu n'est pas à lui-même l'historien de l'avenir, il en est le stratégiste. Et comme il s'est créé des coopérateurs parmi lesquels plusieurs ont préféré d'être ses ennemis , il prépare pour chaque moment son appui aux emplois légitimes de la liberté , en même temps qu'une salutaire répression à SCS écarts.
homme I ne laisse donc plus ébranler ta base ; tu as été créé Mbre. Ce fut au jour de ta naissance ton plus beau titre; ce fut le gage de la confiance paternelle.
Quelques misères que tes fautes aient amassées sur toi, ne désespère pas de l'avenir. Si grands <iue soient tes maux, ils ne le sont pas plus que la bonté suprême (i). Mais aufii crains toujours , puisque l'efficace de la liberté dépend de l'usage qu'on en fait; crains qu'une nouvelle faute ne comble
(i) Dans son imitation du Hamlet de ShaLspeare, Ducis aet beau trait, toujours très-applaudi :
• Totre crime est horrible, exécrable, odieux, » Mais il n'est pas plus grand que Isibonl^^
kmcfure. Soufiens-toi qa'aaprèsde lasageve etde lamiaéikorde la Justice Teille l