‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 78 sur 185 · L'ÉDUCATION D*UN PÈRE · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION D*UN PÈRE

Marie était assise auprès de son jeune fiancé ; son père, ic colonel Kleinberg , passant la main sur cette tète chérie, disait au Jeune homme :

— Vous voyez bien cette petite fille , mon cher Gustave ; eh bien , c'est elle qui a été mon précepteur. Gela vous étonne ; vous en concluez que mon éducation a commencé un peu urd, ce qni est vrai , et vous vous demandez ce que mon instiiotrice a pu m*apprendre 7 Elle m'a, sur ma parole, appris à être tout le contraire de ce que le diabk m'avait fait, j

■C-ôfelfe

MAFfASIN PITTORESQUE.

comme je vous le dis, une enfant de six ans . car elle n'avait pas plus de six ans, a métamorphosé le colonel KIcinbcrç.

— Faites-moi donc le récit de ce miracle , chère Marie.

— J*y consens, mon ami. O«oiquft^'aie eu le bonheur de ce rôle, je n'en ^a p^^ eu i' JiK'rîit ; mijik ^>,^ vi uid mère ont tout fait, et parler de mo[ ^ et «cni parler (t'eiijt

— Je m'en vab, dit le colonel «Q le tcvwi; Je m'aUtodrlrals en l'écoutant ; je plettrirrali |ieilt^ttr«, et , ma foi, }« veux bien être im vieil entent, mail Je ne vpn% pat que lei antres le voient.

Et le colonel n*? mit & «e prôtueoer din* le jardin , tlmûni la porte du salotu en faRiant la pipt, pendant qim Matle commençait ainsi :

— Mon père ^Mit , ci»nime voift If »Qvet , cobnd d*uii ri* glment de cavale i j' . i/eirnn^e iravatl pi», £UtHin« de militai rt plus brillant ; il .iv;ui fjJmftnc l'arUeur du oniraie^ Il en Hv^iii l'ivresse ; et j'ai MMivem etaaidu tllrc n\ m:* coxj^in^mmn d*armes que quand I^' premier cmip àt Kumn rcteiitJs^alt t «t qui la léte de son rép;lHK-ïit W »VUit<^uU m avant* d« itlt éthln jaillissaient de se ^ y.^uîtqull cuirainaïl m'H lui Ins pht^ tremblants enivrés roimne iuh du rtîsie, înïli'xîiilc , et mémfl quelquefois imfti.M .a^lc» on l'ndfnlrult; mal» un fiémJiMiaH devant lui. Quand N vivait épou.^i^ inn m^rc^ HEi^ ûl^\\ ÎqH jeune, et il la m< < fnmalstaU souvnit. Il m déêtralt piid*eilfant. Je naquis. ri<u: «« pnif^'-t-U mi lui? EkI-cë une dé eei révolutions soudiiryi^^ qui m font jotir inui h coup dmn les âmes puissantes ri terribleil £sEH:e C€l attrait irréiUtible que les êtres foi ts (^ prouvent p<nir c«! qui f xt fnibl^ ? Je ne le sais: mais niou p^re qitt , jusqu^a ce qoe je hmt txétf n'avait jamais pronfKic^ urjc ptirol<: de joie ou tl'i^»pérftiic« ; mon père, quand il m^eul lenuf daiil ««*» bm» et m^nH contre sa poiirine, se s<-nLit tubliemcftt , en ua$ seconde, «uiil d'une tendresse iiuiïglr, IndicUite, paKilimudu pùMV muf.».

~ Oui, indicilïl^' I mà\, paulonnéet dit le colonel^ qui, m rapprochant, s'était accoudé »ur k rebord rxlérteur d^ue des fenêtres du salnn j cl ces moti ne dlaent pas la moitié de ce que j'éprouvais. Je refurdai» ccll<? petite aéiitiire è peine née, je la berçais, j« retidormal», et jf irie st^niab deg mains de femme pour li loucbcr i et U nuU même de sa naissance, moi qui n*al jùinali pu umnr plus de quatre lignes au t)out d^; nia plume ^ J'écrivlii à rui de mt% ainii uue lettre de six pag»s muiei mouUlécf de larme», Dieu inc pardonne, et rempll<'i^ d*u0 teul mol répété luua nilHe formes , J'ai une fille. G^ j 1 1 1 i n u t,

— La guerre d'I:^pagIle venall d'édaier ; mou ptre d^clnra qu'il m'emmèneniit; nm nl^re objfi ta n^ou Agi*, Î<*h danger!* de l'expédition; à quoi il répondit qu't7 le voulait ^ et Je commençai mes campagnes à deux ans. Pendant les marches, là toiture dé ina mère suivait lé réfiUleiit à quelque distance, M le soir, arrivés au Ueu de eattipement , la tente de mon père dépliée , aiï apppniilt mon berceau, et Je dormais à aes cOtés, Je ne voulais même m'endormir que quand sa tête était aur mon brelllef, à o6téde la BieDQe ; si bieh que chaque soir, à htfH heures^ quelles que fussent ses oecnpations, il lui (allait se rendre auprès de ce petit lit, ôter une de ses grandes bottes, étendre à mes côtés une de se» Jambes, et il ne me quittait que quand ines tiias, que j'avais enlacés autour de son cou, se dénouaient , vaincus par le sommeil. Cepeqdant les chances de la campagne étant lievennes désastreuses, il songea à me laisser avec ma mère -à Tolosa* Le matin da jour fixé pour le départ, il vint mê dire adieu. J'étais assise sur une de ces petites chaiièa fermées pair deyaiit^ où la prévoyance des mères ^nfrnheka Jeunes euCants , et je vois encore cette bmne figure de mon père, avec ses longues moustache^ noices, 3e pencber ^rsmtfi; il Aie jtb>t:loBt;ienips emJbras^,:piMs il s'écria-avec jdiort : Je m |mii;vjmm. Et J9 me acDiia soudain «qlevée en Jfairvil m^etAportait avec ma chajyse.; ma mère suivit , et nous mÀik touteadeux accompagnantcnoore l'armée,* tantôt & deux iftttes, taQtôt il quelques paa» restant è l'arrière-garde les |06ra,de bataille« séjournât d«is le camp lorsqu'on campait ,

et t<*ujours avec lui. De 11, nTétamorphose dans le régiment Mnn ptrc se montrait plus que rigoureux dans le gouvernement de m^s soldats, et on racontait de sa sévérité des traits effrapuR J'arriiai, la discipline pu souffrît, ou plutôt la clémence y gagna. Ma pciltc personne royale (lortait grftce. Si îe basard nous faisait rencontrer un soldat envoyé en prison (et ma uière g^puh fui$alt «ouveui naîiiT ce hiisard) je criais, qui! je ifdulak hon pardon ^ tt la sentence était, sinon rapporté» , au moUi» adoucie* J'avâU toujours a la bouche quel* que demande dé cougé que m 'avait iuu^ée eu cachette un vieu^ lergiMit qtir< j'nlmal« beeucotip ; fi ne se paissait guère de spn^ituc où j*- ne rédamam' quelque diiirlbuiioo extraordinaire d*eau-de vie, et je ne sul« ïoêmc pai bien sûre de n'avoir paâ im Jonr demaudé le pillage, j^uail tout le régiment m'adorallï h musique venait jouer le dituanche devant la tente pendant mou dd jeûner, et c'éuit , I ce qu'il paraît , un curieux spectacle qin> celui de celte petite ûll*î de cinq ans Irès- [>ank* (ma mère ét-iit fort coquette de mi pt-rsc^ine) et vivant au tniiieu de ces rude% soldats, eu mllieti d'tiri camp, pour y reprééentpr ÎHndtilgunce qui n'csiL si souvent que la justice. pfU Jouuex-moi ce» détails pruMtre pnérlls ; mais j'ai le cœur si pk-tti de cei Mouveujrg que Je m^'f laisse facilement entraîner; Ils me rappdleuî »[ Uvmmil celte MolWe paternelle... Mon père prête udtiit que je le reud;df> Uclie, te matin des jours de bataille^ il ne venait jaruaiA m'embrasiert et nn jour, ayant été l)lcï»M,^d*un coup dé Ivuqm Von crut mortel, il refusa absolument dtf Elle voirt^iut que iopérit dura, a J^anraiseu peur de drvetiir t^Mn eu t*operccvant , « tii*a*t-ll dit ptastard. Atissi étaii'il altué de uioi comme II m*a}iii4it« Tout enfant à cinq ûi)(»,j'éiulii plus JalotiM^ (xmr tuido ma pffsoniip qu'il ne l'était lui'inéme. Sm\ , Il uvalt le droit de m'cmbras«er ; mes mains, meslira»,Jr le!»ab^jindounaii voloulieraà la rtcoo naissance de lu u» ces vk'ux iOlduU ; mah je giirdaia mou visage pour mon p6re , et si quelque ollider refllcuruli de aes lèvrea par bonté, je me détouni^h sum qu'un me vit, et du revers de ma main Je me tmmh la joue pour en eflacer la bai^r qui n^étaitpas celui de mon père*

*- Au diable 1 dit le colonel qui s*éulî f ucore rapproché malgré lui , louloura mou éloge 1 Commence donc le récit de mes torin.

— Wf voici , reprit eu riant Mark, Puis se loumant vers •on Ûaocé s — Voua a ver pu i\'uirevo|r par quelques mots, mou ami « ma mère n'était pas licureuse...

— A la bonne heure î dit te colonel.

— Ce quil y avait de Ou, de réservé, d'cxquîsemenl délicat dans la HJdiure de ma mère, échappait au fJLur généreux , maiâ vioîeuL*.

— Violent et brutal.

^ V tu lent de uion père^ Elle lut causait de rimpatleDce.au llfu de te toucher, et qnand îl avait dit fantmUitô^ il aiait tout du. Sou caraeière emporté, despotique..,

~ Tr^s-bien,

— Ne le rendait guère propre au rôle de bon marl^ Habitué ou commandement , il voulait de la discipline dans sa mai- Kiu, aîiL^i que dans wn ré|{îmeut^ et gouvcniait sa femme comme Etes cuîrassiersi Ses colères vraiment teiribleç, et<|U*il ne réprimait jamuiSfUû us faisaïeut vivre daiis une atmosphère éi*unellc d'orages * et ma mère m* a Mïuveul dît que quand elle 1^ oyait les uarines de mon phe se ggullt'r et blanchir sur le bord (c'était le signe préeurseitr) , un fris^ou de terretir courait sur tous s^i membre». J^avab^ comme vous pôqTes le voir cucore , une graûdc reasM iHblJuce de visage avec mon père ; mais m al heureusement la lef^sejubtunce allait plus loin que le viîage, Soii elFei de ma premii^re édiicaiiou (on n'a pas impunémetxi le cumni pour précepieur j, ^oll penc*hantde mon propre carattti re , mM iuulcilluu du caractère paternel « j'avais^ il faut bien i'avtiue*", j'avais des accÊs dû violence tout à fait miiiiaîres. Vous Mveicomme les eufauiâ soritiiâbnes k »*autoriscr des défauts de ceux qui les entourent , et prompts

i les reproduire : au^tsi , laos le vc^ulofft 1^pi!%^:l^4w ^^^

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MAGASIN pittoresque:

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emportements d*enfant le son de voix , les paroles, les gestes de mon père ; et si je ne m*appropriais pas son dictionnaire tout entier, y compris les mots qui ne se trouvent pas dans les vocabulaires classiques, il faut en rendre grâce au ciel , mais non à moi. La première fois que mon père me vit ainsi, il fut enchanté de se retrouver dans ma petite colère avec ses poses et son langage; il ne regretta que ses adverbes; et , comme je n'étais pas avare de ces sortes de scènes, plus d*une fois il amena c^eilleusement devant moi , comme témoin , de tien cmiarades qui riaient comme lui et m^embrassaient. Ma mère voyait jptuf loin et sMnquiéUit de cette violence naissante , défeut cfaei un enfant, vice chex une jeune fille , et qui suifit pour |Éter toute la vie et toute Pâme d'une femme ; mais à aeâ prévoyantes réprimandes, moi père répondait : « Laissez-la faite, madame ; la fille d'tm colonel a« peut pas être une femmelette. » ^ ,

— Imbécile l dit tout bas le colonel, -— Qu'est-ce, mon père 7 reprit Marie.

— Rien , je me parle à moi-même ; continue.

— Une circonstance imprévue vint bientôt tout changer* Je grandissais, et mon défaut grandissait avec moi. Un Jour j'étais assise au coin du feu avec ma gouvernante, et je tenais à la main un petit poker avec lequel j'attisais le charbon de terre. Dans la crainte que je ne me brûlasse, ma gouvernante me dit de déposer le poker ; je refusai ; elle voulut me le prendre , je la repoussai ; des reproches et des ordres impérieux de sa pari , des répon^ obstinées de la mienne, amenèrent une querelle , et bientôt ma colère f^t telle , qoe h voyant s'approcher de moi avec des menaces, je lui jetai violemment le poker tout rouge que je tenais à la main. Hett* reusement elle se détourna, et le poker allant frapper la porte y creusa un sillon et la brûla. Mon père était accouru au Imilt , et quand il eut tout appris , quand il vit le poker encore fumant, quand il pensa que j'aurais pu tuer cette pauvre vieille femme, alors, comme son cœur était aussi bon que peu matire de lui , alors une indignation violente le saisit , et , me prenant par la main, il m'accabla des plus terribles reprochi^,il m'appela lâche et cruelle 1 A peine le poker lancé , la frayeur et le désespoir avaient succédé chez moi à la colère , et des larmes de repentir jaillissaient déjà de mes yeux; mais ce mot de lâche les sécha subitement, et, mon orgueil naturel me poussant, je relevai là tète et répoîklis k mon père : Pourquoi m'af^lei-vous lâche? Vo«s avez bien frappé hier avec un bâton le vieux aoklat qui vous serti... Un coup de foudre ne l'eût pas plus atterré : muet , les lèvres tremblantes , il me regarda longtemps avec un étonnement doolonreux que je ne comprenais pas, et qni pourUnt me troubla jusqu'au ibnd du cœur; pois, iuu mt dire une parole, sans me faire on reproche» il s'éloégna prfrtpéltiaiiMni et rentra iftci M»

— Je rentrai , a*écrli^ le colonel , parce que j'éuls éperdti l Une révolution s'était faite dans mon âme; je voyais, je comprenais I Ton visage, ta physionomie bouleversée par la passion ; tes yeux surtout , les yeux où brillait comme une sorte de férocité , tout cela me déchira l'âme ! Ma fille, ma chère fille cruelle , et cruelle à cause de moi 1 cruelle , et s'autorisant de ma cruauté ! Je me fis horreur et pitié 1 Mille pensées toutes nouvelles pour moi m'assaillirent à la fois ; avec celte effrayante logique de la douleur , je te vis tout d'un coup jeuue fille, femme, frappée d'un vice hicurable et marquée dans le monde de ce terrible nom : femme méchante !

— Et moi, mon père, reprit Marie, et moi, pendant ce temps, j'étais â genoux devant u porte, l'appelant, mais d'une voix si basse que tu ne m'entendais pas; essayant doucement d'entrer, mais en vain ; tu t'étais enfermé , et ma journée se passa dans de mortelles angoisses. Le soir, quand jeté revis à l'heure do. repas, je voulais m'élancer à ton cou en te demandant pardon, mais je ne l'osai pas, non par mauvaise honte, mais par je ne sais quelle délicatesse inexpli-

cable. Tout n'est pas vanité dans la crainte de revenir sur un tort ; il s'y mêle aussi nne sorte de pudeur discrète. Je me contentai donc de te regarder sans cesse dans l'espoir que tu commencerais le premier à me parler. Le Icndemahi , pour compenser mon silence, des fleurs que je cueillis le matin et que je plaçai sur la Uble devant ta place, un beau fruit que je glissai, sans être vue, sous ta serviette, te parlèrent tacitement de mon repentir et de mon désir de réparer ma faute. Mais tu ne semblals pas t'apercevoir de cc& mat-ques dt regret, et pour la premfêre fois je te voyais irlstémçnt révenr, La fin dune prochahu UvroUoik •

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