‹ Le Magasin pittoresqueChapitre 9 sur 185 · DE LA DOMESTICITÉ EN ANGLETERBE · texte numérisé non relu

DE LA DOMESTICITÉ EN ANGLETERBE

L*Anglelerre est le pays de la liberté... et de la domeslidlé. L'arlsiocralie anglaise se fait gloire d'avoir les meilleurs dome^tliques du monde , ce qui veut dire , non pas les plus moraux , mais simplement les mieux dressés. Entre un seigneur espagnol ou italien et ses domestiques , on voit régner une soric d'alxindon plein de "bonhomie : le bon Saucho, le naïf Arlequin , sont les types de cette heureuse domesticilO. En Allemagne, où rois grands et petits vivent en bons iMiirgeois, nobles cl bourgeois vivent en bons princes avec leurs gens : un domestique y fait partie de la famille. En France , les domestiques sont le plus souvent les maîtres. Chez IcH Anglais seulement la domesticité est véritablement un éial , une profession régulièrement constituée. Ces hommes libres sont des maîtres difficiles. Il leur faut des serviteurs ayant ou affectant le sentiment de leur infériorité , respectueux , soumis, ponctuels, exercés, fonctionnant avec une précision presque mécanique: Habitués à éure servis sans hésitation, sans réplique, jusque dans les détails les plus minutieux de la vie , ils ont insensiblement fait subir à tous les hôtels de l'Europe leurs exigences , et il faut leur rendre cette justice qu'ils ont puissamment contribué k rendre le service matériellement meilleur, à faire contracter des habitudes précieuses d'activité et surtout de propreté. Mais si les voyageurs leur doivent sous ce rapport quelque reconnaissance, les hôtels ne se croient obligés à leur en avoir aucune. Milords et miladies ne s'y sont point fait aimer : il est vrai qu'ilH n'y ont point tâché ; peu leur importe ! tous ces gens d'iiôtei ne sont , littéralement , pour eux que des domestiques de passage très-inférieurs à ceux d'Angleterre. lis ordonnent, et payenL.. avec moins de générosité que l'on ne le suppose communément ; mais comme en définitive ce sont eux qui voyagent le plus, ce ne sont point des pratiques à repousser : on les sert donc pour leur argent , sauf à leur rendre froideur pour froideur : point d'édiange de conversation , point de laisser aller ; on les traite, suivant leur volonté , en maîtres , jamais en hôtes. Au contraire , le plus modeste touriste français , avec sa mince valise , son b&ton et ses souliers poudreux, est partout le bienvenu : la bonne humeur, la gaieté , la franchise, entrent avec lui. L'hôtelier, sa femme , ses servantes , le saluent d'un sourire , l'interrogent sans embarras, lui demandent des nouvelles à l'arrivée, lui donnent des conseils au départ : on fait plus de compte de son adieu cordial que du pourboire que laisse tomber de sa hauteur le lord anglais ; on se souvient de lui, et si jamais il revient , c'est one fête : en deux ou trois jours, il s'est fait connaître pour toute sa vie.

Une remarque suffit pour bien marquer la différence du caractère 4 cet égard entre les deux nations. Les Manuels pour la domesticité et les Guides pour les voyageurs forment une brandie imporunte de. la littérature anglaise : on n'a rien de semblable en France, où maîtres et voyageurs se fient à leur seul instincL Des auteurs anglais de premier rang n'ont poUit dédaigné de traiter ces sujets ex professa, L'Iiomme le plus spirituel peut-être qui ait jamais écrit (je ne vois à mettre en rivalité avec lui que Lucien dans l'anliqulcé et Voltaire chez Ife modernes), le doyen de Saint- Patrick , l'auteur de Gulliver et du conte du Tonneau , en un mot le docteur Swift , a composé un traité fort original sur les dèmestiques. Son intention était sérieuse : il se proposait de donner des instructions positives , pratiques et moralisantes à cette classe , plus considérable que considérée , de ses concitoyens. Mais le tour naturel de son génie l'a conduit 4 traiter d'abord la question ironiquement et à contre-sens avec intention. Dans la première division du livre, il feint de prendre parti pour les domestiques contre les maîtres, et il leur donne , U leur prodigne , avec une verve vigoureuse, tous les plus mauvais conseils qu'il soit possU)le d'imaginer pour enseigner à vexer, tourmenter, tromper, trahir, fripon-

ncr maîtres et maîtresses. l>ar malheur, l'humoriste doyen s'est tellement complu dans cette première partie de son œuvre, il y a dépensé tant d'observation , d'esprit et de malignité, qu'il ne lui est plus resté ni goût ni zèle pour la seconde : Il en a tracé seulement quelques lignes, afin sans doute de donner un témoignage de l'honiiéteté de son plan ; puis il a abandonné le développement essentiel, estimant qu'une plume vulgaire s'acquitterait aussi bien que la sienne de celte dernière tftdie. Gomme II n'est point probable que l'on traduise jamais en notre langue cet essai comiqne de Swift , nos lecteurs aimeront peut-être à en lire un extrait

Fragments.^ Lorsque vous avez été envoyé en commission, et que vous êtes resté trop longtemps dehors, tous detez avohr toujours une excuse toute prête : par exemple, votre oncle est arrivé ce matin de six lieues pour vous voir, et part demain à la pointe du jour ; un de vos camarades à qui ivoiis aviez prêté de l'argent quand il était sans place allait partir pour le continent ; vous avez fait vos adieux à un vieux camarade qui va passer aux grandes Indes; vous avez été consoler votre cousin qu'on conduisait à Botany-lky ; vous vous êtes heurté le pied contre une borne , et vous avez été obligé d'entrer dans une boutique, où vous êtes resté trois heures avant de pouvoir faire un seul pas ; on vous a jeté quelque chose par une fenêtre...; on vous a conduit à la police comme témoin d'une batterie ; on vous a arrêté dans une rue , où il y avait un incendie, pour faire la dialne; etc., etc., etc.

— Quand vous achetez pour votre maître, ne marchandez jamais; c'est lui faire honneur; d'ailleurs il peut plutôt supporter ui^e perte qu'un pauvre marchand.

— Si vous êtes au service d'un maître qui a plusieurs domestiques, ne faites jamais rien au delà de ce qui est dans * votre emploi ; pour tout le reste, dites que vous n'entendez rien à cela : « Ce n'est pas mon ouvrage. *»

— Si votre maltresse vous appdle dans sa chambre pour vous donner des ordres, tenez-vous à la porte, faites jouer la gAchette tout le temps qu'elle vous parlera, et mettez la main sur le bouton de peur d'oublier de fermer la porte en partant.

— Si l'on voos répète trop souvent de fermer tos portes, fermez-les avec tant de bruit que vos maîtres en sautent sur leurs sièges et que tout tremble dans l'appartement

— Si vous êtes en faveur auprès de votre maître, faiteslui entendre que vous avez une autre place en vue, et, sur le regret qu'il montrera de vous perdre, dites-lui <}oe certainement vous aimeriez mieux vivre avec lui qu'avec qui que ce fût au monde , mais qu'on ne peut pas blâmer un pauvre domestique de chercher une meilleure condition, que le service n'est pas un héritage, que votre onvrage est fort, et que vous avez peu de gages. Sur cela, votre maître, s'il a qudque générosité, vous augmentera plutôt que de vous laisser partir; s'il n'en fait rien, et si en définitive vous tenez à ne point perdre votre place, dites qu'im de vos camarades vous a déddé à rester.

— Écrivez votre nom et celui de votre meilleure amie avec la fumée de la chandelle , au-dessus de la cheminée ou sur l'escalier, pour montrer votre savoir-faire.

— Ne venez jamais qu'on ne vous ait sonné ou appelé trois ou quatre fois : il n'y a que les chiens qui arrivent aa premier coup de sifflet

— Si votre maître vous gronde, répondez que vous n'êtes pas venu plus tôt parce que vous ne saviez pas ce qu'on vous voulait.

— Lorsque vous voulez causer chez la fruitière ou chei l'épicier, ne fermez pas la porte de la rue si vous n'en avez point la clef; autrement vous seriez obligé de frapper potir rentrer, et l'on saurait que vous êtes sorti. Par la même raison , si vous voulez causer dans Tinlérieur de la maison avec une voisine , laissez votre chandelle allumée dans votre

— Qaerellez-Tous , battez- vous emrc domestiques ; mais souvenez- vous toujours que vous avez tous un ennemi commun.

— Si quelqu'un de vos camarades est ivre , et si on le demande , dites qu'il est couché parce qu'il est indisposé ; ▼otre maîtresse , par bon cœur, vous donnera quelque chose pour restaurer le pauvre homme.

— Si votre maître en rentrant demande im de vos camarades qui est dehors, dites qu'on vient de l'envoyer chercher il n'y a qu'une minute pour aller chez un de ses cousins qui est h toute extrémité.

— Quand vous avez fait une faute , soyez impertinent, et emportez-vous comme si vous étiez roffensé : c'est souvent le moyen de faire tomber à l'instant même la colère de votre mattre.

— Si l'on vous gronde, murmurez sourdement en vous en allapt le long des corridors et des escaliers : c'est le moyen

Une Maïtreise de maison. — D*après Crnik&Iiaiik.

défaire douter si par hasard l'on n'aurait pas été injuste cn- ▼ers vous.

— Si vos maîtres vous grondent une seule fois à tort dans leur vie, heureux, trois fois heureux domestique! vous n'aurez plus rien à faire désormais , toutes les fois que vous ferez ime faute , que de leur rappeler leur injustice.

-^ Voulez-vous quitter votre maître sans être obligé de rompre vous-même avec lui , devenez tout à coup maussade et insolent plus qu'à l'ordinaire ; il vous chassera , et , pour Yous venger, vous direz tant de mal de lui à vos camarades,

qu'il ne pourra plus trouver aucun bon domestique pour 1« servir.

C'est assez sans doute pour donner quelque idée da livre à nos lecteurs. Après ces conseils généraux , excellents k suivre si l'on veut so faire chasser et tomber bientôt dans ia misère, Swift entre dans les détails les plus particuliers sur chacune des parties du service, sur chaque emploi : les avis aux femmes de chambre et aux gouvernantes sont surtout d'une infernale malignité. En somme, par suite de son interruption , l'ouvrage de Svdft est d'une utilité très-contestable. Il y a longtemps, en effet, que l'on hésite à décider si une peinture vive et fidèle des vices, même inspirée par le plus pur désir de les rendre odieux, n'est point plus pernicieuse que profitable. SI, d'une part, en dévoilant les ruses des méchants. Ton peut espérer de mettre en garde les honnêtes gens contre eux, d'autre part on s'expose à augmenter le nombre des méchants ou à leur donner beaucoup plus d'habileté pour faire le mal.

Depuis Svdft, on a écrit en Angleterre des traités de morale et prononcé des sermons sur la domesticité. Un auteur a publié récemment sur ce sujet un livre inti- J^ tulé : Le plui grand fléau de la vie. Le

cadre est romanesque. Une lady raconte comment, depuis smi mariage, les domestiques ont éprouvé sa vie de mille manières et l'ont rendue la plus malheureuse des femmes. G*est à ce livre, assez médiocre , que nous empruntons un spirituel dessin de Cruikshank. En même temps on a fait paraître à Liondrcs un Manuel pratique des domestiques sérieux et instructif.

Jusqu'ici rien de semblable n'a paru en )«'rauce. Nos domestiques lisent peu; et quels sont les maîtres qui ne se croient point tout le talent et toutes les connaissances nécessaires pour bien commander?

On a tenté de perfectionner l'institution des bureaux de placement ; on a même, je crois , entrepris de fonder dans la capitale des maisons d'apprentissage. Ce sont des essais louables : on ne saurait trop encourager tous les efforts qui tendront à élever dans cette profession le niveau de la moralité et de l'instruction pratique.

Le seul moyen pour les domestiques de rendre leur condition plus digne et plus heureuse est de se respecter eux-mêmes et de mériter, par leur conduite , par leur honnêteté , une confiance qui les fasse en quelque sorte adopter dans les familles. Ou sait par de nombreux exemples ù quelle honorable et toudiante influence ils peuvent parvenir avec le dévouement et la persévérance. S'il est vrai de dire que les bons maîtres font les bons serviteurs , il n'est pas moins vrai que souvent les bons serviteurs peuvent faire les bons maîtres. Ce n'est point toujours du même côté que sont les défauts et la corruption. Un domestique qui aurait l'esprit du docteur Swift ne serait pas en reste de conseils à donner aux maîtres : le lion de La Fontaine n'est pas le seul qui aurait raison de s'écrier : Si mes confi-ères savaient peindre !

BORZAUX O'ABONNEUENT BT DE VENTE,

rue Jacob, 30, près de la rue des Petits-Augusiini. Imprimerie de L. MaatihiTi rue Jacob, 3o.

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