‹ Le magicienChapitre 10 sur 22 · UN RÊVE EN L AIR · texte numérisé non relu

UN RÊVE EN L AIR

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Le nain jouissait depuis quelque temps d'un bonheur éthéré : il volait.

Ses amours avec Aspasie ( c'était le nom qu'il avait donné à la colombe ) se conservaient dans toute leur fraîcheur et leur mystère. La vie n'était plus pour eux qu'un long roucoulement,

et Formica parlait si bien la langue des ramiers, qu'il avait presque oublié celle des hommes; le mot, d'ailleurs, qu'il prononçait le mieux et le plus souvent était celui-ci : rrrrrrrh (je t'aime!)

x\u milieu de tout cela , quelque chose, nous l'avons dit, lui manquait, c'étaient des ailes. Ab- Hakek, sollicité par le nain, finit par se mettre à l'œuvre, et au bout de quelques mois les ailes se trouvèrent faites : ellesétaientde plumes de cygne et d'un mécanisme si ingénieux, qu'elles semblaient vivantes. Plusieurs avaient, au moyenàge, vainement tenté le vol; mais, cette fois, le mathématicien Ab-Hakek semblait être parvenu à dompter tout-à-fait la résistance de l'air : il attacha solidement les deux ailes au flanc du nain et lui apprit la manière de s'en servir et de se diriger dans le ciel. Formica ne se sentait plus d'aise; il dit adieu à son maître, et, suivi de son amante, il partit un matin à tire d'aile. Pendant un mois, sa vie fut ainsi tout aérostatique; aussi le bruit conrut-il que le magicien avait, d'un coup de baguette, changé son nain en pigeon blanc.

Vous dire quelle fut la joie de Formica de se

sentir ainsi monter dans le ciel , je ne le puis; il faudrait pour cela avoir été oiseau , et je ne l'ai jamaisétéqu'ilmesouvienne. Ce long vol d'amour dans un ciel bleu le rendait sublime ; comme ce pauvre nain nous méprisait à son tour ! ce Oh ! )) disait-il , « que les hommes sont petits , vus d'un peu haut! » Il se livrait, en fendant l'espace, aux transports les plus lyriques : — k Je suis le roi des airs ! » s'écriait-il ; u je me soucie peu de cette boule qu'on nomme le monde et que les autres rois tiennent avec tant d'orgueil dans la main : moi , je l'ai sous mes pieds ! » — Ou bien encore, sifflant au passage les choucas, les ramiers et les hirondelles : « L'amour m'a donné des ailes comme à vous, mes frères, pour que je puisse rejoindre ma colombe; l'amour, qui peut tout, m'a fait oiseau. » Et les hirondelles, les ramiers et les choucas fuyaient avec terreur , croyant que c'était un ange ou un démon qui volait en plein midi. Il s'arrêtait avec sa colombe sur les grands arbres et sur la cime des monts, ou bien encore c'était pour lui une joie enfantine de lui prendre des baisers au vol : — «Baisez-moi, ma belle, baisez-moi colombine-

Ho LE MAGICIEN.

ment : je ne regrette rien d'en-bas, puisque je vous ai ; je n'ai rien laissé sur la terre, puisque j'en ai emporté mes amours. « Il lui disait d'ailleurs tout cela dans la langue des ramiers, langue assez obscure et que nos lectrices, si charmantes tourterelles qu'elles soient, nous permettront sans doute de traduire. D'autres fois il s'élevait à des hauteurs insensées : « Sus, ma colombe! plus haut, plus haut! On dit que c'est tout là-haut qu'est Dieu : peut-être finirons-nous, à force de monter, par le découvrir. » Mais ne voyant toujours rien que le ciel bleu , le soleil et les nuages, sur qui courait son ombre : « Oh! » s'écria enfin le nain, dans un transport d'orgueil, « puisque je suis libre, puisque l'espace et les cieux sont à moi, puisque j'ai sous mes pieds des nuages, des abîmes et des mondes, c'est peut-être moi qui suis le Dieu! » A ces mots, un rude coup de vent lui cassa l'aile ; comme toute brisée qu'elle était, cette aile se gonflait encore sous un petit souflle, il tomba mollement, mais il tomba : on eût dit un cygne blessé par une balle qui s'abattait. Ne pouvant calculer sa chute ni la diriger, il se laissa aller au courant de

LE MAGICIKN.

l'air. C'était un supplice atroce que celui de se sentir enfoncer ainsi, à petit bruit, dans un milieu fluide et insaisissable , sans savoir ce qui se rencontrerait au fond; le sol fuyait, fuyait toujours. Enfin, le nain se sentit pris par un autre milieu plus lourd et plus humide que celui de l'air : il était tombé dans un fleuve. Le nain ne savait pas nager, il reparut deux ou trois fois à la surface de l'eau ; ses ailes le soutinrent d'abord, mais peu-à-peu elles se trempèrent et ne servirent plus qu'à l'attirer au fond : il se noya.

Formica était, avec la science, tout ce que le magicien aimait au monde ; ce géant tenait au nain par le cœur ( les extrêmes se touchent), et sa mort lui fit verser des larmes améres; le sultan pleura son oiseau bleu.

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