LE DOUX ROMAN D'AMOUR
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Il y avait longtemps que Stell n'avait vu Amadis , lorsque celui-ci entra , un soir, chez le statuaire , le front soucieux et de l'air le plus tragique du inonde.
/( Devine ce que je suis depuis que je ne t'ai vu? » dit-il.
f< Malheureux?
— Pis que cela.
— Trahi?
— Plût au ciel!
— Quoi donc alors?
— Marié. »
Stell le regarda comme s'il voulait rire.
(( Hélas! oui, » continua Amadis ; (( j'ai rencontré mon idéal. »
Et il soupira. Le mariage et le poète étaient deux notions que Stell avait quelque peine à lier; aussi :
« Tu railles toujours, cher, et tu as tort.
— Moi, je ne ris plus, — des maris, surtout. — Je vois que tu ne me saisis pas , Stell ; il faut que je te raconte. Tu sais que, depuis un an, j'allais deux fois par semaine aux / Gelojî. Ce n'était ni la signora Pazzia, ni Brassemontagne, ni le chevalier Faquinet, ni Bradamante , ni Arlequin qui m'attiraient ainsi , c'était Colombine. Elle avait, aux lumières, de ces grâces italiennes qui vont au cœur, la voix perlée , les pieds fabuleux , la cheville bien nouée , le mollet saillant et ferme , le genou ,
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pour ce qu'on en voyait à travers sa robe, moelleux, les cuisses engageantes et bien attachées, la taille à tenir dans la main, les lignes du cou onduleuses et fines et conduites, avec toute sorte de charme, jusqu'aux seins, qui étaient frais, pleins et satinés , les mains royales , les ongles en ogive , les bras modelés à ravir, le menton le mieux tourné du monde , des fossettes dans les joues , la bouche petite et rose et plissée , qui semblait dire : M'aimez-vous ? le nez d'une ligne légèrement aquiline , les yeux noirs et longs encadrés dans un sourcil grec, le front haut et auréolé, les cheveux extravagants, drus et dressés avec un art merveilleux en dôme, en casque , en aigrette , en bouillons , en touffes abondantes et plantureuses , en boucles libertines qui , attirées par sa belle gorge , faisaient , sous leur ombre , de charmants nids d'amour où mon cœur allait se loger; quelquefois encore elle secouait en désordre sur le théâtre ses noirs cheveux dénoués, et alors il faisait nuit dans la salle.
» Je crus avoir trouvé en elle mon idéal; je la voyais la nuit, j'y révais le jour. Elle allait à
tous mes goûts; tu sais, ô Stell, mon horreur des squelettes; la femme maigre est, selon moi, une des sept plaies d'Egypte, si même elle n'en est pas la huitième; Colombine, toute blanche et toute pelotonnée , m'excita plus que je ne puis dire. Je l'aimai ainsi trois grands mois en silence; un soir que je sortais du spectacle, et qu'elle venait de jouer Caljpso montée sur un triton, je lui écrivis ce billet : — ((Je vous adore, 6 Colombine! Si la déesse dont, ce soir, vous portiez le nom eût été aussi belle que vous, jamais Télémaque ni même le vieil Ulysse ne fussent sortis de son île. » — C'était triomphant; mais elle ne répondit mot; le cœur d'une actrice, me dis -je alors, est june tour de Danaé où l'on ne s'introduit qu'en pluie d'or, et je n'en avais pas la moindre goutte; je ne tardai pas, toutefois, à lui adresser un second billet : — u Un mot, de grâce, un mot de votre main, belle, ou je meurs! Écrivezmoi au moins que vous me haïssez î /) — Devine ce qu'elle me répondit?
— Allez au diable!
— Point : (( Je vous hais. >>
— Eh bien?
— Eh bien I c'est qu'elle m'aimait. J'en perdis la tête, et, pour l'adorer de plus près, je me fis son Arlequin. Quand le rôle vou^ lait qu'elle me donnât sa main à baiser ou que je lui prisse la taille , et je le faisais plus souvent que ne voulait le rôle , d'ardents frissons me couraient sur tous les membres, et je disais alors les choses de l'amour avec un accent si pathétique, que la salle remuait*' Poète, je ne tardai pas à faire jouer des pièces de ma façon ; un soir, le théâtre représentait le ventre d'une baleine dans lequel je venais , tout brodequiné et la latte en main, rechercher ma Colombine; celait du haut comique, même que je me jetai au cou de ma belle dévorée avec un air si triomphant, que toute la salle me le rendit en bruits violents et facétieux. Or, Colombine se pencha à mon oreille, et, d'une voix que j'entendis, si faible qu'elle fût, au dessus de toutes les autres, me dit : « Je t'aime. Arlequin ! »
» Je n'essaierai pas de te dire si Colombine était belle; sa toilette folle et excessive, ses mousse-
Unes toutes raides d'amidon, ses manches flottantes, et toute cette végétation de rubans, de plumes , de ganses, d'oiseaux et defeuillages, qui faisaient d'elle, joints aux roses de ses joues, un vrai printemps en fleur, m'enivrèrent. Je tombai à ses genoux et m'écriai , les larmes aux yeux et souriant à travers mes larmes : u Colombine m'aime, je suis Dieu du monde ! » — D'abord, l'on crut que c'était dans le rôle, et l'on battit des mains avec une sorte de rage ; mais , s'étant bientôt aperçu , au désordre de mes sens , que j'improvisais , le public ingrat et stupide nous sifila. 11 fallut alors baisser la toile sur nos amours.
n Nous nous retrouvâmes seuls, Colombine et moi , dans le ventre de la baleine ; mais on nous y eût laissés trois jours et trois nuits, comme Jonas, que je ne m'en serais pas plaint, au contraire.
» Au bout de quelques jours, comme le scandale avait été public , Colombine vint me dire qu'il fallait nous marier. Ceci n'entrait guère dans mes idées ; le mariage est , selon moi , une coupe amère dont Dieu emmiella les bords avec un peu d'amour; mais Colombine me semblait
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si charmante , elle pleura de si belles larmes, elle était, en un mot, aux bords de cette coupe amère un si doux miel , que j'y trempai mes lèvres. Notre union fut aussitôt conclue. Le jour de ses noces arriva; quelle fête! Elle portait, comme toutes les vierges qui ne le sont pas , voile blanc etcouronne d'oranger et avait, soustoutcela, l'air d'une Notre-Dame. Jusqu'ici tout n'était, comme tu vois, que fleurs et ambroisie; mais, lorsque le solennel moment fut venu, et que, sortis d'un tourbillon de bruit, de danse et de musique, nous nous trouvâmes seuls, Colombine vint à moi d'un air caressant, et me dit : « Mon beau mari ( ce mot me fit pâlir ), j'ai des confidences à vous faire! »
)) Je devinai que jusqu'ici la vertu de Colombine n'avait pas été la plus nette du monde, et qu'elle allait me confier ses anciennes amours.
{< Je vous écoute, ma charmante; mais ne me croyez pas, je vous prie, un de ces maris hérissés qui chagrinent leurs femmes parce qu'elles ont, avant le jour de leurs noces, été belles et aimées : les fleurs ne se laissent-elles donc cueillir que par une abeille .^
— Ce n'est pas cela, » dit-elle; (( il s'agit d'autres aveux... — Amadis, cette gorge que vous aimiez si éperdument, sur laquelle vous avez fait tant de madrigaux et de sonnets, et où maintenant encore je vois que vous brûlez de poser vos lèvres, est
— Achève , ma Vénus !
— De carton.
— Ah! mon Dieu !... o
» Il y eut un silence durant lequel Colombine baissa les yeux en rougissant. Je l'attirai vers moi, et prenant l'air le moins désenchanté qu'il me fût possible : (( Il vous reste assez de charmes, ma bien-aimée, pour que nous nous consolions de celui qui vous manque; votre écrin de blanches dents M
» IciColombine éternua et l'e'm/z tomba, brisé en plusieurs morceaux, à terre. Ceci devenait inquiétant,
«Allons, » dis-je, « encore une illusion qui s'en va; au moins, votre fraîcheur — >>
» Or Colombine, voulant essuyer une larme qui coulait sur sa joue, laissa sa fraîcheur dans son mouchoir; je vis leparaître sous le fard une
peau |;archeminëe et des rides. Je fis encore bonne contenance, et la regardant sans trop de colère :
a J'adore les beaux yeux noîrs, et les vôtres..
— Hélas! je ne veux pas vous tromper, mon mari > je n'en ai qu'un...» dit-elle, en prenant l'autre dans sa main.
» C'était violent ; néanmoins , comme rien ne m'a jamais semblé plus bourgeois que noise entre mari et femme :
« Les beaux cheveux que vous avez, madame ! » Et j'y passai les doigts; mais ceux-ci s'étant emmêlés dans les touffes, je tirai et les cheveux suivirent. La terreur me prit alors qu'elle ne se démontât ainsi pièce par pièce.
(( Monsieur, » reprit-elle d'une voix dolente , « je dois encore vous avouer...
— Oh ! » brisons là , ma mie ; c'est assez de confidences, s'il vous plait ; je suis votre mari et vous êtes ma femme, mais nous ne vivrons jamais ensemble. »
» Colombine éclata en sanglots et se fondit en larmes : u Voilà comme ils sont tous ces hommes, ne nous aimant qu'à la surface!
— Avec cela q ue le fond est fort encourageant, vieux masque! »
)) Après tout, Colombine m'aimait; nous étions mariés; tout le monde la croyait belle; je me tus et me consolai en pensant que toutes les autres femmes étaient plus ou moins comme la mienne; — seulement, on ne le sait pas.
») Ici finit mon idéal. — Et toi, Stell, que fais-tu ?
— J'étudie.
— Quoi?
— Les sciences occultes.
— Folies , mon cher !
— Peut-être. Le malheur, du reste, m'a rendu superstitieux. Je me souviens que le jour où mon amour s'est rompu, j'avais rencontré, en sortant de chez moi, une vieille, hideuse, qui m'insulta. Si la vie était à refaire, j'aurais soin de ne m'entourer que de belles figures, cela porte bonheur, ô mon ami ! La laideur est un mauvais augure et im blasphème; aussi n'ai-je aucune confiance aux prières des vieilles dévotes, et ne croirai jamais que Dieu se plaise aux bai-
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sers d'une bouche édentée et difforme: autant vaudrait celui de Judas !
— Je suis bien, alors, avec Colombine, » observa tout bas Amadis. Elle me damnera.
(( A l'heure qu'il est, » reprit Stell, « j'étudie le grand livre de la nature, et j'en ai déjà tourné quelques feuillets.
— Tu ne penses donc plus aux choses du cœur, Stell?
— Si fait : mais j'ai là-dessus , comme sur tout le reste , de nouvelles idées ; au lieu d'une Notre-Dame blanche et pure, je voudrais à cette heure, pauvre statuaireque je suis, une femme fruste et endommagée , que je puisse redorer d'amour. »
Stell n'osa pas avouer qu'il s'était donné au démon.
Amadis prit congé du statuaire , en l'engageant à supporter joyeusement la vie , puisque lui, marié, riait encore. Notre poète garda Colombine et fit , plus que jamais , des sonnets , des madrigaux et des charades sur les beaux yeux , les blanches dents , les vives couleurs et les longs cheveux noirs qu'elle n'avait pas. L'art
esl un grand et magnifique mensonge ! Quelques unes de ses comédies eurent du succès ; il y jouait lui-même, comme depuis notre Poquelin , et faisait , pour sa belle moitié , des rôles agaçants : celle de Colombme au rouet attira la foule ; Arlequin se déguisait en paysanne afin de s'introduire chez Colombine et de filer à son rouet, comme disait Amadis , le doux roman d'amour.
SELVA SELVAGGIA.
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La France n'avait décidément plus qu'un fantôme de Roi. Charles IX s'en allait, de jour en jour, plus pâle , plus morose et plus courbé vers la tombe : il était vieux de vingt - trois ans.
Depuis prés d'un mois, la Cour habitait Vin-
cennes ; ce vieux château avait des bruits de fanfares , de ponts-levis et de chevaux , qui le réjouissaient et lui redonnaient un peu d'énergie : on avait soin de le tenir en grande fête. La veille du jour que nous allons dire , il y avait eu, dans l'une des salles, une allégorie du sieur de Pibrac , jouée par toute la Cour et représentant les planètes, les hyades , les pléiades, les douze filles d'Astreus, si bien qu'il n'y a constellation au ciel, un peu belle et honnête, qui n'y assistât. On avait aussi amené, à grands frais, de l'eau dans les fossés; et, comme l'on savait que le Roi aimait à se promener seul de nuit , au plus profond du bois , on y avait creusé des chênes et feint des grottes entrelacées de lierre et de coquillages , où se tenaient cachées les fdles d'honneur de la Reine. Quand Charles , tourmenté de ses longues insomnies , venait à passer prés d'elles , ces nymphes ou ces dryades sortaient de leur chêne creux ou de leur grotte de rocailles, et récitaient au Roi de beaux compliments en vers , qui le charmaient fort par le ton, les beaux yeux, les manières galantes et les lèvres emmiellées de celles qui
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les lui roucoulaient. Charles se plaisait, comme on sait , aux choses de la poésie.
On ne s'en disait pas moins à l'oreille, parmi les gens de la Cour, qu'un poison lent faisait mourir le Roi à petit hruit ; mais nul n'osait rechercher la main mystérieuse qui le versait ; c'eût été risquer sa tête.
La Reine-Mére , avec toutes ses filles d'honneur, habitait Vincennes.
Stell y était aussi logé depuis trois jours ; on l'avait chargé de quelques travaux de statuaire dans l'intérieur du château. Tant qu'il n'avait cherché que la beauté de la forme, l'artiste était resté calme; mais, depuis que la science et l'amour étaient venus jeter dans son cœur l'inquiétude de l'infini , il sentait se remuer en lui mille bruits confus et ténébreux qui l'attiraient, le soir, au fond des bois. On le voyait , entre les repos que l'art lui laissait, marcher, grave, solitaire et agité, par les lieux sombres, de l'air d'un homme qui voudrait ravir à la nature un secret impénétrable. Un grand bois était, pour lui, un sphinx énorme et chevelu qui savait le mot de cette énigme qu'on nomme
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le monde, mais qui le taisait par opiniâtreté : il fallait donc le lui arracher de vive force. La cabale accordait, du resle, aux arbres une puissance magique que le magnétisme a , dans ces dernieis temps , maintenue et confirmée : témoins ces forêts enchantées où Albert Durer nous jette au milieu des faunes , des chimères, des dryades et des sylvains. Nombre de mages célèbies que Stell avait lus affirment même que l'on a vu des arbres au milieu de la nuit , réveillés en sursaut et évoqués pai" un<' volonté forte, parler.
Stell était, depuis longtemps, tourmenté du désir d'essayer sur un chêne (c'était l'aibre fatidique) le mystérieux pouvoir que l'on disait exercé par les mages : ce soir-là, il ne rentra pas au château. Le ciel était sans lune; le bois était sombre: il y pénétia avec une sainte horreur. A chaque pas qu'il risquait dans l'épaisseur des massifs, il sentait son cœur se serrer : sa marche sur des feuilles sèches laissait, derrière elle, de longues traînées de bruit; et les rameaux des arbres faisaient tinter à son oreille d'étranges chuchotements dont il ne pouvait, malgré tous
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ses efforts , surprendre le sens. Ce peuple d'arbres avait des savants abîmés dans la méditation des secrets célestes , des orateurs , des prêtres, des acteurs récitant leurs rôles, des athlètes fondant les uns sur les autres à poings fermés et à bras tendus , de jeunes et amoureux couples , des filles lascives qui se renversaient mollement et toutes déchevelées sur la poitrine fauve et velue de vieux chênes : ou bien encore , ce bois était un temple égyptien; les arbres, des colonnes et des statues; le feuillage, la clef de voûte; les allées, des cryptes et des souterrains où Ton s'initiait. Steil sentit même ce bois secouer sur lui , avec ses rosées et ses ténèbres, une foule d'idées; l'ame du statuaire était aussi bien une forêt qui avait ses ombres , ses frissons , ses bruits confus , ses allées noires et profondes, ses profils durs, ses fonds sombres et sauvages, seU^a selvaggia ; et, en quelques instants, elle eut pris à l'autre toute sa rêverie.
Enfin, Stell rencontra un gros chêne isolé et chevelu : c'est ainsi que la cabale le voulait. Il s'arrêta. C'était le moment solennel. Les autres
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arbres semblaient attendre en silence le dénouement de cette scène magique. Stell hésita; le frisson le prit. Il crut voir briller dans les branches des arbres des yeux de chimères, de guivres et de sylvains : c'étaient des étoiles et des oiseaux de nuit qui regardaient. Cependant il prit courage, alla droit à l'arbre, lit sur lui les signes convenus , et enfin le pressant d'une voix forte et véhémente , il articula la terrible formule : — « Esprit mystérieux recouvert d'une écorce de chêne, au nom de Lucifer et d'Astaroth, les chefs de la troisième tribu, parle! parle ! »
A ces mots , le chêne s'entr'ouvrit avec fracas. Une bel le femme demi-nue, les cheveux flottants, les yeux vert de mer, comme les anciennes dryades, en sortit.
Stell tomba à genoux , la face contre terre.
« Esprit immortel, » dit-il, « si tu sais le dernier mot de l'énigme du monde, dût ce mot, en écumant sur ta bouche , faire sortir de ces arbres des nuées de démons et de fantômes, ou battre mon front des ailes froides de l'oiseau de la nuit; dût ce mot, en tombant, me briser; — esprit, si tu lésais, dis-le-moi!
— Je le sais, » répondit l'être fabuleux, — « c'est l'amour.
— Et qui êtes-vous ? un démon ou une hamadryade?
— Stell, regardez-moi. »
Il y avait un rayon de lune qui tombait entre les feuilles; le statuaire releva les yeux et s'écria :
« Amaltbée! »
C'était la magicienne.
(( J'attendais ici, » dit-elle, « le passage du Roi, en qualité de demoiselle dhonneur, et devais lui jouer un monologue de la façon de M. Dorât, où une bamadryade sort du creux d'un chêne pour voir et saluer un aussi grand monarque que celui de France ; mais à quoi bon toutes ces folies? — c'est vous qui êtes mon roi, ô Stell, puisque je t'aime!
— Vous m'aimez , Amalthée ! »
Et il lui baisa la main.
« Oh ! vous ne saurez jamais ce que je souffris, mon Stell , quand je te vis donner ton cœur plein d'amour et de choses sérieuses à cette poupée frivole, qui l'a renversé, en riant, comme l'on ferait d'un vase plein d'eau ! — Crois-moi, si
les femmes irainient pas, c'est qu'elles ne pensent ni ne savent; les têtes vaines font les cœurs vides. Comment veux-tu que cette fille, affolée de danses, de colliers, de bruit, de lumières, dont la vie est un éternel bourdonnement de joie dans un rayon de soleil , qui passe tout le jour à regarder , avec coquetterie , son cou et ses mains, découvre jamais en elle la place de l'amour? Oh ! non, il faut pour cela avoir souffert , comme moi , de l'abandon et de la science. Avant de te connaître, je m'étais jetée dans l'étude du bien et du mal avec la curiosité d'Eve : quand l'arbre de la nuit laissait pendre sur la terre toutes ses étoiles, j'ai souvent étendu la main vers ses rameaux , j'ai voulu cueillir vme de ces pommes qui sont des mondes , et voir quel goût avait le fruit défendu. Oh ! tu peux m'en croire, Slell, ces pommes de la science, et c'est sans doute une de celles-là que cueillit Eve la blonde, si belles au dehors et si vermeilles qu'elles semblent, ne sont que cendre en dedans. La science eut beau me mentir et me devenir amére, je la poursuivis d'un amour obstiné. Maître Auréole Ab-Hakek m'initia aux langues d'Orient, aux
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mouvements du ciel , au piogrès des métaux et aux secrets les plus ténébreux de la magie ; le mystère a des ombres et des abîmes qui avaient toujours tenté mon audace, et je me précipitai, avec une joie farouche , dans ce Vésuve de la science, où tant d'Empédocles ont disparu sans qu'on entendît même le bruit de leur chute.
)) Quand tu me vis, j'étais une de ces sirènes de ia science qui, sous le nom de filles du sabbat , attirent à elles tous les hommes sans se laisser cueillir par aucun : bien que belle et aimée , je suis restée vierge; et, blanche Galathée, c'est d'un baiser de toi, ô mon statuaire, que j'attends le feu du ciel. La science avait creusé, dans mon cœur, des vides que toutes les étoiles, qui sont des mondes , ne sauraient combler ; je sentis le besoin d'aimer, et la magie nous le défend. L'amour nous ferait perdre , dit- elle, notre empire sur la nature et le sentiment de l'infini, en nous isolant dans un homme; mais point ne le crois : quand Christ ressuscita la fille de Jaïre, il venait d'avoir les pieds baignés dans les longs cheveux et les belles larmes de Madeleine. Avant de te connaître, 6 mon Stell,
j'aimais d'un amour diffus toute la nature , les étoiles, les eaux, les bois, les fleurs, les nuits d'été, les abjmes, les hommes, les démons, les anges, les océans, les mondes, l'univers : eh bien ! je veux désormais les aimer en toi , Stell ; je veux donner sur tes lèvres un baiser à toute la nature ! Et puis , comme la magie nous servira, ô mon amant, pour nous reirouver dans toutes les grandes sympathies du monde ! Pendant ton sommeil , je t'enverrai mes songes; je suspendrai mon regard aux yeux des étoiles; je cacherai dans les branches ou l'onde des fontaines des pensées d'amour, et les fontaines et les branches te les rediront au long bruit du vent et des flots ; je soufflerai sur ta coupe une magnétique haleine , et je suis sûre qu'après cela tu boiras mon ame; je te donnerai, au signe de Vénus, un anneau que j'aurai enchanté du regard; et je sais que, tant que lu le porteras à ton doigt , tu m'aimeras , et aimée de toi , je découvrirai des secrets pour ne jamais vieillir et rester belle : nulle fée n'aura été si puissante! — Ce dicton fût-il vrai, « l'amour lait perdre aux magiciennes la divinité de la
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science, » je m'en consolerais, ômon Stell, dans un baiser; et je me trouverai éclairée, toutepuissante et bienheureuse, si tu veux être, à toi seul , ma science et mon Dieu ! »
Stell rêvait au bruit de ces paroles, et les lui rendait en regards et en baisers.
(( Je suis fée, » reprit-elle; (( si tu ris de ce mot, tu as tort : il y a dans le monde des mystères que la raison de l'homme n'expliquera jamais. J'ai des regards inévitables qui attirent à moi les hommes et les bêtes fauves. Ce soir, ce sont mes enchantements qui t'ont amené ici : j'avais mis ton nom dans un astrolabe et un souffle d'amour dans les feuillages verts; ces charmes finiront sans doute un jour par me gagner ton cœur ! n
Stell lui répondit qu'il n'était pas besoin , pour cela , des charmes de la magie , et que ceux de sa beauté lui suffisaient. Amalthée sourit d'un sourire grave et prit le bras de Stell. Ils marchaient depuis quelques instants dans le bois , lorsque le statuaire proposa à Amalthée de s'asseoir sur l'herbe , dans un endroit oïl il y avait un peu de lune. Elle rougit et
voulut bien. Alors elle se laissa tomber toute pâmée d'amour : leurs bras s'enlacèrent crispés et violents; leurs lèvres se prirent avec furie à un baiser inextinguible; les arbres agitèrent autour d'eux leur tête clievelue en signe d'amour; et la brise remplit les bruyères de rires et d'étonnements, de voir comme finissait une évocation magique au fond des bois.
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Jusqu'en 1 563, l'année commençait à Pâques; elle était alors mieux venue et plus fêtée; les prés, les jardins, les bosquets lui faisaient une robe verte brodée de lilas, de violettes, de giroflées et de pervenches; l'aubépine neigeait sur son front vierge; le ciel la regardait de l'œil le plus doux et
le plus bleu; le soleil la caressait comme sa blonde maîtresse, et la brise, ce doux baiser de la nature, cherchait amoureusement ses lèvres en fleur. On ne pouvait sortir alors sans recevoir des étrennes et des souhaits ; les oiseaux vous donnaient une aubade ou une sérénade, lesbluets et les marguerites s'inclinaient poliment sur leur tige; les vergers vous promettaient à bientôt des cerises, des groseilles et des baies, ces bonbons de la terre; enfin tout alors était vert comme l'espérance; bruit de l'onde, chant de l'oiseau, murmure du vent dans les jeunes feuilles, tout vous disait : Monsieur ou madame , je vous souhaite une bonne année.
Que voulez-vous maintenant que la glace, la bise et le grand linceul de neige qui ensevelit la terre au mois de janvier me souhaitent, sinon que je meure et que je m'en aille tout froid dans la fosse ?
C'est une déclaration du roi Charles IX qui dérangea ainsi l'ordre naturel du jour de l'an.
Or, ce 1" janvier de l'an 1573, l'on s'entretenait à la cour d'un nouveau prodige ; M. l'abbé de Scala avait rajeuni.
Voici comment la chose advint : la nuit du jour où il avait été chercher son élixir chez le magicien, labbé fit un rêve; il lui sembla revenir à dix-huit ans et reprendre son ancienne beauté. Quand il s'éveilla, la joie qu'il avait de ce rêve lui rendit des couleurs depuis longtemps oubliées. Au bout de quelques jours, que ce fut l'effet de l'élixir ou du rêve , ses cheveux reblondirent, ses rides s'effacèrent, ses yeux éteints reprirent leur feu , ses dents leur blancheur , ses joues et ses lèvres refleurirent ; l'abbé redevint plus affolé que jamais de cette seconde beauté, et se surprit maintes fois à lui donner dans son miroir des baisers d'amour. Pour se conserver désormais dans toute sa fraîcheur, il chassa de chez lui les vieilles qui le servaient , et ne s'entoura que de jeunes et frais visages. L'idée lui vint encore que l'eau d'Auréole Ab- Hakek aurait plus de vertu si elle lui était versée par une main adolescente; le prêtre chercha son Hébé, et il crut la trouver dans Astréa, la blanche et fabuleuse fille aux cheveux noirs.
Ce gynécée de jeunes femmes dont Astréa était la favorite fit causer dans le monde; l'on ne
voulut croire que ces belles aux seins dorés, aux lèvres roses et aux mains veloutées laissassent si bien en repos le cœur de l'abbé, qu'il n'eût jamais pour elles un frisson ni un battement : or, rien de plus vrai ; ce cœur ne battait que pour lui-même, et toutes ces charmantes femmes achetées à grand prix ne servaient, avec leurs doux regards et leurs soulfles chauds, qu'à rajeunir cet homme.
Astréa, d'ailleurs, avait le prêtre à dégoût; et , pour belle qu'elle fût, sa beauté semblait si singulière et si idéale, qu'on la croyait sans amours. C'était une erreur.
Depuis quelque temps , Adelbert avait un génie qui lui était envoyé par Phœbé , et qui l'initiait, de nuit, aux célestes amours. Jamblique, Jérôme Cardan, Cornélius Agrippa et quelques autres, au xvv siècle, étaient renommés pour ces sortes de commerce avec des esprits qu'ils disaient venir des astres : Est mihi ge/iius e Mercuiio missus '.
Cette croyance , après tout , remonte à une très haute antiquité , et tient sans doute à ce
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que, comme dit la Bible, il n'est pas bon que l'homme soit seul ; les religieux et les savants qui manquaient de femmes ont, pour peupler leur solitude , fait descendre du ciel des anges ou des génies. Auréole Ab-Hakek eut le désir de consulter celui d'Adelbert; car le savant, à mesure qu'il avançait dans l'étude , rencontrait des voiles impénétrables que sa main d'homme ne pouvait soulever.
C'était une nuit sans étoiles. Adelbert dormait. Le magicien entra sans bruit dans la chambre à coucher du jeune page , et s'effaça derrière les rideaux du lit. Minuit sonna. Au dernier mot de cette voix de cuivre qui réveille et agite les morts dans leurs tombeaux , le mafficien vit blanchir, au milieu des ténèbres , une forme de femme ; elle marchait vers le lit , et passa près d' Ab-Hakek avec un petit souffle. Sesyeuc étaient deux étoiles; ils éclairèrent la chambre toute noire de nuit. Autour d'elle il y avait ce nimbe blanc qu'on prendrait sur les vieilles toiles allemandes pour une fumée de marbre ou une poussière de mort, et son corps était si fluide , qu'il glissa dans l'ombre
sans le moindre mouvement. Cependant Adelbert s'était levé sur son séant :
« Ah! c'est vous! » dit-il; et, lui baisant les mains : « Astréa , je vous aime !
— ... L'amour est couleur du ciel, Adelbert, l'amour est bleu !
— ... Quelle nouvelle m'apportez-vous des
astres ?
— Toute fleur de la terre a dans le ciel son étoile qui lui dit : Croîs, petite fleur au cœur de miel ; croîs , ma petite ame bien-aimée ; je secouerai de là-haut sur toi ma large corolle , et j'en laisserai tomber plus de poussière d'or, de miel et d'ambroisie qu'il ne l'en faut, petite fleur, pour être belle comme une reine !
— Qu'est-ce que le monde, Astréa?
— Le monde est un point posé au bout d'une phrase que Dieu a écrit dans l'immensité, et voilà pourquoi le monde est rond.
— Et les étoiles?
— L'œil est le signe de l'intelligence; les étoiles sont des créatures arrivées à l'état parfait ; elles sont tout œil.
— Quelle est la grande loi de toute la nature ?
— C'est l'amour : le monde est éclos d'un baiser de Dieu, w
Ce dialogue étrange , obscur , incohérent , entrecoupé de silences, donnait à cette scène de nuit un caractère particulier : les cheveux noirs d'Astréa coulaient, en flots de ténèbres, sur le lit blanc d'Adelbert; le beau page rêvait, sa tête dans sa main ; ses seins bombés, douteux et charmants sortaient à demi de sa chemise indiscrète, et l'on pouvait suivre sous le drap la ligne onduleuse de tous ses autres contours. L'hermaphrodite endormi, que l'administration du Muséum a entouré d'une barrière de fer pour en écarter les baisers , n'est ni plus engageant ni plus beau. Dès qu'il y eut un peu de jour dans les vitres , elle fit signe au page qu'elle devait le quitter, et d'une voix timbrée aux sons de la musique des astres :
(( Adieu, » lui dit-elle, « voici l'aube qui se lève dans le ciel , la lune s'en va ! >•
Elle s'évanouit alors comme un rêve.
« Oh! » réfléchit Ab-Hakek , « il n'y a donc
que moi au monde qui sois seul, comme ces monts fauves, insensés et solitaires, qui ont toujours la tête dans un ciel sombre, sur qui ne descend jamais de rosée , et dont les flancs sont fouillés par les ongles des vautours et de la foudre ; mon amour fait peur aux colombes.
— Souffre donc, ambitieux ! étends sur ton flanc qui saigne , ô savant , le bleu manteau du ciel semé d'étoiles d'or, de peur qu'on ne voie ta plaie et qu'on ne rie ! — Tu as voulu te faire Dieu, Auréole, et voilà que les vers te rongent sur ton autel, ô grande idole de bois, qui croyais, pauvre fou, que l'on pouvait se passer d'aimer !
— Tout ceci me fait mal à voir: sortons ! » Astréa n'aimait Adelbert qu'endormi ; elle
avait bors de là un autre amour.
LE KENDEZ-VOUS.
!Lg aiB!a©iE=w@(y)i.
J'ai voulu visiter ton cœur , mon Adelbert , avant d'y reposer le mien ; je t'ai envoyé un esprit des astres, pour t'initier aux félicités du ciel, à ces mystiques amours dont aiment les étoiles, et comme je t'ai trouvé libre de toutes convoitises de la terre, je me donne
enfin à toi, — ô mon soleil! Il me fallait, vois-tu , le temps de pleurer ma virginité sur les montagnes : j'ai erré, six mois, au bord des lacs, au fond des bois et au sommet des hauts lieux , regrettant ma blanche couronne et disant adieu à mes illusions de fille , ces prudes fleurs qui meurent au souffle de l'amour. Maintenant, je suis prête : viens; et si ton cœur est encore pur comme l'onde où je descends, le soir, me baigner avec mes sœurs les étoiles, si tes mains ne se sont point souillées à de charnels attouchements , je te permets de dénouer , toi mortel , ma vierge ceinture , et de jouir de ces flancs sacrés qu'un Dieu même n'a jamais déflorés du regard.
Tous les hommes sont ainsi suspendus aux longs regards des étoiles ; mais ces amantes du ciel ressemblent aux filles de la terre, qui ne peuvent jamais se rejoindre à leur idéal. Moi seule, la souveraine du firmament, j'ai pu quitter mon palais de cristal de roche , où vous serez le roi et moi la reine , ô mon adorable !
P.~S. Je t'attends, jeudi au soir, chez maitre Auréole Ab-Hakek.
AMALTHEE.
iara^LiTMii.
Depuis six mois , Amalthée avait quitté la cour et était la maîtresse de Stell. Le statuaire et la magicienne habitaient, à quelques lieues de Paris , un château à fonds d'arbres sombres et massifs sur lesquels se détachaient des statues , des gerbes d'eau et de gros vases de fleurs
portés par des Amours. Amalthée passait son temps à inventer des charmes et des toilettes qui retinssent le cœur de Stell ; souvent elle se promenait dans le parc, en courtisane romaine, les pieds nus et un cercle d'or dans les cheveux, ou bien elle portait, à la mode du temps, un feutre à ganses de perles , de hautes fraises , des manches à crevet , un corsage mince et frêle sortant d'une jupe ample, renflée et arrondie comme une ruche à miel, des bas de soie rouge brodés or, et autour des mains des effloraisons de dentelles et de rubans qui les nuançaient de belles ombres bleues; ou encore, Amalthée laissait bouillonner sur ses reins les vagues de sa chevelure, et comme celle-ci eût traîné à terre, elle la faisait porter par derrière à un petit page nègre, et marchait, vêtue de blanc, dans de grandes allées orangées d'un sable fin.
Stell, comme amant et comme artiste , lui savait gré de toute cette coquetterie touffue , superfine et charmante, et la mamelle d' Amalthée, dure et ronde, lui avait servi de moule pour se faire une coupe dans laquelle il buvait.
Nous devons ajouter que Stell découvrait de
jour en jour, dans Amalthée, des mirages nouveaux et surprenants ; la beauté ne se laisse jamais deviner tout d'abord, et ne relève tous ses voiles qu'après une initiation. Cette femme appartenait, comme l'on sait, au type de la renaissance ; elle en avait les attaches solides , les saillies libidineuses et le muscle frémissant; mais l'inquiétude de son ame donnait, à cette beauté charnelle et concupiscente, une mobilité que n'ont ni les femmes antiques, ni les odalisques , ces ruines vivantes et superbes du paganisme écroulé; de telle sorte qu'Amalthée, toujours la même et toujours nouvelle , tenait lieu, à elle seule, de tout un sérail.
Le xvi^ siècle cherchait, comme le nôtre, la femme forte ; mais il l'entendait autrement : la femme forte, pour lui, était une de ces femmes abondantes, superflues et magnifiques, qu'on retrouve su les toiles de Rubens ou du Titien , et que celles-ci semblent vouloir repousser de leurs fonds sombres et bitumineux, sous prétexte qu'elles sont vivantes et qu'une toile ne doit garder que des mortes. Amalthée, sans donner dans les excès du goût flamand » était de
190 l'E MAGICIEN.
cette beauté ample et solide , la seule qui se maintienne en passant dans le marbre.
Stell avait, depuis quelques jours, repris son e;roupe de la Samaritaine, et Amalthée lui servait de modèle. On était au mois de juin. La belle amoureuse posait demi-nue, et la cbaleur lui donnait cette moite transparence de chair qui va si délicieusement aux brunes; ses bras très blancs , fermes et polis , s'enlaçaient avec une grâce solennelle autour d'une urne ; ses flancs, noyés et féconds, se soulevaient sous un souffle puissant ; la fugue des reins donnait naissance à une ligne grasse et onduleuse qui , conduite des cuisses, lesquelles étaient d'une blancheur de marbre, jusqu'à la cheville, se perdait mollement dans ce doux nœud d'amour. Une chevelure folle lui jouait sur le dos au petit souflle d'un vent d'ouest; ses épaules étaient d'un grand luxe , et le col s'attachait , eu fuyant , à une belle gorge pommée de deux petits seins blonds et durs , que Stell aimait à cueillir dans sa main comme les fruits de la femme. Autour de toiites ces magnificences était répandu un rayonnement d'amour qu'on ne
retrouve pas souvent aux plus belles, et qui pénétre à leurs côtés l'épiderme des hommes. Amalthée était donc, de tout point, une très-adorable Samaritaine, qui, si elle l'eût rencontré comme l'autre, au bord d'un puits, eût tenté Dieu.
Stell quittait souvent son ciseau et son marbre pour baiser les bras et les seins nus de son modèle.
« Travaille donc, » lui disait-elle, « mon beau nonchalant !
— Je travaille , » répondait Stell , en l'inondant de son regard et en passant amoureusement ses mains et ses lèvres sur les belles formes d' Amalthée ; « je travaille , mon amour ! A tes genoux, j'étudie bien plus que si je passais ma vie à pétrir le marbre et à feuilleter des in-folios. — Vous êtes ma J^enus victrix , à Amalthée ! Vous êtes mon livre ; laissez-moi donc vous apprendre du regard! Poète ou artiste, j'en saurai plus dans un regard et un baiser de toi, ô femme ! que dans toutes les toiles du Sanzio et les marbres de Jean Goujon. — Aimer , c'est savoir î — Si tu voyais toutes les idées qui me viennent quand je t'ai là voluptueuse et nue.
quand je caresse tes blondes épaules, ô ma beauté ! tu me dirais : Stell , laisse-là ton marbre et tes ciseaux, regarde-moi, touche-moi, aime-moi, c'est tout l'art ! — On me croit l'artiste de ces statues de Diane et de Pomone qui ont fait ma réputation; on a tort : cet artiste, Amalthée, c'est vous ! — Je ne veux pas dire que vous ayez jamais risqué vos mains blanches et délicates contre nos rudes blocs de marbre, ô mon amour ! mais vous m'avez révélé la beauté, et la beauté, c'est l'art du statuaire. Moi qui avais jeté ma vie au courant de la foule et qui m'étais résigné à l'oubli, je me sens de force aujourd'hui à soulever des rocs et à tailler des montagnes ; s'il n'y a jamais eu , depuis Alexander Magnus, de statuaire assez hardi pour attaquer le mont Athos , c'est qu'il n'y en a pas eu un qui aimât !
— Je vous admire , Stell ; jamais je ne vous avais entendu donner ainsi à pleines voiles dans le madrigal. Vous, jusqu'ici sombre, étrange, taciturne , vous devenez galant ! — Dites-moi , est-ce que vous ne m'aimez plus?
— Si , je t'aime !
— Vous me le diriez mieux il y a huif
jours! — Ecoutez , Stell , je ne vous en veux pas d'être triste et froid par instants ; vous avez sans doute vos raisons pour être ainsi; mais je veux que tu m'aimes ! — Moi aussi , je suis quelquefois sérieuse ; mais il ne faut pas , pour cela, me plaindre ou me blâmer! Heureuse , je le suis près do toi , mon Stell î c'est l'étude qui m'a faite ainsi; et puis, j'ai été si brisée, si seule; j'ai tant souffert, que mes lèvres ont désappris le sourire : — je n'en aime que mieux ! Je t'aime de toutes mes tristesses ! Dans le monde , quand je vois de jeunes filles t'entourer de leurs folâtreries , je me dis, avec une conviction qui me rassure, vilaine jalouse que je suis : — Ces filles-là rient trop pour l'aimer! — C'est que je t'aime sérieusement, moi, je t'aime tout au fond, Stell , là où le cœur est sombre. — Et toi? »
Stell ne répondit pas ; il lui baisa le bout des lèvres.
(( Oh! d'abord, vois- tu, je ne serais pas comme les autres femmes, moi. Les belles amoureuses, en vérité, qui ne poignardent seulement pas leurs amants quand elles les trou-
vent infidèles! — Tu ignores peut-êhe encore de quelles amours nous aimons, nous autres, filles de magie? je vais te le dire. — Augustina était une brune orpheline qui s'en allait comme moi, par le monde , cherchant de la science et de l'amour; un cavalier, nommé Gaston de Pontequadrato , la vit et l'aima; Augustina aima le cavalier. Ils vécurent quelque temps comme nous vivons , heureux et enivrés l'un de l'autre ; mais le cœur des hommes est une hirondelle qui quitte les femmes dés que le printemps les abandonne. Augustina n'était plus jeune, et elle avait eu des tourmentes de cœur qui font vieillir avant le temps : l'hiver était venu pour elle. Le cavalier s'envola ; elle en mourut. Mais Augustina morte se vengea. Le lendemain, Gaston, en se couchant, trouva dans son lit le spectre de la femme qu'il avait aimée : il voulut la fuir; mais cette femme se colla à son flanc. Éperdu, violent, échevelé, il monta à cheval et se lança au galop dans des chemins abruptes et solitaires ; inutile : la femme pendait toujours à son côté et le harcelait. Il vécut ainsi six mois; mais, las de son
supplice, voyant qu'il ne pouvait se délivrer de cette femme, et qu'il ne goûterait plus au monde ni repos, ni bonheur, ni amour, il se tua. — Stell, je t'aime comme Augustina aimait Gaston; si tu m'es jamais iniidèie, j'en mourrai; mais, le lendemain , je sortirai de mon sépulcre et j'irai te trouver dans les bras de la femme que tu m'auras préférée , et je te dirai : « Te souviens-tu d'Auguslina? Je suis morte comme elle, et je viens chercher mon amant ! — Si cet amour t'effraie, Stell, dis-le-moi. — Mon Dieu! sois
sincère, dis-moi : — Amalthée, je ne t'ai
— Non, ne me le dis pas, trompe-moi....; je préfère encore cela. Dis-moi que tu m'aimes!
— Les singulièies idées que vous avez aujourd'hui, Amalthée! — Mais vous, dites-moi, vous, m'aimerez-vous toujours?
— Toujours ! — Cependant, je dois te l'avouer, il y aura encore quelqu'un que j'aimerai plus que toi.
— Madame !...
— Allons, vilain jaloux, pourquoi prendre un air sévère et marital qui vous va k faire rire .''
— Et cet autre que vous aimez plus que moi...
— Ces! toi-:nème, ou, pour mieux (Jire,Sl<>ll, c'est ton idéal. — Ecoute : tu es beau, mon slatuaij-e, tu es jeune, tu as de grands yeux noirs dont je suis folle ; depuis six mois que je le connais, je découvre chaque jour en toi mille charmes nouveaux ; je ne doute pas que plus je te saurai à fond et pkis je t'aimerai , mais c'est le sort de nos amours ici-bas de dépasser toujours leur objet : or , l'homme et la femme qui s'aiment le mieux ne se remplissent jamais tout le cœur. Ceci prouverait que cette vie ne nous contient pas tout entiers, et que nous nous retrouverons ailleurs tels que nous nous aimons. Si beau que tu sois, leStell que j'ai dans le cœur l'est encore plus ; je t'aime tel que tu seras un jour; nous nous sommes sans doute déjà connus quelque part, ô mon amant! Est-ce qu'il ne l'a pas semblé souvent que nous nous souvenions l'un de l'autre, et que les mots d'amour qui nous venaient sur les lèvres, le soir, au fond des bois, nous les avions déjà dits , il y a quelque mille ans, dans ce monde-ci ou dans un autre? Alors, sans doute, nous étions encore bien moins conlents l'un de l'autre que nous ne le sommes
aujourd'hui; mais nous nous aimions déjà dans l'avenir. Je ne suis pas de ceux, vois-tu, qui on( foi au néant; je crois, au contraire, que les mondes, les deux, les animaux, les hommes renaissent au milieu de chaudes et éternelles étreintes sous les inépuisables fécondités de la mort. — Si nous pouvions entendre maintenant tous les bruits de la nature, nous n'y saisirions, j'en suis sûre, que des souffles d'amour qui poussent la matière inerte vers le mouvement et la vie, que des êtres qui s'attirent dans des embrassements ineffables; le monde est un baiser sans fin : les générations de feuilles, d'herbes, de Ilots, d'étoiles, de tout ce qui vit au ciel, sur la terre et au fond des mers se renouvellent et se refécondent éternellement sous des désirs inextinguibles qui montent des profondeurs de l'abîme... Mêlons-nous, ô Stell, à cetle grande volupté de la nature; aimons-nous en tout ce qui aime ; unissons-nous aux amours des feuilles, des océans , des abîmes et des étoiles , afin de nous perdre et de nous retrouver éternellement dans ce grand baiser du monde! »
Amahhée était . en disant ainsi, d'une beauté
lyrique; Stell sentait que le moment viendrait où cette femme s'élèverait si haut qu'il ne pourrait plus la suivre, et que tout son bonheur alors lui échapperait. Il avait même entre ses bras des tristesses d'amour et des lamentations de cœur qu'il n'eût pas données , il est vrai , contre toute la joie du ciel, mais qui l'agitaient profondément. L'amour est une faiblesse ou un excès de force; dans ce dernier cas, je ne sais rien au monde de plus funèbre, de plus ténébreux, de plus claustral; or, Stell aimait par excès : sa passion ne ressemblait nullement à celles dont Anacréon, Voltaire, Dorât et Millevoye ot)l fait des temples de marbre couronnés de fleurs ; la sierme était un crypte, un souterrain où il n'y avait d'autres flambeaux qu'Amalthée. Aimer est une chose tellement extrême, qu'il n'y en a guère qu'une autre au delà, mourir; et le souffle qui , au dernier jour, emplira d'un bruit terrible la trompette de cuivre de l'archange, sera quelque souffle d'aniour attardé dans la nuit du monde.
« Vous me trouvez sombre, » repartit Stell, « et vous en ignorez la cause; Anialthée , je suis
triste d'aimer! Oui, voici le tourment de ma vie, j'ai étendu mes bras à l'univers et j'en ai toujours été repoussé ! Oh ! si vous saviez quelle charité me dévore , quels flots d'amour insensés et turbulents j'ai refoulés au fond de mon cœur ! Il y a des moments où je voudrais que vous fussiez la nature, Amallhée, pour l'élreindre, avec frénésie, dans un embrassement; je recueille avec mon cœur les débris de tout ce qui fait naufrage dans le monde, et j'ai au fond de mes entrailles des douleurs inconsolables pour les maux de l'humanité; mais quand je viens à me heurter, avec toutes ces douleurs, contre l'indifférence et l ironie de la foule, oh! c'est alors que je saigne ! — Quand donc les hommes s'aimeront-ils?
— Le jour viendra , Stell , où ce soleil de charité se lèvera sur le monde et en réchauffera toutes les ténèbres; en attendant cette aube, aimons-nous dans la nuit et les angoisses du cœur! aucune étincelle humaine n'est perdue, et deux pauvres cœurs, énamourés et oubliés dans l'ombre, font plus pour le bonheur de l'humanité que ces tueurs d'honuncs ((u'on nomme
conquérants et qui remuent la terre à grandes ruines : — deux cœurs qui s'aiment font avancer le monde vers l'amour! ils préparent cette grande union qui fera de Jous les hommes et de toutes les femmes une seule femme et un seul homme. Crois-moi, mon Stell, l'aniour est une religion et un culte : qui aime prie! — Je suis quelquefois entrée dans vos temples; mais, alors, faible atome, qu'est-ce que ma prière solitaire et impuissante, qui se perdait en un léger murmure sous les voûtes sombres! Maintenant, je prie dans les étoiles, les feuillages, les bruits d'oiseaux et de fontaines, les senteurs des lilas, des mélèzes et des genêts fleuris , je prie, ô mon amant, dans toute la nature, je prie en toi! — Écoutons, autour de nous, mon Slell, Thymne éternel que dit le monde ; mêlons nos amès à cette grande a me de la nature; soyons la forêt qui gémit échevelée, l'océan qui gronde, l'écunie à la bouche, le nuage qui rêve, l'oiseau qui chante, l'insecte et la cloche qui bourdonnent; recueillons toutes les strophes errantes de cette ode que le métal dit à la plante, et la plante à l'oiseau, oi l'oiseau à l'ame, car cette ode im-
mense, intarissable, profonde, échevelée, ô mon amour, c'est Dieu. — Au milieu de tous ces êtres écumants et audacieux qui essaient le grand bégaiement du monde, les femmes sont comme les
étoiles, elles regardent e( pleurent d'amour »
Amalthée essuya une larme et regarda Stell. — « Tu m'as crue jusqu'ici une fille de chair et de volupté; oh ! tu ne sais pas, avant de descendre jusqu'aux sens, combien j'ai porté haut les rêves et les chimères de l'arae ! A l'âge de vingt ans , j'avais déjà , comme plusieurs femmes de mon siècle, mordu à la pomme verte de la science; théologie, mathématiques, arts occultes, droit romain, médecine, histoire , j'avais tout dévoré; j'étais aussi lettrée qu'Héloïse et aussi savante que Restituta. C'était un mal. Te dire alors vers quels mondes impossibles , quelles fantaisies , quelles solitudes d'idées je m'élançai , Stell , je ne le pourrais; mais, un jour, brisée à l'aile, je tombai, et dans ma chute profonde, solitaire, impitoyable, sombre, je m'attachai désespérément à toi! Tu es la seule forme saisissable que j'aie rencontrée dans ma tombée des cieux , la seule bianche (pii me retietuie
202 LE MAGICIEM.
sur l'abime de la science. Je t'aime ! j'ai soif de toi, soif de tes baisers, soif de les étreintes d'amour, mon adoré; je t'enlace à deux bras de peur d'être brusquement reprise par le vide! Les extrémités de toutes choses, vois-tu, touchent à des résultats imprévus, au bout de l'esprit il y a la chair. Ceci t'explique comment je t'aime d'un amour qu'aucune autre femme ne te donnerait ! — J'ai souffert si longtemps, mon Stell, avant de rejoindre en toi mon corps à monamel Depuis que je t'ai , je me sens revivre dans toute la nature, je me retrouve, je suis heureuse. — Embrasse-moi!... laisse-moi, mon Stell, laissemoi, sur ton amoureuse bouche, cueillir le monde et les cieux dans un baiser ! »
Stell prit Amalthée toute pâmée d'amour, et la porta sur un lit de satin noir, qui fit valoir et détacha à vif la blancheur neigeuse de cette femme nue. Elle se penchait, moite et renversée; tous ses membres s'abandonnaient , mais ses bras, d'une fermeté et d'un froid de marbre, excitaient à un degré frénétique le statuaire... Au bout de (|U('l(jues heures , bercé de volu[)tés, Stell s'endormit. Quand il s'éveilla, il
se retrouva la tête sur le sein d'Amalthée, qui passait autour de lui ses mains avec des paroles et des signes magiques : il se leva épouvanté.
« Oh! )) s'écria-t-il , u que fais-tu là, malheureuse? tu vas me rendre possédé du démon ! »
Et il tomba évanoui dans les bras de la magicienne.