‹ Le magicienChapitre 12 sur 22 · LA PIERRE PHILOSOPHALE · texte numérisé non relu

LA PIERRE PHILOSOPHALE

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Marie savait que Stell s'était jeté de désespoir dans les eaux du fleuve, et la rumeur publique, qui grossit tout, le lui avait dit mort. Depuis ce temps, la jeune fille restait plongée dans une douleur inconsolable ; elle n'avait de goût qu'à verser des larmes, et visitait tous les jours le

cimetière des Innocents, où l'on avait enterré sa mère. On sait que ce cimetière était surtout hanté par les alchimistes, qui croyaient surprendre, dans les figures et les ornements de pierres coloriées, le secret du grand œuvre. Le nombre de ceux qui venaient étudier ce livre, bâti avec soin par Nicolas Flamel, passait pour plus considérable que celui des veuves ou des orphelins qui venaient pleurer sur des tombes; peut-être était-ce afin que le champ des trépassés ne restât pas trop désert et trop inculte, que l'on avait ainsi imaginé d'y enfouir un trésor.

Marie aimait , d'ailleurs , la fontaine , à cause d'une statue qui était du Jean Goujon, et qui, entourée de quantité de monstres marins taillés à demi-bosse, pleurait si fort, qu'elle donnait envie, selon Sauvai, à tous ceux qui la regardaient , de pleurer. Marie passait, tout au contraire, sans y jeter un coupd'œil, devant le tombeau de madame Yollande, gros.se pierre taillée en forme de tumulus , avec cette inscription : a Cigist Yollande Bailly, qui trépassa l'an 1 51 4, le 128 de son âge, le 48 de son veuvage , laquelle a veu ou pu voir, devant

son trépas , deux cent quatre-vingt-quinze enfants issus d'el'e. » Or, un soir que Marie s'était attardée devant le tombeau de sa mère , et que, perdue dans l'épaisse chevelure d'un saule, elle avait trompé la ronde du gardien , l'idée lui vint de demeurer là toute la nuit. Le ciel était sans lune; il soufflait un vent d'automne qui remuait la robe des arbres avec un bruit de feuilles sèches. La nuit tombait à larges pans sur les tombes ou les statues , et leur donnait à toutes des airs de spectres. Il n'y avait jusqu'aux cyprès, aux ifs et aux saules qui ne semblassent, dans cette nuit , des fantômes d'arbres. Marie avisa tout cela sans frayeur ; elle avait assez souffert pour être brave , et il ne pouvait guère se trouver même au cimetière d'ombre plus livide, plus errante et plus désolée qu'elle.

Cependant Marie vit distinctement venir à elle deux ombres : l'une était d'une grandeur surnaturelle, l'autre avait taille d'homme; elles marchaient à pas égaux et en silence. Toutes deux semblaient sortir de l'un des piliers du charnier où, dit Nicolas Flamel, était grossièrement crayonné un homme tout noir. Marie ne douta II. 11

plus que ce ne fût cet homme noir qui s'était délaché du mur et qui servait de guide à quelque nouveau venu dans le cimetière. Les deux hommes s'arrêtèrent avec une attention très grave devant les figures hiéroglyphiques des arches; ce fut entre eux un long colloque sur la main qui tenait une écriloire, les deux dragons, les trois ressuscitants sortis nus du sein de la terre, les deux anges enroulés d'une banderole, l'homme enlevé en l'air par un lion ailé; mais le bruit de cet entretien n'arrivait pas jusqu'à l'oreille de Marie; ces paroles lui faisaient l'effet de paroles mortes. Ceci commençait à 1 inquiéter. Les deux hommes venaient droit à elle. La jeune fille se mita fuir; mais , craignant que le bruit de ses pas sur les feuilles sèches ne la trahit, elle s'arrêta. Cependant les deux hommes n'étaient plus qu'à une distance de quelques minutes , et ils ne pouvaient passer sans la voir. Marie fut alors prise d'uneidée soudaine. Elle vit, dans le mur du cimetière, sous une tête de Gorgone qui hurlait et qui, dans tout autre moment, lui eût fait peur, une nicbe vide. Il y avait sans doute eu, dans cette niche-là, quelque statuette que le temps ou les hom-

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mes avaient détruite. La nuit était noire, Marie était vêtue de blanc et voilée comme une madone; elle résolut d'entrer là. Il fallait se hausser pour y atteindre; mais la peur lui donna des forces, et, suspendant ses mains et ses pieds à quelques saillies de sculpture , la jeune fille réussit à se placer dans la cavité de la niche. Là elle croisa ses deux bras sur son sein, retint son souffle <'t prit l'immobilité d'une statue- Les deux hommes passèrent.

(( Voilà, » dit le plus grand, « une statue que je n'avais jamais remarquée! — Par Hermès! c'est une sainte Vierge. Pardon, ô Nicolas Flamel , toi que j'accusais d'une lacune dans la démonstration du grand œuvre! — Cette vierge est le symbole , jeune homme , de la couleur blanche que doit revêtir la pierre quand elle a été suffisamment lavée et purifiée au feu. C'est ici la neuvième opération. ))

Marie reconnut la voix de maitre Auréole Ab-Hakek.

Le jeune homme , recouvert jusqu'aux yeux , ainsi que le mage, d'un grand manteau noir, avait l'air distrait. Sa poitrine se gonflait avec

(Jes soulèvements immodérés : on eût dit que cette vue de blanche madone remuait au fond de son cœur de tristes souvenirs. Marie ellemême se sentit troublée , toute statue qu'elle était, dans ce moment-là. Il y avait, du reste, entre elle et les deux hommes, tant de nuit, que l'on ne voyait briller que leurs yeux, et que Marie , sous son voile , était complètement éteinte.

(( Avec cela , » observa tout haut Auréole Ab-Hakek , « qu'elle est voilée : symbole évident du secret où il faut tenir les oeuvres du magister et de la fumée blanche qui , comme une gaze légère , couvre au neuvième degré la superficie du creuset. Le Nicolas Flamel est vraiment un grand homme ! »

Le compagnon gardait un silence morne.

(( Que vois-je! » reprit encore Ab-Hakek (et la statue sentit un frisson lui courir sur tous les membres), une ceinture! Oh! mais, voilà ce que je cherche depuis dix années, le lien entre le volatile et le solide , la ceinture qui noue le corbeau au dragon! — Ami, voyez-vous de quelle couleur elle est ?

— Non.

— Tant pis , car si nous savions au juste la couleui' de cette ceinture, nous trouverions facilement quel métal elle simule; je crois pourtant entrevoir qu'elle est rouge. — Ainsi le cinabre serait le lien ! — Oh ! je viendrai demain de bonne heure examiner cette statue. Singulier que je ne l'aie pas encore vue ici , moi qui y perds toutes mes journées; au reste, les sages le disent , c'est au moment où l'on désespère de trouver le grand œuvre, qu'un hasard vous met

sur la voie. »

Les hermétiques avaient étendu la loi du progrès à toute la nature et surtout aux métaux ; ceux-ci processent , selon eux , en suivant le cours des siècles, vers un état parfait, qui est l'or : l'alchimie prétendait hâter cette action lente et modérée de la nature; mais elle voilait ses enseignements sous des termes si obscurs et si énigmatiques que les initiés seuls y découvraient un sens , et encore était-il souvent fort téméraire. Ses livres n'étaient guère plus clairs, et au nombre de ces livres il faut ranger certaines, maçonneries, comme celles du cimetière des

Innocents, du })Oitail Notre-Dame à Paris, et de la maison de Jacques-Cœur à Bourges , qui , par leurs figures , leurs blasons et leurs couleurs , servaient de pages hiéroglyphiques à l'histoire du grand œuvre. Ce monument était encore curieux pour les artistes, en ce que c'est le premier qui, avant le xv* siècle, ait échappé à l'Eglise; mais, comme si toutes les créations où l'homme gît abandonné à luimême devaient se ressentir de son néant, par un hasard singulier et remarquable ce monument était un cimetière.

Ab-Hakek séloigna de quelques pas; mais l'autre resta. Cette statue le pétrifiait : — « Encore , » dit-il à demi-voix, « si je pouvais prier! cette sainte Vierge m'y invite; mais les paroles saintes meurent sur mes lèvres , je suis damné ! 0 l'enfer! )>

Marie tressaillit à cette voix ; s'il n'eût été mort, c'eut été celle de Stell. La jeune fille se sentit émue aux larmes; elle eut besoin de se souvenir qu'elle était statue pour ne pas pousser un cri et s'enfuir. Les mots d'enfer et de damné faisaient, la nuit, dans un pareil lieu, un

effet surnaturel; elle ne douta plus que ce ne fût l'ombre de Stell évoquée par le magicien. Marie allait parler à Stell : les statues et les revenants, à la faveur des ténèbres, peuvent bien s'entretenir ensemble dans un cimetière ; mais Auréole A b-Hakek, qui s'était écarté, revint. La jeune fdle se sentit reprise par le froid du marbre, et le souffle qui commençait à renaître sur ses lèvres mourut. On sait, au reste, toutes les raisons qu'elle avait de craindre et de haïr cet homme. Il revint avec une pensée étrange dans les yeux.

cf Mon fils, » dit-il à l'autre, « descellons de sa base cette statue. ))

La statue sentit une sueur froide lui baigner le front.

(( Pourquoi faire? « demanda l'inconnu.

« Pour l'emporter. Elle contient, je n'en saurais douter, le plus grand secret de l'œuvre; nous l'étudierons chez nous tout à l'aise, et aucun autre, au moins, ne pourra jamais le retrouver, il est vrai que les savants sont des sots : « Oculos habent et non vident. »

A ces mots, Auréole Ab-Hakek se mit en train

d'exécuter la chose; il posa les pieds et les mains sur quelques accidents de sculpture, et monta presque jusqu'à la statue. Marie sentit son souffle, ce souffle chaud et infernal qui, depuis un an , lui courait encore dans les veines en un tremblement d'horreur; elle vit ses mains s'étendre vers elle ; et condamnée malgré elle , dans cette niche étroite, à une immobilité de statue, elle allait s'évanouir. Le magicien s'arrêta : — « Il nous faudrait seulement, » observa-t-il, « un maillet et un ciseau ; je crois voir que la statue tient. » Il disait vrai ; Marie avait les pieds pris dans le froid de la pierre.

(( 11 v a, » répondit Tombre qui ressemblait à Stell, (c quelques ouiils du côté du charnier. — Allons les chercher, mon fils. )> Marie respira; elle les vit s'éloigner, avec une angoisse indicible, la tête baissée et à pas lents. Auréole Ab-Hakek se retournait de temps en temps , comme un lion qui guette sa proie. Quand ils furent tous les deux perdus et effacés dans l'ombre, la statue descendit légèrement de sa base, regarda autour d'elle et s'enfuit.

Les deux hommes revinrent; ils tenaient dans

la maia quelques outils : or, arrêtés devant la niche et la trouvant vide, ils pâlirent. Stell ne douta plus que cette sainte Vierge n'eût pris la fuite pour se soustraire aux mains immondes et profanes du savant, et il murmura à voix basse : « Tous ces gens-là ont commerce avec Satan ; ils me perdront ! »

Auréole Ab-Hakek opéra selon les données qu'il avait reçues de la madone; le bruit se répandit , et la vérité est qu'il fit de l'or.

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