L'EXORCISME
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A mesure que Stell entrait plus avant dans le cœur d'Amalthée, il devenait plus sombre. Cette femme était pleine de ténèbres; elle avait en elle un abîme que la science avait creusé, et que l'amour, si grand qu'il fût , ne pouvait combler jusqu'aux bords.
L'artiste la voyait toujours à travers certains souvenirs fantastiques. Une magicienne n'était pas, à ses yeux, une femme comme une autre; les philtres dont elle l'entourait, le souffle mystérieux qu'elle glissait dans l'onde de sa coupe , les sommeils étranges qu'il dormait entre les bras de cette femme, tout faisait naître en Stell de sourdes inquiétudes. 11 se souvenait encore, avec effroi, de leur entrevue dans la forêt, du pacte diabolique de ce billet fatal qu'il avait redemandé mille fois à Amalthée sans pouvoir jamais le retirer de ses mains , et il y avait des moments où il craignait d'aimer , dans cette brune fille aux yeux ardents, le démon. L'artiste avait lu, dans les œuvres de Cardan , de Paracelse et d'autres écrivains à têtes fortes, plusieurs exemples de diables qui avaient eu ainsi commerce avec des hommes sous une apparence de femme : il n'était pas éloigné d'y croire ; car, si grands efforts qu'ait essayés Stell pour secouer ses anciennes superstitions , il n'avait pu s'en dépouiller entièrement. Une première foi est une robe qui tient à lame ; Stell avait eu beau s'arracher le christianisme avec
colère et à poignées , il lui en restait toujours quelques lambeaux. L'artiste se crut donc obsédé par Amalthée, la magicienne aux grands regards ; à dater de ce jour, il vécut , en effet , sous la plus dure et la plus réelle de toutes les obsessions, celle d'une idée.
Il voulut fuir; il essaya de quitter Amalthée, mais il ne put y réussir : cette femme le tenait. — (( Oh! » se dit-il, « j'ai lu qu'il en était toujours ainsi , les possédés ne sauraient rompre leur chaîne ; le démon les lie de telle sorte qu'ils chérissent tous leur esclavage. » — Amalthée , outre qu'elle était belle comme un démon , avait, pour retenir Stell, un charme très puissant , elle l'aimait. L'artiste , qui découvrait chaque jour en elle de nouvelles merveilles , et qui avait habitude aux anciennes , s'endormait mollement dans cet amour. Il en est des belles comme de ces grands palais de marbre où un étranger s'ennuie faute d'en savoir tous les secrets , les agréments et les magnificences ; il faut ^ pour s'y plaire , habiter longtemps une femme. Amalthée était , d'ailleurs , une fille ainsi faite , que ceux même qui ne l'avaient vue
qu'une seule fois en gardaient un souvenir ineffaçable et une émotion qu'ils ne pouvaient plus ensuite, comme dit la Bible, revomir : rien d'étonnant alors si elle possédait Stell, qui l'avait aimée.
On s'étonnera peut-être que Stell se soit ainsi pris à Amalthée , lui qui avait aimé Marie éperdument; mais nous devons dire que l'homme a en lui deux femmes; ces deux femmes, blonde et brune, mystique et charnelle, bonne et sinistre, qu'on a au fond du cœur et qu'on rencontre tôt ou tard dans le monde, ont donné l'idée des deux génies , du bon et du mauvais ange , de la main droite et de la main gauche , l'une heureuse et l'autre fatale, que toutes les superstitions de la terre ont consacrée. — Amalthée était la main gauche de Stell.
Marie avait été sa foi. Amalthée fut pour lui la raison et la science; mais, comme Stell était plutôt artiste que logicien, il se perdit dans le labyrinthe obscur dont la cabale entourait certaines questions : il en vint à douter de tout. C'était une vie bien amére et bien vide que la sienne. Il avait tenté des problèmes insolubles; il avait
jeté son soufïle dans des tlùtes d airain qui ne rendent pas de son. Ce jeune homme était triste et sentait se lamenter au fond de son cœur un amour inconsolable. Amalthée, il faut bien le dire, ne remplissait pas dans l'artiste tout le vide que Marie y avait laissé; sous cette femme si belle et si engageante, sous ses étreintes les plus frénétiques, sous ses baisers les plus violents, c'était toujours malgré lui, et à son insu, l'autre qui reparaissait. — Souvent même , au milieu de ses voluptés ardentes , il la sentait tout à coup et si réellement dans Amalthée , qu'il se trompait de nom et lui disait : « Marie, je vous aime ! »
Plus Stell avait retiré son cœur de toutes les croyances humaines , plus il sentait le besoin de le concentrer sur un objet saint, naïf, palpable, immaculé; il se fît du foyer un temple où il vivait, avec Amalthée , dans toutes les tristesses et les saintetés de l'amour. Mais la magicienne était trop savante ; il lui fallait , pour y reposer tout ce qui lui restait de foi , quelque chose de candide; se sentant, de jour en jour, plus profond , il désirait avoir sur ses genoux
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une innocence et un sourire j l'abîme voulait une fleur, Steil voulait une enfant. Amalthée avait le même désir que lui ; elle se sentait soif d'oubli et d'amour; il lui eût été doux de se décharger de toute sa science sur une blonde petite tête d'ignorant; mais elle restait stérile. Amalthée appartenait à cette classe de femmes lettrées et savantes que le xv!*^ siècle tenait en si grand honneur, et que Molière tua sous le ridicule , quand la prétention et la manière eurent fait place à une faim de savoir immodérée et vénérable. — « Oh ! » disait-elle souvent avec larmes , « c'est d'avoir fait des livres qui m'empêche aujourd'hui de publier de beaux enfants; j'ai usé ma fécondité en choses mortes et superflues qui me laissent seule : j'aurais mieux fait d'être mère ! » — Cette stérilité confirma Stell dans l'idée qu'eu se donnant à Amalthée il s'était donné AU diable.
Tout prit alors, autour de lui, un air surprenant et fantastique. Il s'efifraya de son ombre : il entendit des voix dans le bruit des feuilles et les frissons de l'onde, et vit des figures étranges dans la nuit. Il avait l'esprit si frappé à l'endroit
des fantômes, des visions, des stryges, des masques , des démons , des succubes , qu'il osait à peine se risquer de nuit dans les lieux où l'on dit que se promène d'ordinaire Satan, dœmoniacœ salices , les clairières et les plantations de bouleaux. Cependant Steil avançait en grade dans les ordres cabalistiques j il fut reçu et initié au troisième mystère du sabbat : cette initiation exigeait une série d'épreuves qui , par leur appareil de terreur et de prodiges , achevèrent d'ébranler la tête déjà malade de Stell. C'était un usage que les adeptes du troisième degré fussent marqués d'un signe ineffaçable, qui leur servait à se reconnaître mutuellement. Saint Grégoire de Toulouse dit que plus de quatre cents sorciers furent jetés au feu, qui, tous, avaient, dans le même endroit du corps, une forme de griffe. Ceci se faisait au fer rouge; et, pour paralyser la souffrance, on endormait, le soir, l'initié à l'aide d'un narcotique. Stell fut marqué, pendant la nuit, au bras gauche, ainsi que tous les autres adeptes , et sans en avoir été prévenu : il s'était endormi, ce soir-là, comme de coutume, dans les brasd'Amalthée; quand.
à son réveil, il découvrit sur lui cette griffe de démon , il poussa un cri. Stell ne douta plus que cette griffe ne fût une trace qu'avait laissée de ses étreintes nocturnes le diable Amalthée : il se mit alors à fuir avec démence. Les passants, voyant cet homme demi-nu, pale, stupide et tout effaré, qui se sauvait à perte de souffle, le poursuivirent avec des huées; Stell, épuisé , tomba les yeux ternes et la bouche toute pleine d'écume contre une borne. La foule s'amassa autour de lui : — « Oh ! nous le connaissons, » nasillèrent quelques vieilles, « c'est ce beau tailleur de marbre qui a commerce de nuit avec une mapiicienne : il est sans doute possédé du démon ! »
Stell était fou et possédé d'amour.
Dans le groupe qui entourait Stell , il y avait un prêtre : c'était l'abbé de Scala.
« Conduisez , » dit-il , (( ce jeune homme à l'Hôtel-Dieu. »
Le prêtre n'avait jamais abandonné ses desseins; il voulait, depuis longtemps, perdre Amalthée. Cette magicienne le gênait; sortie de la Cour, elle pouvait, de jour'en jour, y ren-
trer, tant le Roi était, depuis sa maladie, d'une humeur mobile et d'une fantaisie incalculable. Il crut, cette fois, tenir sa vengeance, et pour ne pas la lâcher il suivit l'artiste jusqu'à l'hôpital. Là il donna des ordres pour qu'on refusât une grande fille brune si elle venait à se présenter à la grille de l'Hôtel-Dieu : l'aumônier du Roi était partout obéi. Il donna le nom de Stell et recommanda ce jeune homme à la charité des sœurs , comme un artiste très pauvre , qui était fou ou possédé du diable. Ceci produisit un effet tout contraire : nul n'osait plus approcher Stell , même avec de grands signes de croix , dans la crainte de gagner le démon dont il était attaqué, en sorte qu'il fut là bien plus délaissé que les syphilitiques et les lépreux.
Stell eut quelques heures par jour de raison calme et lucide : il éprouvait alors , dans le silence de sa solitude , ce qu'éprouve un homme qui sort de Paris au milieu du jour, et qui s'arrête de temps en temps au bord des haies pour écouter, au milieu des silences, des bruits de feuilles et de cascades, se perdre la voix de la grande ville. Sa
vie avait été , dans ces derniers temps , tumultueuse comme une cité ; il avait eu en lui et autour de lui des embarras de chariots , des remuements de pavés , des clameurs confuses , des émeutes de cœur; il aimait, maintenant qu'il était loin de tout cela, à en entendre tomber le bruit.
Dans ses moments de raison , Stell pensait à Marie. Tout son amour lui revenait, mais triste, mais amer, mais gros de larmes. 11 y avait, à côté de lui, un homme auquel on allait faire une opération mortelle : c'était un saltimbanque qui avalait, en plein air et jusqu'à la garde, des épées nues. Un jour qu'un des sergents du guet était venu frapper sur l'épaule du saltimbanque qui avait alors une lame dans le ventre, l'homme se retourna brusquement, et la lame se brisa. — «Oh! » pensa Stell, f( j'avais aussi moi une amour au cœur , une amour pure, bien trempée, solide, fidèle, toute d'acier, — comme une bonne lame : une secousse brusque la brisa; et maintenant j'en sens les éclats qui me blessent et qui m'entrent à vif dans les chairs. — Oh ! scisnce humaine, tu pourras peut-être guérir ce mal-
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heureux ; mais tu auras beau plonger, les mains dans ma plaie , tu n'en retireras pas les tronçons saignants de mon amour ! »
Son délire était, au contraire, pour Amalthée : il la redemandait alors avec tant de larmes , de cris et de convulsions , que les médecins , ne pouvant guérir l'amour de Stell , déclarèrent que l'artiste était possédé du diable. C'est tout ce qu'attendait l'abbé; il vint lui-même à l'Hôtel-Dieu , et conseilla d'avoir recours à l'exorcisme. Les premières cérémonies eurent lieu à Saint- Julien-le-Pauvre : la clarté sourde que les rares et étroites fenêtres de cette jolie chapelle, dans le style roman, jetaient sur les dalles, l'ombre des entre-colonnements et des piliers ; le silence que faisaient là les hommes et les tombeaux ; la tristesse humide , claustrale et brumeuse des cintres donnaient à l'une des plus mystérieuses cérémonies de notre culte un air de vérité grave. Le démon de Stell avait déjà résisté à quelques conjurations; il s'était, depuis trois jours surtout, retranché dans un silence opiniâtre : on ne doutait donc plus que ce ne fût im de ces démons muets dont parle l'Évan-
gile. L'abbé de Scala, en raison de l'intérêt qu'il portait h l'artiste , devait , cette fois, l'exorciser, et l'on espérait que le diable, rebelle à de simples clercs, céderait enfin aux vives instances d'un aumônier de la Cour. Il était six beures du matin. Quelques vieilles du quartier et quelques convalescents de l'hôpital entraient, en se pressant, dans l'église, pour voir le diable. L'abbé de Scala priait devant l'autel à genoux ; il portait sur son aube une étole et un manipule, et était censé avoir jeûné depuis trois jours. « Ces sortes de démons, » dit Jésus-Cbrist, « ne se cbassent que par la prière et le jeûne. » Nous devons, au reste, rassurer le lecteur en lui disant que la santé de l'abbé était aussi rose et aussi florissante que jamais. Deux clercs amenèrent le possédé; comme il était généralement très doux, on jugea à propos de ne le lier que de grosses cordes : les autres subissaient les chaînes. Stell avait l'air défait , les cheveux fous, l'œil hagard j il semblait, du reste, ne rien comprendre a tout ce qui se faisait autour de lui et n'y donner aucune attention. Les fenêtres K vitraux obscurcis déversaient sur toute cette scène
une lueur de cendre ; un triangle de fer hérissé de cierges brûlait au milieu du chœur; une grande croix surmontait l'autel , et des têtes de clercs , étoilées de tonsures , se levaient çà et là dans les fonds ténébreux. Un homme noir, assis devant une table et tenant à la main une plume, écoutait : c'était le greffier. Cependant la voix triste des cloches se plaignait vaguement sur toutes les têtes, comme une a me en peine d'amour , et Stell semblait rêver au bruit de cette voix.
Après quelques oraisons, l'abbé commença les litanies des saints :
« Kjrie, eleisoji. »
Le peuple répondit :
« Christe, eleison.
— Sancta Maria.
— Ora pro eo.... »
Les litanies ramenaient ainsi leur flot clapotant du prêtre à la foule et de la foule au prêtre, et jetaient, en passant sur la tête de Stell, a temps égaux , leur vague murmure ; mais, cette fois, Stell, remuant aussi les lèvres, répéta tout bas : Sancta Maria !
On crut qu'il priait.
Ceci fait , l'abbé se tourna vers le démoniaque, le signa, sur le front, sur la bouche, aux oreilles, sur la poitrine, du signe de la croix, et lui montra le crucifix qui était à l'autel , en lui disant d'une voix forte et véhémente : « Voici la Croix de N.-S. J.-C; retire-toi , diable, de cette ame chrétienne. Eccecriicem Domini Nostri Jesu-Christi; fuge , diabole , et recède ab hac anima christiana. »
Ici le prêtre commença , suivant l'usage , à questionner le démon.
c( Qui t'a envoyé, diable : Quis te misit, diabole ? »
Stell , depuis quelques instants , rêveur et calme, joignit brusquement les mains et répéta plusieurs fois avec violence :
i( Amalthée ! Amalthée ! »
Ce nom lui échappait alors sans qu'il y attachât d'autre sens que celui de son amour.
La foule était en grande terreur. « Voyez , » disaient les vieilles , k comme le démon lui obéit; c'est un si saint homme re M. l'aumônier! »
Le prêtre continua ses questions.
« Par quel sortilège tiens-tu l'obsédé : Per quodmaleficium? »
Stell tira de son sein un médaillon en bronze qu'il avait fait et où il y avait des cheveux et le nom d'Amalthée ; il le couvrit de baisers. L'abbé le retira des mains de Stell et dit :
(( Voici le sort : Ecce malejîcium!
— Que faites-vous? » s'écria Stell en s'agitant sous ses cordes, « elle me possède : je l'aime ! »
Il retomba épuisé , les yeux fous, les cheveux pendants, la face verte. Aux autres questions, il resta muet. Seulement , quand le prêtre lui dit : « Quel est le nom qui te tourmente le plus dans le ciel : Quo nomine magis cruciaris in coelo ? »
Stell reprit , avec un accent impossible à rendre : « Marie !
— C'est bien , » dit le prêtre ; et il se mit à conjurer le diable.
(( Au nom de la bienheureuse Marie vierge, esprit immonde, vain, tentateur, fou, hérétique, vide, hostile, ivre, libidineux, succube, je t'exorcise et t'ordonne de sortir!
236 l'E MAGICIEN.
» Audij immunde spiritus, exorcizo te, atque iibi prœcipio , iti jiomine beatœ Mariée virginis, tentator, vane , insensate , hœretice , vacue, inimice, ebriose^ libidinosey succube , ut exeas ab isto corporCy per gratiam Domini Nostri Jesu- Christl ! n
Le nom de Marie avait toujours le don de calmer Stell; il croisa ses mains sur son cœur, et releva vers le ciel un regard très doux.
Icil'abbé jeta l'image d'Amalthëe dans le feu : Stell , à cette vue , et sous ses lourdes cordes, frémit.
Le prêtre continua :
H J'ai livré au feu cette image diabolique faite en ton nom, esprit mauvais, afin que ton nom et ton image soient promptement et horriblement brûlés, et que, vaincu, tu quittes cette créature de Dieu !
» Imaginem tuam diabolicam, spiritus uequam, nomini tuo fabricatam viriliter in ignem posai , ut nomen et imago tua festinanter et Jiorrihiliter comburantur , ut victus potenter exire coarcteris de hac creatura Dei ! »
Le solennel moment de la conjuration était
venu ; toute l'assemblée s'agita avec un bruit de grandes eaux.
{( Recède, Sataiia ! » dit le prêtre d'une voix terrible.
Le malheureux Stell, épuisé d'efforts, le front baigné d'une sueur froide , tomba la face contre terre : on l'eût dit mort.
« Le démon le quitte, » dit le prêtre, (( rendons grâces à Dieu ; » puis se retournant vers le greffier, et à voix basse : « Vous avez écrit toutes les dépositions du démoniaque, monsieur? Qu'on fasse à l'instant saisir chez elle cette magicienne Amalthée, qui a ensorcelé le Stell; car, tant qu'elle sera vivante , ce jeune homme est menacé de retomber sous l'empire du démon, ainsi que le dit Théodore de Bèze , livre II, chapitre de Obsessis.
Cependant toute l'assemblée était à genoux, et le prêtre entonna d'une voix triomphante :
« Te Deum laudamus. »