LES NOCES D'ADELBERT ET DE PHŒBÉ
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Adelbert avait, ce soir-là , rendez-vous avec la lune : il errait, depuis le soleil couché, autour de la maison d'Ab-Hakek ; mais, ayant entendu sonner sept heures, il entra.
On devinait, sur sa figure pâle et souffrante, un grand trouhle intérieur. La chimère qu'il
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avait depuis si longtemps caressée d'amour allait donc se faire réelle et palpable entre ses bienheureuses mains ; il y avait là dedans une félicité qui l'inquiétait. 11 ne s'était jamais trouvé si craintif que ce soir-là; il se retirait des voitures , des passants , des bornes qui faisaient le gros ventre le long des maisons, lui, chétif bienheureux, qui portait un monde.
Arrivé à la porte du maître , il frappa ; l'homme de bronze vint lui ouvrir et le conduisit à travers de longs détours jusqu'à une salle magnifique; des fenêtres ogives, obscurcies d'un treillis de fils d'argent, semées de fleurs et d'oiseaux et enluminées de belles vitres, y versaient un jour singulier, discret et douteux ; de grands vases de Chine laissaient épanouir de larges corolles de lotus , et le plafond peint d'azur donnait de l'air à la salle ; un bruit d'eau vive , tombant dans des baignoires de marbre , y entretenait une molle fraîcheur, et des portes ouvertes sur des jardins à masses de feuillage laissaient entier des souffles de brise trempés de soleil et de larmes de Heurs. Sur les murs, c'était un ramage éternel
d'oiseaux inconnus ; leur queue faisait des éventails d'argent, comme ceux que la lune ouvre quelquefois , la nuit , sur les flots , et leur tête se pavanait relevée d'une aigrette d'étoiles. 11 y avait mêlés a ces oiseaux des sirènes pressant de la main leur gorge décevante et aréolée de perles fines, des sphinx femelles, des nymphes prises dans des écorces de chêne, des ondines recouverte?, depuis la tête jusqu'aux pieds, d'im voile d'eau , et mille autres délicieux monstres de beauté que la nature a oublié de faire. Adelbert, il est vrai , ne regarda rien de tout cela; à peine même s'il vit les femmes demi-nues couchées sur des carreaux de Perse ou des lits de satin noir, avec une étoile de diamant au front. Toutes étaient d'une beauté singulière et choisie ; quelques unes tordaient entre leurs mains leurs cheveux abondants et blonds d'où sortaient des flots de lumière, ou effeuillaient de leur peau de rose le noir satin; d'autres sortaient du lit leurs reins fauves et semblaient de jeunes panthères toutes rugissantes ; il y avait aussi de belles rousses à reflets de chair satinée et bleuâtre , qui veillaient dans les pénombres
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comme des lampes d'amoiir. Toutes ces femmes n'étaient, au reste, que les étoiles d'une blanche reine assise sous un dais, avec un croissant d'argent au front et éventée de rameaux ou de queues de paons par de noirs eunuques enfants de la nuit : celle-ci était Luna. Jamais beauté pareille n'avait mis le pied sur notre globe; Adelbert tomba à genoux , prit la main de cette femme, et sur cette main suave, onduleuse et veloutée, il pleura une grosse larme qui y trembla comme une goutte de rosée sur un lis.
Tout ce que seize années de virginité et de souffrance avaient infiltré d'amour, de vagues désirs, de rêves de femme , de solitude au fond de ce pauvre cœur , il le versa dans cette larme; c'était à remuer les pierres. Quand Adelbert eut ainsi pleuré sur cette main, il la baisa , mais d'un baiser si profond , si intérieur , que toute son ame lui vint sur les lèvres, et qu'il ne tenait réellement plus à la vie dans ce moment-là que par ce baiser ineffable.
(( Oh! » dit-il enfin, u je vous aime! »
Ici un éclat de rire remplit la chambre, mais
si bruyant, si amer, si ironique, qu'on l'eut pris pour le rire de la fatalité qui se jouerait d'un malheureux.
Adelbert regarda autour de lui ; la chambre était vide.
Il revint auprès de Phœbé. Les longs cheveux de cette femme noyaient dans leurs flots noirs les plus blanches épaules qu'on ait jamais vues; son front était calme et solennel; ses seins, d'une transparence de cristal dépoli, sortaient à demi d'un nuage de dentelle comme deux globes; ses grands yeux avaient un regard fixe, et ses lèvres un sourire immobile, mais plein de grâce, qui allait merveilleusement à Adelbert; celte beauté de femme n'avait rien qui l'agitât comme faisait celle des autres mortelles ; c'était la beauté calme et mélancolique de la lune dans une belle nuit d'été.
Il reprit :
« Oui , je vous aime ! — De quel amour, Phœbé ? les anges seuls pourraient le dire ! — 11 n'y a d'homme si pur au monde qui n'ait, laissé s'en aller de son cœur dans les regards
qu'il donne aux femmes et les désirs qu'il convoite à côté d'elles. Mais moi , être hétéroclite , faible et calamitenx , je n'avais , durant mes nuits sans sommeil, que votre regard qui me fût doux, que votre virginité qui fût digne de mes désirs! 0 ma pâle! je vous ai aimée jusqu'aux larmes ! • — Tandis que toutes les faces humaines m'étaient sombres, la vôtre versait sur mes yeux secs et ténébreux une tiède lumière qui me consolait. Depuis six ans que je vous aime, toute ma vie s'est retirée sur ce seul point du cœur. Quand le doute, la haine, le désespoir me prennent , je lève mes yeux vers le ciel , et je redeviens bon dans un regard de toi : c'est que , comme le voyageur qui marche, la nuit, par des chemins vides, je n'ai que toi, ô Luna, pour guide et pour amie. — Tout le reste m'est cailloux, ronces, pièges, ténèbres, sable aride, solitude; je t'aime d'un amour de délaissé, d'orphelin à qui tonte la nature est marâtre, et qui cherche une orpheline pour pleurer dans son cœur une dernière larme et mourir! — Que de nuits j'ai passées à l'attendre, ô mon amante, sous les chèvrefeuilles et les sycomores ! Qwv
j'étais triste quand tu ne venais pas ! j'aurais voulu, alors, la voix des feuilles, des vents et des grandes eaux , pour te dire dans une langue intelligible aux astres : Tu es belle ! je t'adore ! Que de fois j'ai poursuivi dans l'onde un fabuleux baiser d'amour, sans jamais pouvoir le retenir sur mes lèvres grossières et charnelles. Tu t'en souviens, n'est-ce pas? — Aujourd'hui que je tiens mon rêve, que mon amour si chimérique et si impalpable s'est fait chair et est descendu du ciel, souffre que je cueille sur ta bouche de femme, ô Phœbé, dussé-je y laisser mon ame, mon illusion, ma vie, ce baiser dont j'ai soif, et que, depuis si longtemps, je demande aux flots et aux molles nuits, sans que les molles nuits, les flots ni les femmes aient encore eu pour moi de baisers d'amour. »
En parlant ainsi , il suspendit ses lèvres avec frémissement aux lèvres de Phœbé , et y but à longs traits ce baiser idéal qu'il avait si longtemps poursuivi de ses lunatiques amours. « Oh! » dit-il eniin, «je suis heureux! » Un second rire encore plus inexorable , plus diabolique, plus féroce que le premier éclata
aux oreilles 'd'Adelbert ; il regarda de nouveau autour de lui : tout était redevenu solitude et silence.
Ceci commençaittfà l'inquiéter ; les lèvres de Phœbé étaient si froides , que le baiser qu'il v cueillit lui resta de marbre sur les lèvres.
(( Oh ! » murmura-t~il , « c'est étrange ! — N'importe , je suis heureux ! — Laisse-moi, ma belle, reposer ma tête sur ton sein, j'ai besoin d'y dormir un long oubli ! Dans tes bras , ma Phœbé, je rêverai à nos amours, à ta bouche, à ton cou , à tes yeux , au sein rond et diaphane que tu découvres quelquefois à demi au bord des nuages , et que je sens se gonfler sous le satin comme un globe d'amour. Oh ! laisse-moi habiter dans ce globe-là , ma charmante ; je ne veux pas au ciel d'autre paradis ni d'autre monde ! »
Adelbert, en disant ainsi, laissa tomber sa têtç lourde et énamourée sur le sein de Luna , et il y mêla ses flots de cheveux blonds aux ondes noires de son amante. Le page abaissa alors ses longs cils; ses beaux yeux d'outremer se voilèrent de paupières blanches, et sa bouche
charmante laissa passer un doux soufïle. On eût dit du sommeil d'Endymion. 11 s'éveilla bientôt avec un sourire : — (f Oh î parle-moi , » dit-il en passant ses deux mains autour du cou blanc de Luna , c dis-moi , dans la langue des astres , un mot d'amour ! «
Luna resta muette. Adelbert s'étonnait : il lui remua le bras; il lui prit aux lèvres un second baiser ; il la plaça sur ses genoux ; il promena sur toutes ses belles formes une main furtive et amoureuse; il essaya de la réchauffer contre son cœur; il se mira dans ses yeux pour y retrouver la lumière et la vie; mais, la voyant toujours obscure, immobile et froide :
(( Oh ! >) dit-il, « enfin, la femme de mes jours et de mes nuits, de ma folie de dix années , de mes chimères, de ma vie, de tout mon amour (et il regardait avec effroi les membres inanimés de Phœbé qui retombaient toujours sur euxmêmes, ses bras et ses pieds pendants, sa tête qui se renversait toute déchevelée, ses yeux fixes, ses lèvres sans souffle, ses chairs sans ressorts et sans moiteur), morte! »
Un troisième éclat de rire lemplit la salle.
Phœbé était une de ces belles trépassées à qui le talent d'Auréole Ab-Hakek redonnait, au moyen d'injections de cire colorée , tous les semblants de la vie; cette salle était le sérail du savant. On n'a jamais découvert quelles raisons il avait eues de se jouer ainsi d'un amour crédule et extravagant. Était-ce désespoir d'un homme qui , n'étant lui-même qu'une grande illusion écroulée, voulait entraîner dans sa chute toutes celles des autres hommes ; ou comme ce peintre, dont les oiseaux du ciel venaient becqueter les grappes de raisin, Ab-Hakek se fit-il un jeu cruel d'attirer ce pauvre cœur ailé et fluide autour de sa grappe d'amour fabuleuse, chimérique et décevante? — On ne sait. Aucuns prétendent seulement qu'après avoir essayé en vain de tous les autres secrets il comptait sur les feux de cet amour pour redonner la vie à sa froide Galathée.
Adelbert retomba anéanti. Sa vie était suspendue, depuis six années, à un amour unique; cet amour venant un jour à se rompre et à le laisser seul, — il mourut.