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L'UNE POUR L'AUTRE

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Amalthée courait depuis trois jours par la ville, redemandant son amant; comme la fille du Cantique des Cantiques, elle arrêtait les gardes de la prévôté et les sergents du guet pour leur dire : « L'avez-vous vu? >y Mais, comme elle avait de riches vêtements en désordre, les cheveux

extravagants, la ceinture dénouée, les pieds nus et flottants dans des pantoufles de cuir de Hollande damasquiné, ceux-ci la prenaient pour une fille folle et la battaient. En marchant ainsi au hasard, elle passa devant la Morgue; son cœur se serra : — k S'il y était ! » pensa-t-elle. Cette idée faillit la renverser sur le pavé. Elle eut le courage d'y entrer. Un jeune homme gisait couché sur son lit de bois; ce n'était pas Stell. — f(Oh! » pensa Amalthée, « ce jeune homme doit avoir une femme qui l'aime! »

Lorsqu'elle rentrait chez elle, le troisième soir , elle trouva sa porte violemment enfoncée et des sergents du guet dans son logis. On l'arrêta, et on la conduisit à la prison de la Tournelle. « Au moins, » s'écria-t-elle , « dites-moi ce qu'il est devenu ?

— Ce n'est pas notre affaire , » dirent les gens, c(vous ne nous l'avez pas donné à garder.»

Le xvi^ siècle vit périr un si grand nombre de sorciers, qu'on ne pouvait plus, dit un écrit de ce temps-là , les juger ni même les exécuter, quoiqu'on y allât très vite , si bien qu'il restait dans les prisons un grand nombre de ces mal-

heureux qui s'éteignaient de faim et à petit bruit. La magie était alors, comme nous l'avons dit, un délit social : voilà pourquoi on la poursuivait avec cette rigueur et à travers toutes les lois.

Les aveugles étaient, jusqu'en 1 450, à couvert de la peine de mort : la loi passait muette et désarmée devant cette grande infortune , comme s'il ne restait rien à punir là où la justice divine s'était arrêtée si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas moins aux flammes, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts, qui avait nom Honoré. Jusque-là également, les hommes seuls avaient coutume d'être pendus. Le droit français le voulait ainsi. Alors, «ce qui oncques n'avait été veu dans le royaume , » une femme revêtue d'une robe blanche et les jambes ceintes d'une corde fut pendue toute déchevelée à un gibet : cette femme était sorcière.

Au xvi*" siècle, pour peu qu'on fût femme ou fille de gentilhomme, on avait des droits à être décapitée : la tête restait quelques jours, exposée au bout d'une pique, dans une halle, et le tronc était pendu par les aisselles au gibet de Montfau-

con. Les femmes accusées du crime de magie ne jouissaient d'aucun de ces privilèges ; on les brûlait sans honneur, sans bruit, sans escorte : cela se faisait ordinairement le soir. Quelques unes étaient revêtues d'une grande robe blanche soufrée et s'allumaient dans l'ombre, comme des flambeaux ; d'autres étaient impitoyablement démembrées ou pendues jusqu'à ce qu'elles rendissent l'ame à petit souffle. Enfin, la justice d'alors était si acharnée après les sorcières et les sorciers, qu'elle les poursuivait même au delà du tombeau; elle trouvait encore à reprendre et à refaire là où l'arrêt éternel avait passé. Un mort convaincu du crime de lèse-majesté ou de magie (car ces deux énormités sont toujours confondues sous le même châtiment) devait être désenterré, ses os mis en un sac et brûlés par le bourreau.

Tout homme et toute femme prévenus de sorcellerie devaient d'abord être conduits à i< la fosse pour y être enterrés et y faire pénitence au pain et à Teau. » Amalthée était accusée d'avoir ensorcelé Slellj ceci résultait, comme on le sait, des réponses de l'artiste ; la magicienne l'avait ,

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pour se faire aimer de lui, lié à quelque démon frénétique et libidineux. Ce crime était, au XVI* siècle , puni de mort.

Les causes de sorcellerie étaient confiées à rolTicial. Il avait le droit, si l'accusé refusait un aveu, d'essayer sur lui la question. On sait quel groupe mystérieux de pinces, de crics, de brodequins de fer, de ceintures hérissées de pointes, de tenailles et de lames rougies au feu se remuait sous ce mot si doux que la justice d'alors a si souvent à la bouche et qu'elle redit toujours d'un air si candide. L'ofïicial abandonnait à la sentence des juges le soin de conclure la mort du condamné : ceux-ci n'y manquaient jamais. Au reste, nous croyons que le vrai caractère de la justice , au xvi* siècle , a été mal saisi de nos historiens. Quoique le parlement de Paris ait fait exécuter, en moins de trois mois, un nombre presque innombrable , numerum pêne innumerum, de sorciers; quoique celui de Toulouse en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans les flammes du bûcher; quoiqu'il y ait eu, en France, un temps où les caresses d'un chat noir, le regard d'un bouc, le voisinage d'un oiseau

(le nuit aient mis en question la tête d'un homme , l'absurdité et le fanatisme ne nous semblent pas ses traits les plus saillants. Ce qui la distingue à nos yeux , c'est quelque chose de nu, de sombre, d'humide, de caverneux. Nous la trouvons ainsi figurée sur une ancienne gravure : une femme, la tête couverte d'un voile noir, la taille , les seins et les flancs perdus dans un long suaire blanc , les reins ceints d'une corde, les mains chargées d'une formidable balance, la place du cœur vide, trône immobile et sinistre sur un siège de fer.

Cette justice condamna Amalthée à être brûlée vive.

L'abbé de Scala veilla, de loin, à ce que tout se fit promptement et secrètement; il craignait qu'il n'en vînt quelque vent à l'oreille du Roi. L'exécution devait avoir lieu aux ténèbres. Il était neuf heures du soir ; Paris se couchait. (Quelques rares chandelles étoilaient encore les masses sombres de la cité. Des files de lanternes, le long des quais, figuraient, de loin, une procession aux flambeaux. Ces lumières s étendaient çà et là dans l'eau de la Seine en longues traînées , et la lune moirait de plaques

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huileuses la surface du fleuve. Amalthée sortit de la Tournelle , les pieds nus , le cou noué d'une corde, et tout le reste du corps recouvert d'une chemise blanche soufrée, sur laquelle sa longue chevelure noire pleurait comme nn saule. La beauté de cette femme n'avait jamais été si éclatante qu'en face de la mort ; le bourreau et les gardes en furent émus. Sa pâleur jetait surtout une clarté vive et singulière, qui semblait , dans ce lieu de ténèbres , une aube céleste. On faisait silence autour d'elle, et l'on eût dit, tant on l'entourait de respect et de terreur, que cette condamnée était la Reine. Un prêtre vint recevoir sa confession : « Ma tille, accusez-moi, » lui dit-il, « toute votre vie.

— J'ai aimé, » répondit-elle.

Le cortège se mit en marche. Amalthée fut prise de l'idée soudaine et frénétique que la mort n'était qu'une transformation par laquelle tous les êtres tendent toujours vers une beauté plus grande, et que la sienne serait utile au monde ; elle se crut un Christ d'amour qui , après avoir donné sur la bouche de Stell un baiser à tous les hommes , allait s'unir à eux

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dans le dernier et universel baiser de la mort. La nuit tombait à larges ombres sur la ville. Un vent d'ouest soufflait sur les nuages et les déroulait en grands linceuls blancs. La lune , qui travaillait, depuis quelques instants, à dégager sa corne d'une futaie de pignons, de flècbes et de clochers , se montra enfin dans un coin du ciel. On arriva au lieu du supplice. Il y avait peu dépeuple ; la place avait une teinte funèbre. Amalthée tenait dans ses mains un crucifix que baignaient ses pleurs et ses beaux cheveux noirs ; ses lèvres s'attachaient , avec une tendresse infinie, au flanc ouvert et saignant de Jésus , et , sur ce flanc , elles baisaient la plaie de l'humanité. Cette fille d'amour se croyait devenue tout à coup la grande épouse du crucifié, elle dont la couronne de fleurs s'était changée sur son front en une couronne d'épines , et qui sentait sur sa bouche belle , emmiellée et charmante, se tordre l'éponge toute pleine de vinaigre et de fiel. En face du bûcher, un dernier regret de Stell , de la vie , de la nature, des étoiles, de toutes les beautés qu'elle avait aimées ,^ la prit; et ce regret étant,

à son épaule, une croix trop lourde, elle tomba. Le bourreau la traîna rudement sur le pavé par ses longs cheveux; mais, voyant qu'elle ne remuait pas , il la crut morte.

Ici , une femme fort étrange , pâleur excessive et transparente , robe blanche , chevelure noire , pieds nus , s'approcha de lui j il crut que c'était le spectre d'Amalthée ; et , pris d'une terreur soudaine , il recula : le spectre avançait à pas légers ; il v avait dans sa robe blanche un rayon de lune.

« Monsieur, » lui dit-il, « si je vous donnais ce bracelet qui vaut , à lui seul , plus d'or que vous n'en gagnez en dix années à l'horrible métier que vous faites, vous ne pourriez pas sauver cette femme?

— Impossible.

— Pourquoi.'*

— J'y risquerais ma tète : que dirait la justice du Roi si le bûcher brûlait à vide ?

Alors d'une voix tremblante :

« Mais si vous me preniez , moi qui lui ressemble, la place est vide; dans l'ombre, on n'y verra rien! Et puis , qu'est-ce que cela fait

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à la justice, pourvu qu'il y ait quelqu'un qui meure ?

— C'est une singulière idée que vous avez là !

— Peu vous importent les idées que j'ai : — voulez-vous? ))

Regardant le bracelet qui était réellement d'un grand prix :

« C'est un service périlleux que je vous rends, la belle; mais il se faut entr'aider, dit-on : donc je consens. »

Le bourreau répandit , sur la figure de la jeune fille, ses longs cheveux noirs, afin de lui en faire un voile, et lui noua une corde autour du cou ; cependant elle disait à voix basse : — A quoi bon vivre quand personne au monde ne vous aime!... Mon Dieu, je n'irai pas rejoindre , à des choses indifférentes et frivoles , une vie que la mort a rompue, et puisque celui sur qui j'avais mis mon cœur ne m'a pas laissé le temps de le verser, je vous le rapporte tout plein d'amour! Peut-être y a-t-il quelqu'un là-haut qui m'attend, peut-être que nous nous cherchons ainsi, depuis mille ans, à travers les mondes, et, que le jour où nous nous ren-

contrerons, le ciel et la terre remueront de joie. — Mourir n'est permis qu'à ceux qui ne laissent rien d'eux-mêmes, et qui se sentent entraînés là-haut vers un amour irrésistible et fort , vers un regard qui, tombé de ciel en ciel, d'étoile en étoile et de nuage ^i nuage , les attire comme l'œil de la lune fait à l'Océan. C'est peutêtre Adelbert qui a pris , pour me faire ainsi monter vers lui , le magnétique regard d'un astre! — L'amour est au ciel. — Et vous, Amalthée, que direz-vous demain, quand vous saurez que cette pauvre et frêle créature, à peine remarquée , vous a , au moment où tous vos amants vous abandonnaient, sauvée en mourant pour vous!... Oh! donnez-lui alors, donnez-lui au moins, à défaut d'amour, une larme et un souvenir qui aillent la réjouir, triste, solitaire et froide qu'elle sera, au fond de sa tombe!»

Et elle se mit à genoux devant Amalthée qui était à terre , et laissa, aux doux regards des étoiles, tomber sur le sein de cette femme des baisers et des larmes : — « Je vous adore, » dit-elle enfin, « ô beau sein blanc, vous avez aimé! )>

Cependant elle se sentit tirée par une rud<^

main; son cou blanc et frêle comme un cou de lis était pris dans un gros nœud ; ses pieds nus montaient , en chancelant , les planches du bûcher : on y mit le feu. La place s'éclaira d'une lumière ensanglantée qui gagna bientôt la Seine et l'autre côté de l'eau. Les maisons et les flots de pavés rougissaient à cet incendie comme à un feu de joie, et la vieille tour Saint-Jacques-la- Boucherie regardait, par dessus la tête des autres maisons , dans la place , avec ses salamandres et tous ses monstres hurlants. La jeune fille blanche semblait , au milieu de cette chevelure du bûcher , une de ces apparitions de vierges ardenJes dans des nimbes et des coquilles de feu. Un vent d'ouest soufflait et inquiétait la flamme qui jetait par bouffées des lueurs sinistres et de vives étincelles. On voyait, à cette lumière, sur le pavé, une large tache noire : c'était Amalthée; cette femme, en s'aflaissant , avait disparu sous ses longs cheveux.

Déjà la flamme gagnait la jeune fille ; on la sentait se débattre , toute liée qu'elle était , sous d'horribles (ortnrcs. Le vent ne soulevait qu'à demi son voile de cheveux ; mais l'on devinait

SOUS ce voile des traits bouleversés, des yeux fous, des mains crispées, des lèvres mordues et toute une abominable agonie.

Or, cette fille était A stréa.

Adelbert , en mourant , l'avait laissée seule : Astréa, dont l'amour n'avait jamais pu se rejoindre à son idéal, qui, frêle, sensitive, n'avait rencontré sur la terre que des attouchements réels et grossiers dont elle se retirait avec effroi, trouvait, dans ses amours avec le mystique, quelque chose de pur, d'impalpable et de fabuleux qui lui allait. Cet amour venant brusquement à lui manquer, la seule branche où elle pût roucouler les choses du cœur s'étant brisée , cette pauvre colombe s'abattit, le flanc blessé et l'aile saignante, sur Amalthée.

Pour cette créature tout angélique, Amalthée n'était pas une femme. L'enchanteresse portait souvent un costume d'émir, qui, sous ses longs cheveux noirs, donnait à ses traits mâles et accusés un caractère équivoque. Or, il était dans la nature douteuse d' Astréa d'aimer quelqu'un qui fût plus qu'une femme et moins qu'un homme : elle se prit à Amalthée. Souvent

elle passait de longues heures, la tête dans sa main, à regarder la brune magicienne et à rêver. Le mystère qui entourait Amalthée attirait cet autre mystère d'amour et de magie. Jamais, au reste, l'attraction que toute nature forte exerce sur les natures plus faibles qui l'entourent n'avait été poussée si loin ; un regard d' Amalthée était , pour Astiéa , quelque chose d'inévitable et de suprême qui l'aimantait d'amour. C'était donc une vie mystérieusement liée à une autre vie, une aiguille inquiète qui, après bien des oscillations, des frémissements et des doutes, avait fini par rencontrer son pôle , et qui s'était alors sentie tourner vers lui avec une force irrésistible et fatale. Elle savait que la magicienne était affolée de Stell ; mais, loin d'en être jalouse, elle s'unit si bien à tous les mouvements de cœur d' Amalthée, que c'était en quelque sorte la même femme aimant deux fois un homme.

Au reste, l'affection qu'Astréa portait à Amalthée était silencieuse et secrète; à peine si la magicienne s'était quelquefois aperçue des regards singuliers que la jeune fille suspendait aux siens et des paroles naïves et tremblantes

d'amitié qui hésitaient sur ses lèvres. C'était une de ces natures timides et intérieures dont le tourment est de ne jamais pouvoir se produire au dehors, et de mourir sans avoir rompu le charme de leur vie, comme l'étoile qui file, comme l'éclair qui ne tonne pas, comme les grains du sablier, comme l'eau qui filtre sur la mousse, comme toute chose au monde qui tombe sans avoir fait son bruit. A force d'aimer la magicienne, Astréa , quoique plus frêle, plus pâle et plus diaphane , finit par lui ressembler de telle sorte qu'on s'y méprenait; c'était, et elle fit d'ailleurs cet effet au bourreau , le spectre d'Amalthée.

Ce soir-là, elle suivit de loin, comme saint Pierre, le fatal cortège, et elle se dit que, puisque sa vie n'était bonne à rien, et qu'elle avait, depuis longtemps, l'intention de s'en défaire, il serait bien de la donner à celle qu'elle aimait.

Cependant Amalthée , qui était restée quelques minutes à terre sans connaissance, rouvrit les yeux; elle ne savait rien de ce qui s'était passé, mais elle se souvint confusément d'avoir été amenée là pour être brûlée vive, reconnut

vaguement la place de Grève, el, comme ce lieu l'épouvantait, elle s'enfuit.

Le lendemain , le bruit se répandit dans Paris que la magicienne n'était pas morte , et que le diable avait mis brûler à sa place une autre fille. Ceci fit grande rumeur, et les mères prirent occasion de là pour dire, le soir, à leurs enfants :

« Mes filles , ne sortez pas à cette heure , car le diable rôde par la ville. »

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