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II. IS

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désolé(i et fuiièhrc, enga.c;éc danslrois ponts, perdue sous des arches, des voûtes et des renfoncements ténébreux où Tonne voit jamais de lune, il a dû remarquer, à l'étage le plus élevé de ce grand bâtiment éteint, une petite vitre qu'étoile, toute la nuit, une lumière; cette vitre est cell*^ par où Stell voyait clair, le jour, ou à peu près; l on en a seulement retranché les barreaux. Le mur était tendu d'une très-vieille tapisserie , déteinte -t^t lacérée , où l'on ne découvrait plus qu'une femme grande, pâle, sous de longs cheveux noirs; cette fenune inquiétait Stell, pour ce qu'il lui parut tout d'abord qu'elle avait des airs et des semblants d'Amalthée.

Le jour où la magicienne allait être brûlée , l'on crut devoir, par charité, en instruire Stell, afin que le démon qui le tourmentait encore depuis l'exorcisme, elle morte, le laissât tout à fait en repos. A cette nouvelle, il entra dans une crise horrible; il crut voir la tapisserie s'agiter sur le mur et la femme remuer ses lèvres de laine. Cette crise le laissa sans chaleur et sans mouvement. Les médecins le déclarèrent morl.

Sœur Amour obtint à grand'peine qu'on mît dans sa cellule, comme dans celle des chrétiens, un cruci6x, un cierge de cire allumé et un vase plein d'eau, où trempait un buis bénit. La nuit, elle le veilla. Stell, en mourant, avait laissé ouverte sur son lit une Bible reliée en chagrin noir: Amour la baisa ; et ses yeux tout obscurcis de pleurs étant tombés sur ces mots : a En vérité, je vous le dis, Lazare , que nous aimons, dort, allons le réveiller! n — « Oh! » pensa-t-elle, f( s'il suffisait d'aimer \ » — La sœur dérangea alors le drap qui voilait la tête de Stell, et, découvrant au cou de l'artiste le rosaire à gros grains d'azédarac, que Marie lui avait donné, ses lèvres s'y collèrent avec une tendresse infinie; pendant quelques instants, elle ne put rencontrer d'autres prières que des larmes; mais enfin ayant retrouvé un peu de voix, elle récita tout haut : u Je vous salue, Marie! »

A ces mots , le mort se dressa sur son séant :

(( Qui dit ce nom? )>

Sœur Amour le regardait toute haletante et tout épouvantée de joie, l'œil ivre, les lèvres sans souffle, les mains jointes : — «Vivant! »

Cependant Stell se tourna de son coté, et la regardant avec des yeux fixes :

— « Oli ! » s'écria-t-il , <f Marie ! »

Il y eut une explosion de larmes, de transports, d'éclats de rire, de sanglots, d'embrassements , et tout cela éperdument et à la fois; les deux bienheureux parcoururent en un instant toutes les gammes de cette musique du cœur qui a ses orages, ses niagaras, ses solfatares, ses échelles de notes frémissantes et insensées; c'étaient des mots sans suite, des regards éperdus, des baisers sans fin, des roucoulements sourds et étouffés, des bruits qu'on n'entend pas ailleurs, des murmures ineffables qui, tous, se perdaient et se retrouvaient toujours dans ce mot : Je t'aime !

Enfin , quand Stell eut ainsi versé l'excès de son enthousiasme :

(f Marie ! » s'écria-t-il « vous êtes mon sauveur! — J'étais mort, n'est-ce pas? Voici encore le cierge, l'eau sainte et le suaire; j étais mort; oh î plus mort que ceux qui dorment sous les froides dalles de nos églises , plus mort que Lazare, le grand cadavre, je l'étais jusqu'au

fond, jusqu'à lame; mais ta voix, mon amour, mais votre nom , Maiie, sont venus me chercher dans ma nuit et mon silence, et voilà que j'étends mes deux bras décharnés vers le ciel! — Oh! l'on est mal ici; fuyons : ces murs sont absurdes et devraient tressaillir à nous voir ainsi rendus l'un à l'autre ; moi , je voudrais le grand air, les feuilles, le soleil, le peuple, mille témoins, afin que, vous voyant belle et radieuse au bord de mon linceul vide, l'on dise ainsi que de Jésus : Voilà donc comme elle l'aimait! »

Marie tomba à genoux en lui baisant les mains :

(( Stell , vous êtes bon , vous avez donc enfin pitié de la pauvre fille innocente et calomniée ; Stell, je vous le jure à deux genoux, je veux mourir ici si je vous mens : je suis pure et je n'ai jamais aimé que toi! »

Stell la reprit dans ses bras avec enivrement: « Oh! je te crois! Oh! c'est horrible! Qu'ai-je fait, misérable!... — Et il sanglota amèrement. — Mais je vous le jure à mon tour, seriez-vous cent fois plus coupable que je ne l'ai jamais cru, et toute couverte d'opprobre, d'infamie, de scan-

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dale et de houe, que je le sens à cette heure, désespérément et malgré moi, 6 Marie, je vous pardonnerais. »

Ce fut encore ici un second déluge de larmes, de baisers , de mots extravagants et superflus où l'on saisissait quelquefois un sens :

(( Oh ! si vous saviez quelle mort! Toujours l'ombre et le froid sur le cœur! Dans ma pensée inquiète , errante , éperdue , toujours toi î — c'était horrible. — J'ai voulu donner le change à mon cœur vide, j'ai essayé de le tourner vers d'autres objets, la science, par exemple; impossible ! C'est toujours toi que j'aimais sous toutes mes amours.

— Et l'autre femme , » risqua tout bas Marie.

(( L'autre! Oh! n'en sois pas jalouse, enfant! Maintenant qu elle est morte, je puis te dire la vérité; elle ne m'a jamais été qu'une femme dont on se sert pour effacer une première amante : vains efforts, d ailleurs ; je te retrouvais toujours en elle. Tu lui dois plutôt une larme de pitié, ô Marie; car tu n'avais rien laissé au fond de mon creurcju'on puisse donner

à iineaulie, et elle ma plus aimé que je ne pouvais le lui rendre. — C'était une pauvre fille!

— Jalouse? non, je l'aime de l'avoir aimé !

— J'étais si seul , enfant, sans toi ! — Je passais ma vie à te maudire, oui, je l'avoue, je t'ai insultée dans mon cœur, je n'avais pas assez de larmes de colère, de vengeance et de haine , — c'est que je t'aimais ! — Ce temps est passé, oublions, oublions; les jours que j'ai vécu sans toi, Marie, ne comptent pas ; la vie est à reprendre , mon amc , au jour où je t'ai aimée! Tout le reste, néant ! — J'ai rêvé. »

Maiie ne pouvait se lasser de regarder et d'entendre Stell ; mais enfin elle reprit : — « Je te dirai plus tard, moi aussi , tout ce que j'ai souffert; — ce sera long, va; — je t'apprendrai comment je t'ai su ici , et de quelle façon j'y suis venue pour avoir soin de toi; oh! nous aurons vraiment mille choses éternelles à nous dire; — mais, pour l'instant, fuyons. — 11 fait TUiit , on le c? oit mort. — La clef de la porte qui donne sut le lïord de l'eau, je l'ai, la voici : nous .sortirons par là; viens! — ensuite lious volions où ali<'r pour reslei- ensemble : ce sera

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à ton choix — En Italie, peut-être, où l'on dit qu'il y a du soleil et des feuillages, il me semble qu'on doit bien s'aimer là î — Je serai ta femme. Nous vivrons seuls, loi et moi, — un monde! Nous sommes bien assez de nous deux, enfin! — Viens. »

Et elle cherchait doucement à l'entrainer.

Depuis quelques instants , Stell avait les yeux fixés sur une apparition. Une femme se tenait debout, devant lui, dans l'ombre, une femme ou un spectre : c'était lugubre. Sa chevelure semblait une mer agitée, son cou était noué d'une corde, sa tète penchait déjetée sur l'épaule, sa robe blanche tombait à plis droits ; elle était pâle , elle était grande. Son regard , si éteint qu'il fût , semblait fasciner Stell. Cette femme ressemblait ;t celle qui figurait dans la cellule de l'artiste, et Marie crut un instant que c'était elle qui sortait de la tapisserie. Enfin une voix séleva dans l'ombre :

(( Tu ne me reconnais donc pas, Stell! Le bûcher m'a-t-il donc si changée, qu'il ne te souvienne plus d'Amalthée. — Tu me trouves bien pâle, n'est-ce pas ? c'est que je suis morte î J ai

voulu venir te redire une dernière fois que je t'aimais, — je te l'avais promis, tu sais! — Mon Dieu, comme tu as l'air interdit et embarrassé! Il est vrai que nous sommes trois ici ! — Mourez donc , femmes ; mais ne revenez pas deux heures après vers vos amants , vous les retrouveriez aux bras d'une autre ! — Stell , nous avions promis de dormir ensemble; mais, puisque tu as mis ton bonheur dans un autre amour, sois heureux : moi , je m'en vais regagner toute seule ma couche dure, profonde et froide, où je n'aurai pas même, pour me réchauffer dans ma nuit, un regard ni un souvenir de toi. — Adieu î »

Stell était repris d'un délire forcené; il se tordait et se mordait les poings; il se cognait désespérément la tête au mur; il repoussait les caresses de Marie en criant :

« Laissez-moi, il faut que le sort qu'elle m'a jeté s'accomplisse. Je suis damné. Ce démon a un pacte signé de moi ; il me tient. Je suis lié à lui, vous dis-je. — Ne me touchez pas, je vous brûlerais. »

Amallhéo avait disparu.

Marie était suppliante et agenouillée.

« Stell, il n'y a plus rien ! illusion, chimère ! nous avons cru voir! — Le pacte, je l'aurai. Je le demanderai à la sainte vierge qui est là-haut : tu sais, l'autre Marie ! elle me le donnera. — Écoute-moi seulement, cela ne te fait rien de m'écouter ! — Je ne veux pas que tu meures , moi , je t'aime î — Prions ! j)

Stell n'entendait pas.

« Le pacte, » répétail-il toujours, « démon!... Il est encore là, vous dis-je! je le vois dans l'ombre ! Il me réclame; il faut que je le suive : laissez-moi ! »

Et il se cognait désespérément la tête contre le mur avec des éclats de rire impétueux. Marie s'efforçait en vain de le retenir; Stell se heurta si violemtntnt le front à l'un des angles du lit, qit'il s'ouvrit une large plaie. Marie, tout effarée et à demi morte, en essuya le sang avec son voile. Elle avait la tête blessée de Stell sur ses genoux et la baignait de ses larmes; on eût dit une Marie pleurant son Jésus, Le statuaire se dégagea encore malgré elle de ses bras, et se frappant une d'Miiirre fois, et avec déiiKTioe, an

mur, il tomba. Marie, tout échevelëe, courut à lui : elle le releva , l'appela par son nom , l'essuya , pleura et le couvrit de baisers que Stell ne lui rendit pas ; il était mort.

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