NOUVELLES AMOURS DU NAIN
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Formica retombait de jour en jour dans un morne isolement : Astréa, ccttejolie enfant blonde et rose , que le nain serrait avec tant d'amour sur son cœur, était morte; celle qui portait maintenant ce nom était une grande fille brune et pâle. Le nain , qui croyait à la métempsycose, et qui
se souvenait, pour son compte, d'avoir été colibri, chercha sa femme dans toute la nature , il la redemanda aux petites étoiles , aux mésanges et aux bluets ; mais les bluets , les mésanges elles étoiles ne se souvenaient même pas d'Astrëa. 11 resta veuf.
C'était une bien étrange créature, toute faite de philtres et de maléfices, que cette jeune fille qui succédait à l'enfant. De longs cheveux coulant à flots noirs le long d'un ovale 1res mince et d'une blancheur exsangue lui donnaient à l'œil l'air de ces femmes ^rnaturelles ([u'on voit sur les vieux tableaux des maîtres allemands et qui reviennent, la nuit, dans nos rêves : il ne lui manquait rien , pas même le nimbe, vague et couleur d'aube, qui leur éclaire le front. Un amour humain n'eût osé se prendre à cette beauté fluide imjialpable et chimérique, qui, légèrement vêtue d'une gaze blanche, avait dans son voile, ses cheveux et sa robe une clarté et un souffle d'air qu'on ne retrouve pas à ceux des autres femmes.
Dans le peuple , on ne doutait pas que ce ne iVu le magicien qui leût faite par artifice et
LE MAGICIEN. 6l
merveille de son art , tant elle ressemblait peu aux filles ordinaires ; et aucuns s'étonnaient fort que ces savants se donnassent tant de peine à produire des êtres par moyens illicites et extravagants, quand il y en a un si facile.
Le nain la haïssait autant qu'il l'avait aimée ; Astréa était à ses yeux une infidèle, — elle avait grandi. La pauvre jeune fille savait bien que son mari ne lui pardonnerait jamais un pareil trait ; aussi semblait-elle triste. Formica l'accusait même d'avoir dévoré sa petite Astréa et de n'être qu'une pâle Médée qui servait de linceul à ses amours. — « Retrouve-moi, » lui disait le nain, quand la blanche désolée penchait sur lui ses longs cheveux noirs, « retrouvemoi l'ame de l'enfant que j'adorais ; qu'elle soit devenue fleur , étoile ou oiseau, rends-moi ma petite Astréa , et alors je t'aimerai peut-être en souvenir d'elle. »
Un soir que le nain respirait à sa fenêtre ouverte un souffle de brise et rêvait mélancoliquement à ceci, qu'il y avait alors d'amoureux couples à demi pâmés sous les orangers en fleur et les toufles vertes, que le monde ne manquait
pas d'hommes grands et de femmes grandes qui s'en allaient ensemble voir coucher le soleil, et que lui seul était petit , — il sentit entrer dans sa chambre, avec des roucoulements et de grands battements d'ailes, une colombe ; elle fit le tour de la chambre , et , en bel oiseau privé qu'elle était, vint se percher familièrement sur l'épaule du nain. A voir la robe de plumes blanches, les jolies pattes roses et le bec de même de la colombe , Formica se souvint de la robe , des mains, de la bouche de la petite Astrée, et il ne douta plus que l'oiseau blanc ne fût Tame blanche de l'enfant , qui revenait vers son ancien mari; ce fut dés lors entre eux un commerce très tendre : la colombe et le nain passaient leur vie à se becqueter d'amour.
Formica redevint joyeux. Une seule chose le chagrinait encore , c'était de ne pouvoir suivre sa blanche bien-aimée dans son long et capricieux vol. Pour tout le reste , à force de mirer ses yeux dans les yeux de sa colombe , de boire à la même coupe , de goûter aux mêmes biscuits émiettés, et de dormir dans le sein l'un de l'autre, le nain se croyait oiseau. Il n'y avait
que les heures où la colombe, folle et voletante fille, ivre d'air, de grand soleil et de ciel bleu, prenait la clef des champs, qui étaient, pour le nain, des heures sombres. — «Oh! tu t'en vas, » disait-il alors, en la suivant d'un long et mélancolique regard, (( tu t'en vas et moi je reste. Pourquoi la nature , qui nous a faits l'un pour l'autre, a-t-elle oublié de me donner des ailes comme à toi, ma colombe !» — Il en demanda à maître Ab-Hakek , cette seconde nature , et le mage qui, tout sombre qu'il fût, se plaisait aux folies de son pauvre nain, lui avait promis de lui faire deux blanches ailes. En attendant , la colombe et le nain buvaient à la même coupe et au même baiser un bonheur qui s'enfuyait tous les matins et qui revenait tous les soirs.
Tout ce que Formica avait de foi et de tendresse au cœur, quand il chérissait Astréa , lui revint , et il posa tout cela sur son frêle oiseau blanc. — A ce pauvre nain délaissé et incrédule , cette colombe tenait lieu d'une femme; cette colombe faisait ses amours ; cette colombe était son Saint-Esprit.