‹ Le magicienChapitre 20 sur 22 · UNE FEMME QUI AIME · texte numérisé non relu

UNE FEMME QUI AIME

mm "FEmmë. 'êiiU)o A^m^,

Depuis un mois, Marie avait disparu : une lettre adressée par elle à Léda est la seule trace que nous ayons pu découvrir de sa fuite.

La voici :

c( Quand tu recevras cette lettre, ma Léda, je serai morte.

)) Il ne restera plus de moi que ce que la douleur en a laissé : je serai morte à tout le reste et au monde.

» Ma fuite n'y a, sans doute, pas fait un grand vide; ma mort n'en emportera rien. Excepté toi, ô Léda, qui pourra dire que quelque chose de sa vie s'est rompue avec la mienne !... Je m'en vais de ce monde comme j'y suis entrée, seule, triste, nue.

» Tu as déjà devin^ que j'allais choisir, pour m'y retirer, un couvent de femmes; je ne te dirai pas lequel , même à toi , ma bien-aimée, c'est un secret qui doit rester entre moi et Dieu.

» Si je cache ainsi, sous des formes religieuses, les restes d'une vie que l'amour et la douleur ont usée , ce n'est , de ma part , ni dévotion ni repentir, je ne crois plus à rien ; ma foi s'en est allée avec celui qui est mort : je cherche un sépulcre où je puisse toute vivante m'ensevelir. Christ est le Dieu souffrant de l'humanité; il sera toujours suivi de ceux qui pleurent.

« Tu fus ma meilleure amie et la seule confidente de mon amour : je te devais cette lettre;

LE MAGICIËIN. 303

reçois-la en souvenir de moi , c'est la dernière. Te l'avoiierai-je, ma Léda, cette lettre une fois écrite , je ne penserai même plus à toi ! Je te donne ici le peu de larmes que ma grande affliction me laisse, et désormais je m'y plongerai toute avec un entier oubli de ce qui me fut le plus cher.

» Je t'ai aimée, et nous ne nous reverrons jamais. Juge alors de ce que ma pauvre ame , si pleine de pleurs et de choses amères , doit en mettre dans cet adieu ! »

» Marie. »

Or, en ce temps-là, il se forma à Rome, dit Belleforge , un ordre de femmes que le pape Grégoire XIII fit abolir comme trop inhumain et trop farouche : il se nommait l'ordre de la prostration.

Celles qui y entraient étaient presque toutes de grandes repenties qui avaient des fautes monstrueuses à expier ou d'éternelles douleurs à ensevelir. Toute leur nourriture était, la nuit, un morceau de pain qu'elles mangeaient à genoux, et un peu d'eau. Elles passaient leur vie dans

304 l-K. MAGICIEN.

une chnpelle bassin et humide , couchées à plat ventre et la face sur la pierre, grossièrement recouvertes d'un cilice brutal, les seins aplatis sur la dalle, les muscles tendus, les hanches soulevées par un éternel sanglot, les cheveux désespérés et ramassés à terre en touffes abondantes, sous lesquels on sentait pleurer des visages mornes. Elles attendaient ainsi que le froid de la dalle les eût gagnées et les eût faites assez mortes pour le tombeau.

Parn)i les lilles de cet ordre, il y en avait une qui priait ou pleurait de la sorte depuis douze ans : elle y était entrée toute jeune; quelques cheveux blancs, perdus dans d'épaisses touffes blondes, indiquaient à l'œil que le repentir ou le désespoir l'avait vieillie plus vite que les années. Nul, d'ailleurs, n'avait jamais vu sa figure; nul ne savait son histoire. On sentait seulement, à la voir ainsi étendue à terre et à plat ventre, que tout son corps était une grande douleur, et que cette douleur, en se collant à la pierre, s'était faite dure et rigi'de comme elle. On l'avait ouïe aussi, depuis douze ans qu'elle était là, répéter touJ bas, dans un pleur inter-

LE MAGICIEA. 305

mittent, un mot douteux qui, pour le peu qu'on l'entendait, faisait croire qu'elle récitait nuit et jour une hymne de l'Église commençant par ceci : AvBj maris Stella !

Un jour, on remarqua que cette fille était encore plus immobile sur la dalle, vous eussiez cru voir une statue descellée et tombée la face en avant. On se pencha sur elle pour écouter, et, comme l'on n'entendit plus ni souffle, ni parole, ni battement de cœur, Ton se dit : Elle est morte !

On la releva; elle était roide et toute d'une pièce , comme une chose pétrifiée. On remarqua alors que la place de ses seins était marquée sur la dalle ; ses coudes l'avaient fouillée ; il y avait une tache noire à l'endroit où, pendant douze ans , elle avait collé ses lèvres , et la larme sourde, profonde , intarissable que cette vie de femme laissait là avait filtré si avant dans la pierre, que rien ne put jamais l'efTacer.

Elle fut inhumée comme avaient coutume de l'être les autres sœurs; on leva la dalle où elle avait pleuré pendant douze ans, on creusa dessous une fosse et Ton y déposa la morte. Le

30() î-r MAGICIKN.

convoi eut lieu aux cierges. La sœur avait, suivant les usages de l'ordre, la figure découverte; et l'on reconnut, malgré sa maigreur et ses rides prématurées , qu'elle avait dû être belle. On lui mit sur le front une couronne de roses blanches et dans la main droite un flambeau de cire-vierge allumé. L'autre main était posée sur le cœur, elle tenait un rosaire qui y avait été trouvé et laissé; à ce rosaire, pendait une petite médaille d'argent sur laquelle on avait gravé ces mois avec la pointe d'un burin : Marie à Stell.

Nul ne fit attention à cette médaille.

Quand on eut jeté de l'eau sainte et quelques prières sur la morte, on n'y songea plus; la dalle fut de nouveau scellée, et, jusqu'à ce jour, elle garda, sous son oubli et son silence, le secret de celte histoire.

Page 1