‹ Le magicienChapitre 4 sur 22 · LES FIANÇAILLES DE STELL · texte numérisé non relu

LES FIANÇAILLES DE STELL

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En sortant du tribunal, Stell se rendit à sa maison delà rue de Béthizy. Le soleil commençait à décliner. Sur son chemin , le statuaire rencontra Amadis qui, le voyant sombre et bouleversé, l'aborda ainsi :

« Qu'as-tu donc, Stell?

— Moi , je n'ai rien. Je suis gai. »

Et il sourit.

« Comment vont tes amours, frère?

— Très bien. »

Il se mit encore à rire , mais si fort cette fois , qu'une larme lui en vint aux yeux.

« Alors je te laisse; car j'ai, de ce pas, rendez-vous avec une jolie fille, nommée Colombine. Bonsoir. »

Stell lui serra convulsivement la main et lui dit, avec un accent particulier :

« Adieu. »

C'était la première fois que le statuaire cachait quelque secret à son ami.

De retour chez lui, Stell ouvrit, sans bruit, la porte de son atelier : ses statues, debout sur leurs socles, qui semblaient s'être levées pour lui faire honneur, l'attristèrent encore de leur regard vide et de leur blanc silence ; toutes lui firent l'effet de fantômes. C'étaient, à vrai dire, les fantômes de ses idées : chacune d'elles cachait, sous les plis de son suaire de marbre, une pensée de l'artiste, mais une pensée morte, immobile et pétrifiée. Cette famille de statues était la seule

que Stell eût au monde, et il eût cru faire mal de mourir sans lui dire adieu. L'artiste promena de l'une à l'autre un regard très tendre ; puis croyant que ses chères statues lui reprochaient de les abandonner depuis quelque temps pour un autre amour :

« Oh ! ne m'en voulez pas , je reviens à vous! Bientôt même je vous ressemblerai tout à fait ; je serai assez pâle , mes blanches trépassées , pour que nous puissions nous marier ensemble, n Et touchant la main d'une madone de marbre : « Oh ! qu'on est froid , » dit-il , « quand on est mort ! »

Stell fit plusieurs fois le tour de son atelier, et s'arrêta devant le panneau de chêne relevé de demi-bosses, qui cachait autrefois aux regards la statue de Marie.

Il l'ouvrit, et voyant la niche vide :

« Comme mon cœur! » murmura-t-il.

Puis, levant sur sa Samaritaine le voile blanc souillé de poussière , qui la couvrait depuis au moins trois grands mois.

« Il eût mieux valu, » dit-il, « aimer celle-là ! »

Ici une grosse larme tomba de ses yeux.

« Adieu donc, vous toutes. »

Et il baisa l'une après l'autre sur la joue toutes ses statues.

(( Il n'y a pourtant que vous au monde que je regrette! Si vous pensez encore sous ce rude linceul de pierre, ô mes belles Galatées , pensez quelquefois à moi ! »

Stell se souvint aussi du coffret de fer que lui avait remis le magicien, et, jugeant que le charme ne lui servirait plus de rien , il le rompit. Ce coffre contenait un médaillon , des cheveux et des lettres d'amour de la reine Catherine de Médicis , alors à Florence , adressées à un jeune seigneur italien, nommé Cornes de Fiascato, avec lequel elle avait eu des relations secrètes. Un billet ci-joint promettait d'accorder, à celui qui lui rendrait ces lettres, tout ce qu'il demanderait, fussent-ce même des titres de noblesse ou un mariage avec l'une des premières demoiselles de la cour. — «A quoi bon maintenant ? » pensa Stell. Il sortit.

Le ciel, vêtu d'une belle robe d'outremer ouatée de légers nuages blancs, souriait. Il pouvait être six heures du soir, et l'on était en etc.

Le long des quais, tous les clochers de la ville répétés de distance en dislance faisaient des échos à l'œil, et les auvents des boutiques, tout ruisselants de soleil, ouvraient, sur la tête des bouro:eoises, leurs ombrelles de bois. Stell avisait en chemin, avec un étonnement involontaire, toutes ces choses • il lisait les enseignes écrites sur des plaques de tôle : à la roupis , une roue et un pis; à V assurance, un A sur une anse; au puissant vin, un puits dont on tirait de l'eau. Il contemplait, aux angles des toits, les mousses, les fleurettes et les nids d'hirondelles sur les cheminées; il crut aussi remarquer que les passants et surtout les femmes le regardaient d'un air singulier.

i( Est-ce qu'on a une autre figure que les autres jours, » observa-t-il , « quand on va se noyer? je suis pourtant bien calme. »

Il remonta les quais jusqu'à Bercy; le soleil, couché à l'horizon sur des masses pulvérulentes et chaudes , achevait de brûler comme un gros tison sur un tas de cendre. Stell eût aussi bien pu se jeter dans la Seine , il jugea la rive déserte et l'endroit très profond ; mais la Seine

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était brune et l'amant voulait d'une blonde : il passa outre. Arrivé à Conflans , il dit adieu au fleuve, puisa une dernière fois de l'eau dans le creux de sa main et la but. La Seine et la Marne lui figuraient les deux femmes qui s'étaient rencontrées dans son cœur, et après avoir donné à l'une un regret et une larme , il suivit l'autre. La Marne, qui emmêlait sa blonde chevelure dans des roseaux et des branches de saules, avait, comme Marie, les lèvres semées de fleurs et parlait à Stell avec une voix très douce. — « C'est bien elle, » dit l'artiste ; u seulement c'est elle pure ! Je savais que nous dormirions ensemble ! » — Ici il détacha de son doigt l'anneau d'or que Marie lui avait donné , et le jetant dans l'eau : — « Voici votre alliance, ma belle fiancée! ))

Stell écoutait, avec ravissement, autour de lui, le vague trembler des feuilles et le doux bégaiement de quelques petits ruisseaux cachés sous rherbe. 11 était dans une île bordée de peupliers et de saules : des touffes d'églantiers sauvages efl*euillaient au vent une pluie de papillons; des soucis et des fleurs de camomille blanche bril-

laient sur le gazon comme des écus d'or et d'argent sur un tapis vert ; les glaïeuls , les nénuphars, les marguerites, les muguets blancs pleuraient sur les pieds de l'artiste une abondante rosée, ils semblaient savoir qu'il allait mourir, le bel amant aux cheveux bouclés. C'était l'heure du crépuscule, et le jour avait été si vif, si éclairé de soleil, qu'il avait de la peine à s'éteindre. Stell regardait autour de lui le flux et le reflux des ondes et des feuilles, les derniers rayons du soleil riant sur les flots, les premières clartés de lune glissant, comme un doux regard de femme , entre les branches , et jamais la nature ne lui avait semblé si belle que ce soir-là; — cependant, à quelques pas plus loin , l'eau était profonde et noire.

Au moment de s'élancer dans la rivière, une idée le retint aux cheveux : (( Oh ! » s'écria-t-il , « on dit que les noyés sont bien laids, qu'ils ont le ventre gonflé et la face verte : quelle fin povu' moi qui ai toujours recherché dans l'art le reflet delà beauté suprême et éternelle! » — Peut-être qu'un dernier regret de la vie, des eaux, des feuilles, des couchers de soleil , des levers de lune, et

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qui sait, de Marie, se cachait sous cet amour delà forme. Il cueillit une branche de saule, et lui demanda conseil :

« Faut-il? »

Puis il en détacha une à une les pâles feuilles qui, envolées au vent, s'éparpillaient sur l'eau, emportant, dans un oui ou un jiojl fatal, la vie ou la mort de Stell. Cette branche jugeait un homme. La lune regardait cela avec ses deux yeux rêveurs , l'onde ne cessait de rire entre les roseaux, et la brise s'enivrait mollement des senteurs de l'herbe, des fleurs et des arbres. Cependant une dernière feuille tremblait au bout du rameau.

u C'est bien! )) répondit Stell.

Le rameau avait dit oui.

Alors Stell se glissa entre les sorbiers. La côte assez abrupte, faite de glaise et de limon séchés au soleil , descendait en une pente rapide. Au moment où Stell n'était plus qu'à un mètre de l'eau , il sentit derrière lui un bruit de feuilles remuées, et regarda; un crépuscule de femme blanchissait : elle avait un soufHc de brise dans ses longs cheveux noirs et la lune dans un pli de son voile. Il faisait nuit, et Slell avait déjà

trop d'ombre sur les yeux pour que cette vision confuse et incohérente ne lui semblât pas un rêve de nuit; il fit pourtant quelques efforts pour remonter vers ce rêve : il roidit sous lui ses genoux , il étendit vers les racines et les touffes d'herbe ses mains désespérées, il se souleva de tout son souffle et de tout son élan vers cette blanche forme de femme; mais il saisissait à vide, pour s'y retenir, des racines et des herbes qui lui mentaient toujours, et sentait sous son poids et ses soubresauts le sol lui manquer. Enfin ses genoux rencontrèrent un caillou et ses doigts une épine; Stell s'y accrocha. Il se crut sauvé ; mais le caillou , au moment où l'artiste faisait un dernier effort pour se dégager de ce terrain visqueux et mou, s'enfonça; la ronce où il attachait ses poings tout sanglants perdit racine , et Stell glissa, à petit bruit, dans l'eau.

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