SCÈNE II
PINEL
Tais-toi! tais-toi, serpent! ou rends-moi ma jeunesse!
MOLIERE
Un jambon de Gascogne et des pains de Gonesse
Chargeant les dos... émus de Beys et de Clairin.
Catherine Bourgeois portait le sel marin
Que nous livre à des prix effrayants la gabelle...
Puis venait Madeleine... Ah ! Dieu! qu'elle était belle !
Puis venait, blanche et fine et droite comme un lys,
Un pâté sous le bras, la blonde Des Urlis ;
Nicolas Bonenfant, qui ne fut jamais pingre,
Accompagnait, de près, Catherine Malingre,
Une longe de veau de Rivière à la main;
Puis, s'avançaient encore, émaillant le chemin,
Geneviève et Joseph Béjard, graves et dignes,
Et ceux-ci — saluez ! — portaient le jus des vignes !
Et moi je les suivais, regardant les oiseaux
Qui se parlaient d'amour aux pointes des roseaux,
Et j'avais dans les mains, pensive arriére-garde,
Le vinaigre rosat, le poivre et la moutarde !
PINEL, salivant.
O délices ! Tais-toi !
MOLIÈRE, poursuivant.
Voici le cabaret...
PINEL
Ah ! je le vois d'ici ! — Tais-tois ! point de portrait ! Non ! grâce ! Je me meurs de soif rien qu'à t'entendrc.
MOLIÈRE
Que te dirai-je, ami ? Le jambon était tendre. Et le vin fut trouvé digne de Rabelais ; Tandis que son velours caressait nos palais Lentement, fréquemment, en pieuse rasade,
Pinel se passe la langue sur la lèvre.
Négligemment.
Nous pensions à trouver un nouveau camarade
Qui daignât partager nos glorieux travaux,
(Vin compris) et reçût avec nous des bravos-
Il nous manque un Docteur, enfin celui qu'on nomme
En scène le Pédant... — Et tu serais cet homme,
Toi, si tu le voulais, et parfait, c'est certain I
Ton éloquence est grande et tu sais du latin.
PINEL, réfléchissant.
C'est vrai.
MOLIÈRE
Tu meurs d'ennui dans ta classe poudreuse, Attaché par la patte, — et c'est viande creuse Ce que met sous ta dent le métier d'écrivain.
PINEL
C'est encor vrai.