SCÈNE II
Le même droit que tous à l'estime publique ?
Non ! les honnêtes gens, en tous lieux vont de pair.
Spc de charrue ou bien lame d'épée, un fer
Pur et de bonne trempe a partout son mérite,
L'honneur n'est pas un bien qu'en naissant on hérite.
On l'acquiert, on le gagne à force de vertu ;
Seul on est l'artisan de son honneur, vois-tu ;
Mais le talent, ami, ne gâte pas la chose.
En entrant au théâtre enfin je me propose
De marcher le front haut, fidèle à l'équité,
Serviteur du beau seul et de la vérité.
Au Théâtre on en sait qui furent l'honneur même !
Vous m'apprîtes jadis comment Aristodéme
Fixa longtemps des Grecs les changeantes humeurs ;
Cet acteur excellent et d'excellentes mœurs
Etant trouvé par tous aux grands rôles idoine
Devint ambassadeur de Grèce en Macédoine.
Bien d'autres, — dont les noms ne sont point superflus.
Ésope^ Roscius, Théodore, Polus,
Furent très-estimés des gens de leur époque.
Leur science, leur art, dont le nom seul vous choque,
Etaient fort enviés par leurs contemporains,
Philosophes, héros, voire des souverains ;
Et votre Cicéron lui-même, votre idole, .
Réglait sur Roscius son geste et sa parole,
Et de plus le traitait et de maître et d'ami.
Eh bien! je veux aussi, moi, figurer parmi
io LE MAGISTER.
Ces braves gens de cœur dont s'honorent la scène Et le monde! Est-ce donc ambition malsaine?
Je ne suis qu'un enfant, soit, et présomptueux, Sans talent encor, soit; mais fier et vertueux, Résolu de bien faire en toute circonstance Tout en vouant à Fart mon entière existence.
Oui, c'est la gloire, ami, que je veux obtenir ; Mais, si ce rameau d'or je ne puis le tenir Dans mes mains en mourant, oh ! va ! du moins mon âme S'envolera sans tache et pure 3e tout blâme ! Je veux qu'on dise, après la chute du rideau : Molière? transi it benefaciendo.
PINEI
La gloire? — Est-ce la gloire, enfant, que ces nasardes, Que ces coups de bâton ou de pied...
MOLIERE, lui coupant la parole d'un geste.
Tu hasardes En ce moment des mots du vulgaire chéris !
La gloire d'un acteur de son bel art épris C'est de ne faire qu'un avec son rôle en somme; C'est de prendre des mots et d'en créer un homme, Fût-ce un valet, — qui soit criant de vérité. Donc le coup de bâton par l'acteur supporté Avec génie et grâce est digne de louange ; Ce sont là jeux de scène, et sot est qui les range Parmi les faits réels dont se ternit l'honneur.