SCENE II. ii
Réserve ton dédain, mon cher, pour cet acteur
Titré qui devant rien de honteux ne recule,
Pour ce marquis de cour, histrion ridicule,
Qu'on voit, le poing aux reins et le regard vainqueur,
Recevoir en riant des coups de pied au cœur.
Réserve ton mépris surtout pour l'hypocrite,
Comédien infâme, et dont nul ne s'irrite
En ce monde où chacun masque sa lâcheté
Sous le nom de bel air et de civilité,
Où rien n'est plus haï qu'une mâle franchise.
Il faudra que quelqu'un pourtant vous brutalise
En vous criant tout net vos vérités un jour,
Faux amis, faux dévots, coquette au faux amour,
Menteurs masqués et fats dont l'âme est basse et louche !
Oui, quelqu'un le dira, l'écœurement farouche,
Que l'honnête homme en soi sent parfois bouillonner
En vous voyant autour de lui tourbillonner,
Coquins polis, charmants, la beauté sur la joue,
L'habit pailleté d'or, le cœur taché de boue !
Ah! celuirlà sera plein d'intrépidité!
Ce n'est pas sans péril qu'on te sert, Vérité,
Et qu'on t'éveille enfin, conscience assoupie.
Oui, sa vertu sera de la misanthropie,
Et contre elle ameutés, hurleront tour à tour
Le Temple et le Palais, et la Ville et la Cour .
pin'el.
Comme il fronde la cour ! ô jeunesse hardie !
MOLIÈRE
D'ailleurs, je suis porté, moi, vers la tragédie...
PINEL
Toi!
MOLIÈRE
Moi ! J'ai mon projet. — Ou je me trompe fort, Ou, grâce à mes travaux, devant que je sois mort, Je ferai, je le crois, un bon auteur tragique.
PINEL
Diablezot ! un auteur ! un acteur ! ô magique Changement ! en dix ans à peine ! j'ai rêvé ! Un poète est éclos de l'œuf que j'ai couvé !
MOLIÈRE
Poëte tu Tas dit. — Et la première ride Me viendra que j'aurai fini ma Thèbàide Depuis longtemps !
PINEL
Ah bah ! — C'est une farce ?
MOLIÈRE
Oh! non.
C'est une tragédie, et j'en veux du renom.
Je ne dédaigne pas, je trouve fière et haute, La gloire que jadis, dans le comique, Plaute, Térence, Aristophane ont acquise.