‹ Le magnétiseurChapitre 3 sur 7 · IT · texte numérisé non relu

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74 LE atAGNÉTISELR.

— Qui ça ? maman , (jui ça ?

Henrielle troublée, coiiCuse, le cœur serré, le rouge sur le front, se sentit prête à défaillir, elle porta un regard de prière autour d'elle, et, ne voyant personne venir à son aide, elle trouva en elle seule la force que Dieu envoie souvent à ceux qu'on abandonne; elle releva la télé et répondit à la question de l'enfant plutôt pour ceux qui étaient là que pour lui.

— C'est voire frère, Henri, c'est le premier enfant d'adoplion du général.

Et en disant ces mois , elle posa ses yeux avec une dignité Irisle , mais forte, suV le visage de Charles qu'elle n'avait osé envisager jusquelà. Charles regardait l'enfant aussi avidement (|ue l'enfant le regardait, et deux larmes de celles qui viennent furtivement aux yeux et tombertt sur le visage avant qu'on ait pu les cacher, dei^^ laîmes lui traversèrent le visage. Il les sentit et de sa main blessée il les voulut effacer : pour les mieux cacher, il prit l'enfanl el l'embrassa.

Mais sa blessure ouverte par ce mouvement avait aussi coulé sur son visage, et quand il remit l'enfant à terre, il était tout barbouillé de sang.

— Vous avez mis du sang à mon fils , s'écria Henriette en le prenant avec un effroi indicible.

— Moi , dit Charles épouvanté , moi oui ,

c'est moi...

— Ce n'est rien ! rien , dit le général qui avait pris l'enfant et qui avait essuyé son visage, et qui l'embrassait en le calmant.

— Oh ! général , général... lui dit Charles avec une effusion touchante... vous êtes le père des orphelins... Malheur, malheur à celui qui serait ingrat ! malheur à qui oublierait ce qu'il est et ce que vous êtes ! Lussay était sorti, madame Bizot se mordit les lèvres d'un air peiné ; ce sentiment la dépassait : d'ailleurs il avait tourné en faveur d'Henriette : le général fut attendri j il prit l'enfant sur ses genoux, et n'eut

plus de honte d'être un honnête homme. Bizot pleura et Henriette n'eut plus envie de faire à son mari la confidence qu'elle avait résolue.

îlln trait ^f caracthe.

Cs jour si marqué d'émotions contraires fut suivi de jours paisibles et uniformes. Dans la première quinzaine qui suivit son arrivée, Charles ne s'occupa qu'à redonner aux travaux de la forge l'activité qu'ils avaient perdue. Il annonça aux ouvriers que les journées commenceraient à cinq heures du matin et finiraient à sept heures du soir pour ceux dont les travaux n'avaient lieu que le jour; il leur marqua deux heures de

'jS LE MAGNÉTISEUR.

repos, fixa le prix des journées, établit un livre de présence que les ouvriers devaient signer en entrant et en sortant, ou qu'un contre-maître signerait pour eux, en annonçant que les heures d'absence seraient déduites du prix de la journée. Quant à ceux dont les travaux duraient nuit et jour au lieu de leur laisser faire alternativement vingt-quatre heures de service , il les divisa par escouades qui se relevaient de six heures en six heures. Ceci fit d'abord murmurer les ouvriers qui ne travaillaient presque jamais pendant la nuit où les ateliers n'étaient pas surveillé , et qui se trouvaient avoir le lendemain une journée de libre. Mais un d'entre eux, un chef de fourneau, renommé par sa force et son courage (il avait été soldat et maitred'armes),et précieux parlabrutale intrépidité avec laquelle il exécutait les travaux les plus dangereux, ce chef les calma en leur disant que c'était ferveur de jeune homme, qui ne durerait pas huit jours. On eut l'air de se soumettre et l'on fut exact le premier jour. Le second on vint quelques minutes plus tard, le troisième on

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gagna un quart d'heure le matin et autant le scir, à la fin de la semaine, c'était comme avant. Quant aux ouvriers qui devaient se relever de six heures en six heures, ils avaient soin de laisser tomber le feu des fourneaux une heure à peu près avant de quitter le travail, ceux qui rentraient perdaient une heure à le rallumer; le produit de la quinzaine fut déplorable. Charles ne dit rien ; le jour de la paie arriva.

Chaque ouvrier était accoutumé à recevoir le compte rond de ses journées; ils furent étrangement surpris lorsque l'un se trouva diminué de cinq sous pour deux heures passées à dormir, celui-là d'une demi-journée qu'il avait employée à rebêcher son petit jardin : aucun ne reçut la somme à laquelle il s'était accoutumé sans la gagner. Il y eut quelques observations, mais timides; Charles, qui payait lui-même les repoussa sévèrement. On se tut, mais les ouvriers demeurèrent en masse à la porte du bureau. Ils s'entretenaient vivement, mais à voix basse lorsque leur espoir, leur chef, le maître d'armes , parut j

8o LE MAGNÉTISEUR.

il s'informa, haussa les épaules au récit qu'on lui fit, et entra dans le bureau, son vieux bonnet de police sur la tête et un brûle-gueule à la bouche. Charles le regarda fixement et lui dit:

— Il paraît que votre tabac est bon.

— Pas mauvais, répondit insolemment l'ouvrier.

— En ce cas , dit Charles , vous ferez bien de le garder pour vous tout seul, je n'aime pas la pipe.

— C'est juste, dit le soldat, les officiers des écoles, ça n'aimait ni la fumée de la pipe ni celle du canon.

— Voilà votre compte, dit Charles qui n'eut pas l'air d'avoir entendu.

— L'ouvrier prit l'argent en montrant de l'œil à ses camarades le succès de sa hardiesse; il le compta et le reposant froidement sur le bureau , il répondit :

— Ça n'est pas mon compte.

LE MAGNÉTISEUR. • 8ï

— Voyons, dit Charles, votre nom?

— Pierre Aubert dit la Contrepointe, répondit le maître de fourneau en jouant de l'avant bras en guise d'épée.

— Eh bien, dit Charles, Pierre Aubert dit la Contrepointre,douze journées à quarante sous...

— Ça fait vingt-quatre francs , continuaPierre, vingt-quatre bons francs, ou je ne m'y connais pas.

— Moins soixante heures d'absence , c'est-àdire cinq journées qui font dix francs. Voilà quatorze francs, c'est votre compte.

— C'est le vôtre, dit le sacripan, mais ce n'est pas le mien; il me faut mes vingt-quatre francs , je ne suis pas habitué à être traité comme un péquin.

— Nous n'aurons pas de discussion, dit Charles, voilà vos vingt'quatre francs, vous ne travaillez plus à la forge.

— Nous verrons , grogna Aubert en empochant l'argent.

If.

— Eli bien ! tas d'imbécilles, dit-ii en sortant, j'ai ma somme.

— Oui! répondit un des ouvriers, mais tu n'es plus de la forge , tu es renvoyé.

— Renvoyé ! moi ! renvoyé par un blanc-bec, répliqua la Contrepointe en sacrant, crois ça et bois de l'eau. Allons donc, nous le ferons marcher, viens nous-en au cabaret. Je vous conterai comment on réduit ces fnisquets-\?i.

Charles avait entendu ; mais il avait continué à payer sans se déranger. La Contrepointe s'était éloigné. Le tour des ouvriers à escouade était venu, leur compte fut encore plus réduit. Charles leur déduisit non seulement les heures perdues , mais le prix du charbon gâté par leur faute : ce fut un houra général. Charles leur répondit simplement :

— C'est à prendre ou à laisser.

. — Nous aimons mieux, dirent quelques uns, aire comme la Contrepointe, avoir toute notre paie et quitter.

LE MAGNÉTISEUR. bj

— Vous quitterez et vous n'aurez pas voire paie , dit Charles , Aubert n a ûiit tort qu'à lui en ne travaillant pas, vous avez fait tort à l'établissement; si je vous payais je volerais le général.

— Mais vous avez payé Aubert en le renvoyant.

— Je lui ai fait l'aumône en le renvoyant; car vous pouvez l'avertir de ne plus mettre les pieds ici.

Les ouvriers, intimidés et n'ayant plus leur soutien, prirent leur argent et coururent rejoindre leurs ^"marades au cabaret. Ils leur contèrent ce qui était arrivé et ce que Charles avait dit de la Contrepoinle.

— Sacré nom de nom, s'écria-t-il , le gringalet, l'aumône à moi , l'aumône! Je lui mangerais plutôt le ventre que d'en recevoir l'aumône. Ah! crénom, nous verrons... foi de maître d'arme, je lui arrache son ruban rouge, s'il me regarde seulement lundi, quand je serai à l'atelier.

84 LE MAGNÉTISEUK.

— ■ Tu y retourneras donc ?

— Si j'y retournerai! ah! je le réponds que j'y serai de bonne heure. Nom de nom! Je ne sais ce qui me tient d'aller hii couper la figure avec mon marteau.

Charles ne crut pas devoir prévenir le général de ce petit événement; d'ailleurs il passa presque toute la journée du dimanche à remettre les registres à jour, à répondre à la correspondance. Pendant toute cette première quinzaine, il avait à peine paru à l'heure des repas, il n'était guère resté dans le salon que pour y lire, ou y faire une partie d'échecs avec Lussay. Cette impression romanesque du premier jour, qu'il avait produite sur Henriette, s'était à peu près effacée. Doux, poli, prévenant , il avait repris un caractère uni et facile qui en fesait tout simplement un commensal aimable. Aucun de ces mots à double entente, aucuii de ces regards significatifs du premier abord, pas un effort pour éviter un entretien particulier avec

Henriette. Ils s'étaient trouvés seuls presque tous les jours. La première fois elle était tremblante de ce qu'elle pensait qu'il allait lui dire, ne doutant pas qu'il ne s'empressât de saisir cette occasion. Il causa de choses indifférentes. La seconde fois, elle trouva qu'il était extraordinaire qu'il ne s'expliquât pas sur cette nuit singulière, sur ces paroles mystérieuseis prononcées entre eux. Puis elle y songea moins : et enfin elle crut s'être trompée; elle chercha une explication à ce mystère dans la préoccupation de sa pensée; et, au bout de quinze jours, Charles était le dernier homme qui lui parût devoir la troubler. Les Bizot étaient retournés cbezeiix. Ils devaient revenir , on s'était arrangé pour passer l'hiver ensemble.

Le lundi vint. A la pointe du jour, tous les ouvriers arrivèrent. Charles était à la porte des ateliers inscrivant lui-même l'heure de l'entrée. La Contrepointe se présenta; mais il passa sans regarder Charles, et en sifflant d'un air fort insolent; Charles le laissa passer. En s'installant à

son fourneau, il se mit à l'ouvrage en disant aux autres :

— Il a caponné! vous êtes un fagot de molasses qui ne savez pas comment vous y prendre.

Après l'entrée des ou^Tiers , Charles parcourut les ateliers, et, par un soin qu'il n'avait jamais eu jusque-là , il avait attaché un ruban à la boutonnière de son habit. Les ouvriers le regardaient avec curiosité, quelques uns avec impertinence. Enfin , il arriva à l'atelier rl'Aubert, Comme par un enchantement, tous ceux qui étaient à portée de voir cessèrent leur ouvrage et regardèrent du même côté. La Contrepointe, en voyant venir Charles de loin, s'était mis à siffler, et puis, quand celui-ci fut dans son atelier, le drôle se mit à entonner, d'une voix de Stentor, une chanson de volontaires de 92, commençant ainsi :

Il était un bataillon Dont l'Arricgc est le nom, Un petit corps de chasseurs,, Ma foi qui se peigne dur.

Charles l'arréla, le considéra un moment et lui demanda d'une voix calme :

— Que faites-\'ous là?

Aubert fit semblant de ne pas entendre et enfda le second couplet de sa chanson. Charles répéta sa question.

— ^ Ça se voit assez, il me semble, répondit l'ouvrier.

— Je vous avais dit que vous ne travailleriez plus ici.

— C'est possible, mais je ne l'ai pas cru.

— Allons , dit Charles qui s'était décidé à être maître de lui , assez d'insolence et sortez.

— Et qui est-ce qui me fera sortir? dit la Contrepointe en regardant tous les ouvriers qui se pressaient aux portes.

— Mais, dit Charles, tous ces braves gens ,^ si je le leur ordonne.

— Peut-être, répliqua Aubert, à condilioit que je ne le leur défendrai pas.

Charles savait bien que la conduite de cet homme était un parti pris d'insolence , mais sa nature bouillante l'emporta et il s'écria :

— Allons, chassez-moi cet homme,

La Gontrepointe sauta sur une énorme tenaille et cria :

— Le {#emier qui avance, je le casse.

Tous les ouvriers demeurèrent immobiles.

Charles les regarda d'un air de mépris et dit :

— Alors ce sera moi qui le chasserai. Et il s'avança vers Aubert.

— Ne me touchez pas , dit celui-ci en se reculant , ne me touchez pas.

— Je le veux bien, dit Charles , mais sortez à l'instant.

— Je ne veux pas , dit Aubert.

— Ah ! tu ne veux pas ! s'écria Charles en avançant encore.

— Je vous ai dit de ne pas me toucher, s'écria la Contrepointe en levant sa tenaille à deux mains.

Mais avant qu'il eût achevé ce geste , Charles avait saisi la tenaille et l'avait arrachée à Aubert.

— Sortirez-vous ? s'écria-t-il.

— Non , sacré-nom, je ne sortirai pas, répondit celui-ci furieux et pensant qu'il n'avait été désarmé que par surprise ; non , il ne sera pas dit qu'un blanc-bec m'aura fait reculer.

Charles s'avança vers lui, et,. le regardant en face, il lui dit d'une voix terrible, mais sourde:

— Écoutez, je vous répète de sortir; et surtout je vous avertis de ne pas ajouter un mot qui soit une insulte, car ce ne sera plus alors pour vous chasser que je mettrai la main sur vous.

— Eh bien! qu'est-ce que j'ai dit, répliqua Aubert, j'ai dit blanc-bec, je le répète, vous êtes un blanc-bec.

— Et je vous répète aussi, dit Charles, qu'il ne s'agit plus de sortir.

— Et de quoi s'agit-il donc? dit Aubert. — - De me demander pardon.

go LE MAGNJiTISEUR, ^^

— Ah! pardon, dit la Contrepointe en riant forcément, pardon, demander pardon à monsieur!.. Puis s' exaltant à son tour! Pardon pardon! s'écria-t-il ; tenez, j'ai juré de vous arracher votre ruban , tenez, voilà comme je demande pardon.

Il n'acheva ni son geste, ni sa phrase. Charles le saisit à la gorge par sa cravate et l'abattit à ses pieds. Aubert voulut se relever, mais il était cloué comme sous un arc-boutant de fer.

— Demande pardon, lui dit Charles:

— Non ! non !

— Demande pardon , répéta le jeune homme furieux.

L'ouvrier se débattit; il essayait de mordre la main qui le tenait, il raidissait ses bras contre ce bras qui lui pesait comme une montagne, il ne pouvait rien , il rugissait et écumait. Les ouvriers semblaient terrifiés , quelques mis lui crièrent :

— Mbert, Aubert, demande pardon, il te lueru.

LE MAGNÉTISETIR. 9I

Il répondit à cette invitation.

— J'aime mieux être tué que de demander pardon à un bâtard !

Le cri de colère qui s'échappa de la poitrine de Charles fit tressaillir tous les ouvriers.

— Eh bien! soit, répondit-il. Ah! tu m'as appelé bâtard! Eh bien! j'écraserai ta langue de façon à ce qu'elle ne dise plus ce mot-là.

Et dans un accès de rage extravagante, il le traîna vers un martinet qui, mu par un des courans d'eau, battait de son poids de six milliers sur son enclume colossalle. Un cri dépouvante universelle avertit Aubert de ce qui allait lui arriver; il se débattit , il se roula comme un serpent, il se buttait à toutes les aspérités de terrain; mais il était tenu par une main plus forte que le fer, et pas à pas il avançait vers la terrible rïAchine.

— Demande grâce, lui criait-on de partout, i^iràce, grâce pour lui !

Il ne répondait que par de nouveaux efforts.

Enfin il toucha des pieds le bord de l'épouvantable machine. Charles le retourna d'un seul coup et en approcha sa tête 5 le malheureux, vit à deux pouces de son front le marteau se le* ver et retomber avec un bruit qui lui ébranla le crâne ; il se prit à crier ; A l'assassin ! à l'assassin ! d'une vcJr si déchirante, qu'elle domina le bruit du marteau et que les ouvriers s'en émtirent.

— Eh bien ! lui dit Charles en le soulevant de terre , de mandera s- tu grâce ?

A ce moment la foule des ou»^riers s'entrouvrit et Henriette parut.

— Quel est ce bruit? dit-elle, que se passe-t-il?

Charles ouvrit la main et laissa échapper le misérable qui se releva lentement.

— C'est, dit-il en reprenant un ton froid, un ouvrier insolent que je corrige.

On murmura, Aubert voulut s'éloigner, Charles l'arrêta.

— Pas encore, tout n'est pas fini entre nous.

Madame, dit-il, cet ouvrier m'a insulté, il faut qu'il me demande pai'don.

— Excusez-vous, flit Henriette a Aubert.

Celui-ci, tenu par Charles, et qui avait senti le cœur prêt à lui faillir un instant avant , répondit d'un air brutal:

— On peut-être fâché , quand on se voit ôter son pain.

— Dites quand on ne le gagne,pas. ^Ê^

— Eh bien ! soit, dit Aubert, excusez-moi, si gé

ce que j'ai dit vous a offensé. ^

— Assez ! lui dit Charles, prenez vos habits et sortez. La Contrepointe obéit en se frappant la tête avec désespoir, il bouscula quelques ouvriers qui se trouvèrent devant lui. ,

— Je vous demande sa grâce, dit Henriette.

— Il ne la mérite pas, répondit Cl^Pfes, qu'il sorte! Quant à vous, ajouta-t-il emregardant sévèrement les autres ouvriers, quant à vous qui ne m'avez pas obéi tout à l'heure, vous voyez

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que je sais comment réduire les récalcitrans ! Que l'exemple vous profite !

Il sortit de l'atelier avec Henriette. Elle avait l'air sérieux et boudeur d'une femme qui vient d'être refusée.

0uitf.

Cette scène brutale, où il fallut qu'un homme, qui avait droit d'être obéi sur ses ordres, employât la force pour obtenir obéissance, est plus commune qu'on ne pense dans les rapports des maîtres et des ouvriers , surtout dans ces positions où un appel à la loi et à la protection publique est lent à obtenir. Je l'ai dit plus haut et je le répète ici, il faut que toute»force, de , quelque manière qu'elle puisse s'exercer, à quel-

q6 T-t: iVA-Gnétiseur.

•ue hauteur qu'elle soit placée, ait un charme d'enivrement bien extraordinaire; car il n'est presque personne qui ne soit tenté d'abuser de ce] V'qu'il a. Je ne sais si la nature de l'hommfr est bonne ; mais s'il se trouve à sa portée quelque mal à faire avec impunité, il s'en empare si rapidement que je commence à être de l'avis de ceux qui la disent méchante et qui, ne pouvant nier les bonnes actions, leur donnent une mauvaise origine, et prétendent quel'égoïsme est la source de toutes les vertus. Un de ces moralistes me disait un jour : — La pitié, ce sentiment qui, le premier de tous, le seul de tous peut-être, semble le plus exempt de personnalité, ce sentiment qui nous fait prendre part aux douleurs d'un autre, n'est pas ce que dit Larochefoucault : un calcul de l'amour-propre; c'est un instinct de l'amour de soi. Jetez un homme blessé et qui se plaint violemment sur un chemin où il passe beaucoup de monde , quelques uns le soulageront et beaucoup s'en éloigneront. Enfermez le plus brutal de ceux qui se sont éloignés dans la

LR MAGNÉTISEUR. g 7

même chambre que cet homme blessé, et que "elui-ci continue ses cris, le second jour, le brutal le soignera. Sera-ce, qu'il est devenu plus nitoyahle? Ce sera qu'il a besoin, pour son repos, de se débarrasser de cris qui l'étourdissent. Eh bien,! ceux qui l'auront soulagé dès l'abord, ce sera pour le repos d'une conscience timorée à l'on aura appris le sublime et archiégoïste précepte de la charité chrétienne : faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît. Car supposez qu'au lieu d'un homme qui crie ce soit un porc avec ses vagissemens atroces , et mettez à côté la femme la plus humaine, de celles qui ne peuvent pas voir plumer une poule morte : et au quatrième cri elle dira : Soulagez cet animal ou achevez-le. Pourquoi l'alternative? c'est qu'elle prend soin de ses nerfs sous prétexte de pitié. Peut-être, si n'était la morale apprise, le Code pénal, le juge, le gendarme et le bourreau, on eût dit la même chose de l'homme, s'il eût crié aussi fort et aussi désagréablement que le

porc. Croyez-vous que ces barbares, qui étouf-

9^ LE MAGNÉTISETfK.

laient les enragés entre deux matelats, avaient pitié des malades et de leurs convulsions déchirantesPIls avaientpeur d'être mordus, voilà tout. Aussi, bien que j'estime fort la morale, je n'ai pas de mépris pour le bourreau. Surtout quand je me rappelle que c'est la même main qui a frappé Louis XVI et Robespierre , la royauté et lanarchie, ces deux grands ennemis du peupie. Du reste, l'abus de la force physique et individuelle est celui auquel ce peuple, contenu de tous côtés par les liens sociaux, se livre avec le plus de joie lorsqu'il en trouve l'occasion; car c'est presque le seul où il puisse lutter avecavantage contre le bourgeois suserain qui le domine. Le faquin en tilbury écrase le manant à pied qui ne se range pas; mais aussi, comme le charretier, armé de son énorme voiture, écrase avec bonheur, non seulement le faquin en tilbury , mais l'honnête homme en carrosse. Rencontrez la carriole du marchand de salade qui vous à cédé le pavé, le matin, devant la porte du commissaire de police, rencontrez-la sur une

chaussée, à trois lieues de tout gendarme , là où le manche du fouet peut décider de la question , vous n'aurez si élégant phaéton , si beaux Anglais qu'il ne faille les jeter dans l'ornière , si vous n'avez le poing bon. En vérité, il n'y a si petite force , dont ceux qui la possèdent ne soient tentés de mésuser, que je comprends la retenue de beaucoup de gens à confier des pouvoirs à ceux qui n'en ont pas, et l'indifférence d'un grand nombre sur la qualité des personnes qui les exercent , se souciant peu d'être gouvernés par Blanc plutôt que par Rouge, et se laissant alors conduire par Tricolore.

Du reste la conduite de l'ouvrier Aubert dans cette affaire est la meilleure preuve de ce que nous avançons; sans doute il y avait méchanceté dans son projet; mais si cette méchanceté ne se fut pas crue en passe d'impunité , elle eût rugi secrètement et détesté à la sourdine; elle espéra triompher par une force ordinairement étrangère aux hommes du monde, et peut-être eûtelle obtenu l'avantage, si elle eût rencontré

lOO LE MAGNÉTISE riR.

un caractère moins décidé et un bras moins vigoureux. Et véritablement, que serait-il arrivé si Charles eût été un homme d'une force ordinaire : c'est ce que lui disait Henriette pendant qu'ils regagnaient ensemble la maison.

— -Mais, monsieur, disait-elle, quelle que fût la révolte de ce malheureux, était-ce de cette manière qu'il fallait le faire rentrer dans le devoir? ne pouviez-vous ordonner à ses camarades de le chasser ?

— Il me semblait vous avoir dit, madame, qu'ils avaient refusé d'obéir.

— Vous pouviez faire confirmer vos ordres par mon mari.

— Vraiment, dit Charles, et je serais revenu avec un domestique, pour garant de mon autorité?

— Oh! si c'est une question d'amour-propre, je n'ai plus rien à dire, reprit sèchement Henriette.

— Non , madame, c'est une question de prospérité ou de ruine pour vous; pardon, je veux

LE MAGNÉTISEUR. lOI

dire pour le général ; c'était un parti pris de continuer le désordre qui règne ici; et alors, madame, je suppose que cet homme eût désobéi aux ordres du général comme aux miens, qu'eût fait votre mari ?

— Il eût appelé, sans doute, les autorités du pays , dit Henriette.

— Pensez-vous qu'un homme comme luij bravé par un tel misérable, eût attendu jusque-là ?

— Et qu'eût-il pu faire, lui malade? reprit Henriette.

— Il eût fait malade, ce que j'eusse fait si j'avais été faible et débile , il eût brûlé la cervelle à cet homme. '

— Vous l'eussiez fait? dit Henriette à Charles en le regardant avec terreur.

— Oui, madame, répondit-il. Veuillez m'écouter, car vous êtes irritée contre moi, et je vous ai blessée par un refus, au moment où je comprenais que j'allais avoir besoin de votre appui.

— De mon appui ? dit Henriette.

— Oui, madame. La fortune du général se perd: les détails et les preuves de cette ruine imminente seraient faciles à vous donner. Il faut une main forte pour la prévenir, une activité soutenue; je ne fais point vanité de ces qualités, on les apporte en naissant, et on les cultive aisément dans notre métier de soldat. Mais pour qu'elles puissent être de quelque utilité au général , il faut qu'elles rencontrent une obéissance prompte et absolue. Cette obéissance , le général l'a obtenue long-temps, et d'abord parce que l'autorité qu'il exerçait lui appartenait et n'admettait pas de contestation ; ensuite parce que de sa personne il a tout ce qu'il faut pour l'exercer, un caractère ferme, un nom qu'il a toujours fait respecter, toutes choses qui ne sont pas si indifférentes qu'on pense à ces classes grossicîres. Peut-être aussi a-t-il eu l'avantage de n'avoir qu'à maintenir un ordre établi, tandis qu'il faut que je combatte un désordre dont on s'est fait une habitude et un revenu. Que suis-je pour cela? un étranger.

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— Étranger? dit Henriette avec un air de reproche poli mais point affectueux , vous, le fils adoptif de mon mari !

— Ouiy madame, dit Charles, un étranger qui n'est que le dépositaire d'une autorité qui ne lui appartient pas; un commis, des ordres duquel ou peut toujours appeler à un supérieur, ce qu'on ne manquera pas de faire aujourd'hui; un jeune homme dont on voulait tâter la volonté. Si j'eusse cédé, c'en était fait de ma bonne volonté à vous servir... à servir le «général; et je vous le répète, madame, il n'y a pas de temps à perdre ; les cliens de cette maison l'abandonnent ; ils prendront d'autres arrangemens, et bientôt il ne sera plus temps de les rappeler.

— Vous avez peut-être raison, dit Henriette, voilà des motifs que vous n'aviez pas besoin de me dire pour que j 'en connusse toute la force. Mais à parler franchement, monsieur, cet amour d'autorité, qui est fort juste sans doute, a été si loin, que vous avez oublié que ma qualité de

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femme du maître de cette forge, pouvait m'y laisser quelques droits, et qu'ayant mis une prière à la place de ces droits, je devais espérer au moins qu'elle serait accueillie.

— Sans doute , madame, et dans toute autre circonstance...

-^— Oui, dit Henriette amèrement, dans toute autre circonstance où votre orgueil n'eût pas été intéressé, vous auriez daigné....

— Non, dit Charles dignement, dans toute autre circonstance où le salut de votre fortune... de la fortune du général n'eût pas été compromis.

Henriette sentit qu'elle avait été désobligeante et injuste, elle en voulut à Charles; celui-ci se hâta de continuer.

— J'achève, madame, de vous expliquer ma conduite, et de vous apprendre ce que j'attends de vous. Si je vous eusse accordé cette grâce, sans doute le mal n'eut pas été irréparable; mais c'eût

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été une lutte éternelle entre votre pitié et ma rigueur. Je n'eusse pas puni une faute, qu'on n'en eût appelé à votre intervention. Pour vous, attendrir, les femmes fussent venues, on eût amené les enfans , les vieillards infirmes , vous n'y auriez pas résisté ; il n'y a plus de faute devant une femme qui parle du pain de ses enfans, devant des têtes blanches qui pleurent ; j'aurais dû résister, et au lieu de m'en vouloir une fois, vous m'en auriez voulu presque tous les jours. Nous sommes destinés à vivre dans un cercle trop resserré , pour ne pas craindre les misérables motifs d'inimitié qui s'effacent dans une vie plus occupée. C'eût été de la contrariété pour vous , du malheur pour moi.

A ce mot, Henriette regarda Charles avec surprise , comme étonnée de l'entendre dire qu'il trouverait du malheur à la voir contrariée ; mais il l'a fit vite repentir de ce sentiment en ajoutant :

— Oui , madame , du malheur pour moi d'être

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obligé de quitter plus tard le soin des affaires du général, que peut-être il faudra cependant que je quitte demain, si vous ne me venez en aide.

— Comment cela? dit Henriette.

— En ce qu'on va tenter près de lui ce qu'on a essayé près de vous. J'ai plaidé vis-à-vis de vous la justice de ma cause, je ne le ferai pas vis-à-vis de lui, si son équité naturelle, peut-être déjà prévenue ou plus facile à surprendre que la vôtre, ou si une amitié éclairée ne lui conseillent pas de s'abstenir dans cette affaire , et de déclarer que ma volonté lui est respectable en ce qu'il ne peut exercer ce dont il a disposé , ce sera encore la source d'une lutte à laquelle je ne m'exposerai pas. Je quitterai cette maison, et c'est à vous, madame , que je m'adresse pour prévenir ce malheur.

— Un grand malheur pour nous en effet, monsieur, le malheur de vous perdre, dit Henriette que tout Charles contrariait dans cette affaire, paroles, idées, tenue, diction : jamais il

ne lui avait semblé si déplaisant. Elle trouvait qu'il parlait majestueusement et savammentd'une misérable affaire, et elle cherchait à se fâcher. Au fond, la dernière phrase de Charles, passant par la bouche d'un Bizot , se serait revêtue des termes suivans: — Entre nous, votre mari est un vieillard que j'aime et que je respecte beaucoup, mais il baisse un peu, il devient bonhomme (nous n'avions pas encore la magnifique expression de : vieillard stupide), empê^ chez-le de faire une sottise.

Henriette le comprenait, mais les expressions couvraient la penséee et la défendaient de tout réproche , et elle se mit à faire de l'épigramme à défaut d'indignation , car elle éprouvait quelque honte de se mettre de moitié avec un étranger et surtout avec Charles, dans cette opinion exprimée sur son mari. Charles la gêna encore bien plus , lorsqu'il lui dit avec une franchise si haute, qu'elle effaça toute idée de suffisance :

— Oui , madame, à l'heure qu'il est ^ en l'état

Io8 LE MAGNÉTISEUR.

OÙ sont VOS affaires , ce serait un malheur de me perdre; s'il s'agissait ici de choses où il fallût de grands talens et des connaissances profondes, j'aurais offert la. place au premier venu; mais il s'agit de probité et de dévouement, et de ces deux qualités, je crois posséder la première autant que personne , la seconde plus que tout le monde. Ainsi, madame, je vous en supplie, protégez-moi, j'en appelle à votre tendresse pour votre mari, à votre raison.

— Et sans doute aussi à mon intérêt? dit Henriette.

— Madame, répondit Charles froidement, madame, je n'ai eu cette injure ni dans mes paroles ni dans ma pensée. Quoi qu'on m'ait dit de vous, quoi que j'en aie pu croire, j'en sais déjà assez pour voir que ma cause est perdue, si ce n'est que ce motif qui vous porte à la défendre,

A ces mots, il la salua et se retira, la laissant assez incertaine de ce qu'elle devait dire et faire.

LE MAGNETISEUR. lOp

Si quelque chose semble étrange dans le ton de ces deux personnes entre elles , il ne faut pas oublier qu'au moindre air de solennité de Charles, l'histoire de la nuit où Henriette croyait qu'il lui était apparu revenait aussitôt à l'esprit de celle-ci. Enfin elle entra chez son mari. Véritablement l'affaire était déjà portée à son tribunal. Il écoutait le terrible la Contrepointe qui balbutia en voyant Henriette , preuve qu'il mentait.

— Oui , disait-il , général , il a voulu me forcer à lui demander pardon à genoux ; moi, un vieux militaire, parce que je lui ai dit que je ne sortirais que sur votre ordre, là-dessus il m'a frappé , et si ce n'eût été pitié....

Henriette était rentrée à ce moment, et la Contrepointe se tut.

— Eh bien ! dit le général , si ce n'eût été pitié , tu le lui aurais rendu, n'est-ce pas?

— Je ne dis pas ça, reprit Aubert tout décontenancé, c'est que.... Enfin il s'en tira assez adroitement en disant ;

IIO LE MAGNETISEUR.

— Au fait , madame y était; elle a eu la bonté

de demander ma grâce, et il la lui a refusée

rondement encore.

— Tu étais-là , Henriette , dit le général , que s'est-il passé? Voyons, tu dois savoir qui a tort ou raison ?

Henriette se trouvait, sur le cViamp et malgré elle, forcée de prononcer sur une chose où on lui avait presque dicté son jugement. Elle balança un moment entre le dépit qu'elle éprouvait à obéir à cette prescription et ce qu'elle sentait être la justice et la raison; elle crut éluder et répondit :

— Je passais près des ateliers; j'ai entendu un grand bruit; je suis entrée, et j'ai vu Aubert entre les mains de M. Dumont. Voilà tout.

— Et Charles le battait?

Henriette n'hésita pas à répondre, voyant que ce qu'elle allait dire était vrai, et cependant contraire à Charles : nuire sans mentir,

LE MAGNETISEUR. I I I

c'est tout, c'est le moins que puisse une honnête femme pour sa satisfaction.

i(§!^- — Mais cela allait plus loin , il voulait briser la tête de ce pauvre homme sous son martinet.

— Te briser la tète , à toi ! et tu t'es laissé faire ?

— Oh! oh! c'est-à-dire... dit Aubert en cherchant à ricaner.

— Il parait que M. Dumont est d'une force prodigieuse , reprit vivement Henriette qui voyait venir le mensonge d'Aubert et ne voulait pas avoir de grief contre lui.

— Mais on ne tue pas un homme pour un mot : ceci est grave, ajouta le général. Tu ne lui as rien dit ?

— Rien.

^ — Aucune injure?

— Dame, non.

t — Alors je mettrai ordre à ces emporte-

mens.

— Et VOUS ferez bien , dit la Contrepointe enchanté et qui crut sa cause gagnée; avec ce monsieur, vous n'auriez pas un ouvrier d£^M|[^ huit jours.

Henriette , à cette réponse , comprit combien Charles avait eu raison, et l'esprit de justice la gagnant aussitôt, les terribles conséquences de sa faiblesse ou de son humeur lui apparurent , et elle ajouta :

— Il faut dire aussi que cet homme a insulté M. Dumont.

— Insulté! reprit le général à qui ce mot sonnait mal à l'oreille en sa qualité d'ancien militaire, que lui as-tu dit? Voyons, réponds.

— Dame , mon général , nous autres vieilles moustaches... voyez-vous... dit la Contrepointe en se caressant; c'est que, mon général, quand on a cinquante ans... dans un moment de colère, vous l'auriez dit comme moi.... on disait ça des jeunes, à l'armée.

LE MAGNÉTISEUR. ï I O

— Eli bien! s'écria d'Aspert impatienté, que lui as-tu dit? voyons.

— Dame, je l'ai un peu traité de conscrit.

— Tu l'as appelé conscrit? dit le général sans avoir l'air de se fâcher.

— Ce n'est pas cela, dit Henriette que les mensonges de cet homme et sa platitude après son insolence, indignaient.

— Qu'est-ce donc ? dit d'Aspert en fronçant le sourcil.

— Eh bien , mon général , dit l'ouvrier qui croyait avoir trouvé une issue à sa mauvaise position, j'étais hors de moi; c'est vrai, j'ai eu tort; mais, d'ailleurs, ce n'est pas sa faute ce qu'on dit de lui dans le pays , ce n'est pas sa faute à ce jeune homme; eh bien, je l'ai appelé... bâtard.

Henriette ne savait pas cette injure; elle avait entendu les ouvriers dire entre eux qu'Aubert avait appelé Charles blanc-bec, qu'il l'avait menacé de lui arracher sa croix, et elle croyait que c'était de ce mot que l'ouvrier allait s'accuser.

Ïl4 LE MAGNETISEUR.

Elle et son mari se regardèrent stupéfaits. La Contrepointe avait préféré avouer cette injure , sachant bien que l'autre était capable de tout justifier aux yeux d'un vieux soldat. Tout à coup les traits du général se décomposèrent, ses joues devinrent presque pendantes, et d'une voix serrée à la gorge, il dit à Aubert :

— Tu l'as appelé bâtard! Et il se leva de son fauteuil. Eh bien ! continua-t-il avec un éclat terrible, c'est un lâche de ne pas t'avoir tué tout à fait. Tu l'as appelé bâtard! reprit-il avec un accent de colère furieuse, et il s'avança sur Aubert la canne haute.

— Mon ami! s'écria Henriette en se jetant devant lui, que faites-vous? cet homme est capable de tout , ne l'approchez pas. Il a porté la main sur Charles; il a voulu lui arracher sa croix.

— Lui arracher sa croix!, s'écria le général, lui arracher sa croix! et se retournant aussitôt, il courut à la cheminée et en décrocha un fusiK

LE MAGNÉTISEUR. Il5

Henriette poussa un cri terrible. La porte s'ouvrit rapidement, et Charles n'eut que le temps de s'élancer sur le général , qui se débattait et lui criait comme un furieux :

• — Et tu ne l'as pas tué! et tu ne l'as pas tué!

Le malheureux sortit, mais en disant :

— Bon , bon , ce n'est pas fini.

Quand le général fut un peu calmé , il se fit raconter l'affaire par Charles; celui-ci la lui dit sincèrement ; mais sans parler de la nécessité urgente de rétablir l'ordre, d'une manière aussi formelle qu'il l'avait fait avec Henriette ; sans parler au général de l'état déplorable de ses affaires et surtout sansrappelerl'épithète de bâtard. D'Aspert et Henriette s'en aperçurent, mais ni l'un ni l'autre n'osèrent le témoigner. Ils comprenaient trop que, s'il se refusait à prononcer ce mot fatal , personne ne pouvait le lui faire entendre. Il fallait d'autre temps , un entretien plus préparé pour arriver à une confidence complète.

Ils s'étonnèrent seulement en eux-mêmes que le

Il6 LE MAGNÉTISEUR.

mot eût été dit et qu'il eût porté coup. Enfin d'Aspert finit la conversation en disant :

— Eh bien, sans Henriette j'aurais donné raison à cet homme!

D'Aspert se retira , et Charles dit tout bas à Henriette :

— Je vous remercie , madame , de ne pas avoir abandonné ma cause.

Cette femme s'obstinait, Dieu sait pourquoi, à ne pas vouloir paraître avoir rendu service à ce jeune homme; et elle répondit sèchement :

— Vous n'avez pas oublié que c'était celle de mon mari ?

— Je crois , madame , répondit Charles du même ton , vous l'avoir fait observer le premier.

Il sortit et elle demeura à rêver.

Moirée M)imT,

Les Bizot arrivèrent quinze jours après. Ils étaient moitié en voiture, moitié en charrette. M. Bizot tout entier, en casquette , dans la calèche allemande qu'il avait achetée; madame Bizot, à côté de son mari, de sa personne seulement; presque toutes ses grâces et ses séductions «étaient en charrette, dans des cartons immenses. Quand Henriette vit arriver tout ce

Il8 LE MAGNÉTISEUR.

cartonnage, elle regarda Charles qui était à côté d'elle. Il n'y a qu'une femme pour lire, tout d'un coup, les projets d'une autre femme contre elle, dans six caisses qui encombrèrent la salle à manger en une minute. A peine les premiers complimens furent-ils échangés, que madame Bizot s'empara d'Henriette , et, brusquant la confidence qu'elle avait à lui faire, elle lui dit tout bas :

— Ma chère, je suis très -piquée contre M, Bizot depuis noire départ d'ici, nous sommes assez mal ensemble, et sans mon amitié pour vous, certes, je ne serais pas revenue avec lui. Depuis quelque temps nous avons renoncé à l'habitude...

Henriette n'interrompit point madame Bizot, quoique celle-ci eût fini sa phrase en traînant ses mots de manière à annoncer qu'elle désirait être comprise sans être forcée à tout dire: et cef ut précisément parce qu'elle fut comprise qu'Henriette ne l'interrompit point -, aussi fut-elle obli-

gée d'arriver toute seule ^a question, et elle reprit :

— Si, au lieu de nous donner la chambre que nous occupons d'ordinaire, vous pouviez nous faire arranger....

— Deux appartemens séparés? dit Henriette avec un empressement marqué, avec plaisir, tout de suile, je vais donner des ordres.

— Oh! mon Dieu non, dit madame Bizot, deux chambres sous la même clé ; et même , si cela vous arrangeait, la grande chambre à deux lits.

Henriette se repentit presque de la pensée qu'elle avait eue de madame Bizot et des projets qu'elle lui avait supposés d'après sa demande; mais en cette circonstance, la femme délicate fut dupe de la vulgaire coquette, et pour avoir poussé trop loin ses soupçons , elle manqua de toucher au but de madame Bizot. En raison des desseins de séductions suffisamment prouvés par les cartons , elle avait cru que la séparation d'avec le mari était une précaution pour faciliter des

Ï2t> LE MAGNÉTISEUR.

rendez-vous. Ce n'hait pas là le motif de madame Bizot. Elle était trop expérimentée pour ne pas savoir que , quand on en est arrivé au rendez-vous, ce n'est pas une chambre ici ou là qui embarrasse. Les plus singuliers et les plus dangereux sont les plus amusans. Mais pour arriver au rendez-vous, il y a mille petits chemins que madame Bizot savait mieux qu'Henriette. Ainsi, elle savait qu'il y a des hommes, et Charles lui paraissait de ce nombre, qui traitent l'amour, même l'amour des sens, comme une chose assez recherchée pour n'être pas trèsaffriandés d'une femme qui couche avec son mari', surtout quand le mari est un Bîzot qui dit le soir à dix heures :

— Allons, ma femme, viens dormir, et ne fais pas comme la nuit dernière, ne prends pas les trois quarts du lit; c'est qu'elle est comme ça, ma femme, elle se carre, elle me pousse, et ferme encore , etc. , etc. , etc.

A moins d'éti-e un Bizot garçon, on laisse

cette femme au Bizot mari. La belle savait cela. Presque toutes les femmes qui mettent un peu d'élégance clans leur galanterie, ou un peu de galanterie dans leur amour, savent cela. Il n'y a que les grosses mères et les âmes à passions violentes qui ne s'en doutent pas : les premières, par grossièreté; les secondes, parce que pour elles la possession est la moindre des choses de l'amour. J'ai connu des femmes qui se seraient tuées pour leur amant et qui ne se baignaient pas pour lui. Il y a à Paris une femme, je ne connais que celle-là, qui écrit des lettres sublimes avec des ongles noirs. Dieu sait où cela l'a menée.

Bientôt commencèrent les soirées d'hiver , soirées si longues, si difficiles à remplir même à Paris avec l'auxiliaire des bals, des concerts, des théâtres. Epoque où les intrigues se nouent et se dénouent dans les passes d'une contredanse, où la valse et le galop tournent les tètes et emportent le cœur, où le sang bouillonne au fouet du violon, au milieu de cet air chaud,

humide, vaporeux qui oppresse déjà la poitrine, comme un désir, tout chargé du parfum , des femmes et des fleurs. C'est là que les passions s'allument et flambent toutes imprégnées dé volupté, mais de volupté douce, légère, prête à s'évaporer au matin pour se renouveler le soir.

En province, au château, dans l'habitation isolée d'un riche campagnard, que ces soirées ont un autre aspect! et quel autre charme bien plus dangereux elles concentrent sur le peu de ceux qui les remplissent! C'est, si je puis m'exprimer ainsi, c'est un air couvé où tout germe dans une proportion extraordinaire ; où rien ne s'évapore au dehors, ni paroles, ni souvenirs, ni regards; où chacun rapporte le lendemain tout ce qu'il a emporté la veille, sans en avoir laissé des lambeaux- aux occupations d'un autre monde, aux plaisirs d'un autre salon. Terrain fertile où tout retombe pour le fertiliser, comme dans les forêts vierges de l'Amérique, qui se nourrissent de leurs feuilles mortes , de leurs branches brisées , de leurs

émanalions, où tout ce qui vient d'elles retourne à elles, si grandement et si magnifiquement supérieures à nos forêts civilisées qui prêtent quelque chose à tout le monde , au passant son chemin , au propriétaire ses coupes réglées, au chasseur , son gibier, et son bois mort au pauvre.

Là , quand on est destiné à s'aimer, quand un homme et une femme doivent risquer de se perdre l'un pour l'autre , il faut qu'ils y succombent. Pas un jour de perdu, tous les jours on se revoit: point de plaisirs qui séparent, point d'intérêt où se prendrQ pour se retenir, point de temps à donner à la mode , à la pièce nouvelle , aux aventures des autres, aux devoirs de bienséance. Toute la pensée , tout le temps appartiennent à la même chose.

Charles et Henriette étaient destinés à s'aimer. Destinés! pourquoi ? Dieu le sait. Était-ce que leur vie avait quelque chose de bizarre et de particulier qui les faisait se rechercher? y avait-il dans leur caractère , dans leurs inclinations une

conformité qui les attirât l'un vers l'autre, ou une différence qui leur rendît leur présence nécessaire? Était-ce leur supériorité sur tout ce qui les entourait , leur jeunesse parmi des vieillards, leur isolement , qui les jetait ainsi l'un à l'autre ? Non, ce n'était rien de tout cela. Ils devaient s'aimer parce que. Vous qui me lisez ne vous étonnez pas; il n'y a pas de faute d'impression , la phrase est finie. Ils devaient s'aimer parce que. Il n'y a qu'un fat et un académicien capables d'ajouter quelque chose à cette sublime raison de l'amour.

Partout où ils eussent pu échanger un regard, une parole; partout où ils eussent pu sentir leur présence, ils se seraient aimés. Leur nom prononcé par une bouche étrangère , leur nom commun à tant d'autres, ce nom dont ils auraient entendu appeler la veille un laquais ou une fille perdue , ce nom prononcé pour les désigner les eût frappés à cet instant. Oh ! sans doute, ce n'eût été ni avec cette rapidité, ni avec cet excès qu'ils se fussent mutuellement

envahis; dans le monde, le monde eût gardé ses droits; dans une tranchante inégalité de condition , la distance eût usé quelque chose de leur temps; avec des absences, il se fût rencontré des retards ; le chemin eût été plus long , il eût fallu vaincre ou tourner les obstacles ; mais le but eût été le même et ils l'eussent atteint également. Ils avaient deviné tout cela. Ils avaient deviné qu'ils s'ailmeraient. Non pas que ce mot amour fût venu les éclairer tout de suite sur l'avenir de leur réunion et de leur rencontre. lis, n'avaient rien calculé , rien analysé , rien prévu ; mais ils avaient cherché à se détester. Le fils adoptif d'un homme de bien et sa femme qui cherchent à se détester, c'est un pressentiment du crime de s'aimer; et il y avait crime pour . eux , crime épouvantable , car l'ingratitude était la première condition de leur amour. Et au fond de tout cela une ombre plus noire et plus terrible encore, une ombre qui, si elle venait à s'éclairer pouvait laisser le mot inceste écrit dans leur vie.

luÔ LE MAGNÉTISEUR.

Pauvres jeunes coeurs! qu'au jour où commencèrent ces soirées d'hiver, ils étaient loin d'avoir aucune de ces idées lugubres ; comme ils étaient contens d'eux, comme ils se croyaient à l'abri l'un de l'autre! Comme Henriette était bien pour Charles la femme qu'on lui avait dépeinte à Paris, une rusée hypocrite qui avait surpris la bonhomie du général! Plus tard nous saurons la main qui a tracé ce portrait. Comme il riait de sa crainte de venir à la forge , quand une voix railleuse lui avait dit : — Vous lui ferez la cour, et le bonhomme mort, vous épouserez la veuve avec l'enfant venu sous une feuille de choux! Comme cette prédiction rendue plus effrayante par des demi-révélations, grandie par l'imagination de Charles et par une sorte de sorcellerie employée à son égard et dont le secret dormait dans son cœur, comme il la trouvait ridicule cette prédiction ! comme ses appréhensions lui paraissaient puériles! C'était tout à fait une femme ordinaire , qui n'avait pas même la portée d'une intrigante supérieure ; une petite

LE MAGNÉTISEUR. li^

jfille qui a fait un enfant et qui le fait endosser à un mari.

Pour Henriette, assurément Charles n'était plus ni ce jeune homme distingué qui avait souvent mérité dans sa jeunesse, et lorsqu'elle était encore enfant , les éloges charmans de sa mère; ce n'était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ de bataille, changeant d'épaulette à chaque campagne ; un de ces soldats intrépides qui, si vite qu'ils montent, pourraientplanter chaque échelon de leur fortune dans un trou de blessure; ce n'était plus le pauvre prisonnier errant dans les froids déserts, de la Russie, ni ce jeune homme à l'existence incertaine et qui devait porter avec lui l'arrêt d'un autre. C'était tout simplement un assez bon garçon, rangé, exact dans ses devoirs; ayant de l'honneur, un poignet de fer, quelques idées plus brutales que bien entendues d'ordre et de discipline, bien élevé, poli, avec qui on peut vivre en toute sécurité.

Ils en étaient là tous deux, désarmés de

ia8 LE 3ÏAGNÉTISEUII

leurs prévention S l'un contre l'autre, et ne s'étudiant plus pour se trouver des défauts. Alors ils laissèrent l'amour les surprendre par son charme le plus invincible. Ne se croyant pas dangereux, ils se laissèrent aller à eux-mêmes, ils se laissèrent aller à se plaire. Se plaire , autre puissance • que l'amour, presqu'aussi forte et bien plus séduisante, qui, lorsqu'elle est seule, ne mène pas auxgrandes extravagances, mais qui, seule, suffit mieux que la passion aux longues intimités.

Deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Charles; les affaires du général allaient si manifestement bien, qu'on avait augmenté le nombre des ouvriers. d'Aspert, ravi de tout ce qui l'entourait , ne trouvait pas un moment dans toutes ses longues journées pour souhaiter troubler la quiétude où il vivait. Il redoutait un événement. L'éclaircissement qu'il avait tant désiré sur l'état de Charles lui en paraissait un qui devait avoir un résultat désagréable, et il faisait semblant de n'y plus penser, c'est-à-«dire, il en écartait la pensée quand elle lui venait.

Indubitablement, il y avait eu quelqu'un de sacrifié, un enfant dévoué au malheur dans l'affaire de Rome; mais comme Charles pouvait être l'un ou l'autre , il semble qu'il ftit à la fois l'un et l'autre ; et comme d'Aspert ne savait si c'était son fils o]i le fils du capitaine Dumont qu'il devait plaindre , il se servait de son incertitude pour n'en plaindre aucun. Il ne risquait pas sa pitié.

Lussay restait le même : presque toujours absent, devenu indifférent à tous les sujets de conversation , mais les suivant avec cette facilité d'un homme qui a beaucoup vécu; il y fournissait sa part d'instruction et d'esprit, jamais de gaieté et d'abandon. Il nourrissait quelque chose en lui. C'était un silence de l'âme qui devait éclater tôt ou tard , rien ne dénotait que l'instant de l'explosion fût proche ou éloigné. C'était l'homme à part de ce petit monde.

QuantàBizot, il bizotait; bizoter, que veut dire ce mot? je ne sais, mais tenez, entre nous, i/. 9

1 3o LE ^r \ GNKTÎSEBR .

j'ai connu M. Bizot; je l'ai vu à Paris, je l'ai vu en province et nous n'avions trouvé rien de mieux pour exprimer sa façon d'être , que de créer le mot bizoter. n se levait, s'habillait:' descendait, déjeunait, se promenait, regardait», répondait, ne demandait jamais rien , ne refusait jamais rien, lisait si on lisait, causait si on causait, se chauffait si quelqu'un avait froid, jouait toutes sortes de jeux même au volant, prenait souci de ce qui alarmait quelqu'un , s'informait avec un curieux, se tenait coi avec un indifférent, espèce d'écho de tout ce qui agissait autour de lui, n'ayant d'original que d'être comme tout le monde, capable de fuir avec un lâche, d'avancer avec un brave, rendant volontiers autant qu'il recevait, soit en esprit, en politesses ou en égards, usant de ceux qui usaient de lui, ne fuyant et jie cherchant personne, très-heureux en compagnie, trèsheureux tout seul : je l'ai vu discuter passablement économie politique , danse et haricots , enfin pour le résumer en un mot, c'était M. Bizot.

LE MAGNÉTISEUR. l3l

Mais comme rien n'est complet en ce monde, il avait un trait à lui, un trait qui le distinguait: il était un peu musicien ; il devait être un peu 'uusicien, cela se conçoit ; mais c'est là qu'il man- ^jait à cette inexistence de toute particularité au lieii!|de jouer un peu du violon ou de la flûte ou du violoncelle ou même du basson, il jouait de la lyre. Oui^I. Bizot jouait de la lyre, espèce de guitare bâtarde où il faut arrondir les bras et faire saillir la hanche. Invention de l'empire pour poser les femmes à la grecque.

Reste Madame Bizot. Madame Bizot se soignait corps et esprit. Toujours étroitement lacée, étroitement chaussée , parlant étroitement , riant de même , tandis qu'il lui eût mieux valu laisser voir ses belles dents blanches, lancer à brûle pourpoint ses regards agaçan s, montrer un peu ses jolies jambes , un peu sa gorge si rebondie. Elle voulait se distinguer, et quoiqu'elle fût trop Parisienne et trop bien tournée pour être gauche , elle était gênée et avait perdu cette chance qui livre les hommes les plus délicats à une

l82 LE MAGNETISEUR.

femme appétissante; un matin par hazard au saut du lit, ou dans un coin, le soir, quand il fait noir. Quelquefois la nature revenait, surtout quand le rire prenait à d'Aspert, que Bizot lui renvoyait la balle en grossissant l'éclat, qu'Henriette s'y laissait aller, que Charles suivait etqueLussay desserrait aux coins ses lèvres émincées.

Cela arriva un jour que le général se sentant ingambe déclara vouloir souper dans le salon , par un temps qui hurlait au dehors et par un feu qui flambait gaiement dans la cheminée. On apporta du Champagne on en but. à force, à rasades, d'Aspert provoquant tout le monde. Il raconta des histoires de garnisons; Bizot répliqua des histoires decommis voyageurs, de cesbêtesd'histoiresqui finissent par un coq-àl'âne ou par «ne polissonnerie; et dont on rit bien plus que de tout l'esprit possible; puis la table levée, le général voulut danser;il se rappela qu'il avait été beau danseur. On n'était que six, Bizot et Henriette furent obligés de se don-

bler, seulement Bizot ne faisait Je cavalier avec Henriette qu'après avoir fait la dame avec le général; alors il figurait vis-à-vis de sa femme et de Lussay qui dansait (Lussay dansait); alorsBizot mettait et ôtait avec une dextérité ravissante un bonnet de femme, selon le rôle qu'il jouait; à chaque changement le général riait aux éclats. Bizot dansait congruemen';; en homme , entrechats et jetés-battus en avant; puis il minaudait et tortillait en remme, c'était charmant, c'était du délire ; madame Bizot riait tant, qu'elle en fesait plier Lussay sur qui elle s'appuyait. Puis on valsa, Henriette se mit au piano; on avait, chanté la contredanse.* On valsa, Bizot avec le général, madame Bizot avec Charles , on tourna , on s'anima.

— Vois, ma femme, disait Bizot, voilà comme on f|it, on s'abandonne, cher ami, cher général, on se penche, on s'exalte.

Et il se donnait des grâces, et sa femme, poui l'imiter, disait-elle, s'appuyait au bras de Char-

l3Zj LE MAGNETISEim,

les , effleurait son visîige , perdait ses regards dans les siens, assouplissait sa taille sous sa main, laissait frémir ses lèvres humides et entrouvertes, et le général, qui s'en apercevait, riait comme un fou, et Bizot riait encore bien plus fort, quand enfin ils tombèrent tous deux pâmés sur un canapé. Henriette s'arrêta. Les deux autres valseurs s'arrêtèrent aussi; mais madame Bizot, emportée enfin dans sa bonne nature amoureuse, serra la maiirqu'elle quittait et dit tout bas, d'une voix altérée.

— Ah! Charles!

Puis elle alla tomber dans une bergère sans ranger sa robe ni ces cheveux, jetant ses jolis pieds en avant, écartant sa colerette pour laisser pénétrer le frais, l'œil vibrant, le teint animé, si concupiscente enfin, que la jeunesse de Charles ne put s'empêcher de voir tout cela, de le regarder attentivement, de le regarder 1 long-tGmps , si long-temps, qu'Henriette s!en aperçut. Puis Charles s'aperçut qu'flenriette

LE arAGNETISEUn. i35

s'en apercevait, et ils devinrent sérieux tous deux. Heureusement il était minuit. Sans cela la soirée aurait tristement fini.

J'ai dit que Charles et Henriette se laissèrent aller à se plaire , voici comment. On ne se plaît pas par les choses qui touchent, c'est-à-dire par celles où il s'agit d'affection", de tendresse, et sur lesquelles on sent vivement. On se plaît par les choses indifférentes. Si la raison de l'amour est introuvable, la raison du plaire ne l'est pas. A certaines femmes on plaît par sa physionomie , par sa beauté; à d'autres par son esprit, par un talent préféré; à presque toutes par un mélange heureux de toutes ces qualités , et comme le résultat du plaire est le même que celui de l'amour, il y a beaucoup de gens qui prennent l'un pour l'autre. Ce qui fit que Charles et Henriette se plurent dés qu'ils ne se regardèrent plus comme une fatalité respective, c'est qu'ils devinrent simples et naturels ; et se laissèrent aller, à s'écouter sans appréhension de leurs paroles , à parler sans faste ni aigreur. Il arriva

l36 LE MAGNÉTISEUR.

qu'eux seuls causaient bien de tout. Henriette avait sur les choses un jugement juste de ce qu'elles étaient, Charles un jugement naïf et fort de ce qu'elles auraient dû être; il y avait dans elle une appréciation charmante et exquise du monde, des livres, des sentimens : dans lui un blâme ou un éloge brûlant , mais hors des règles tracées. Pour tous , il semblait contrarier les idées d'Henriette, pour elle seule qui avait un goût parfait, il avait dans l'esprit ce qu'elle^ n'eût osé y avoir, d'autres idées que tout le ■* monde , plus de hardiesse et d'originalité, ce qui messied à une femme , ce qui est toujours de bonne grâce dans un homme. Il n'était pas conteur, mais quand une histoire l'avait ému, il faisait pleurer en la répétant. Toutes ces bonnes façons qui le premier jour avaient déparé l'espèce de vampire qu'Henriette s'était créé devinrent autant de grâces pour l'homme de salon. Il dessinait supérieurement, était fort excellent musicien; mais sa complaisance mettait ces talens aux ordres d'Henriette , sans en faire pa-

LE MAGNÉTISEUR. iSt

rade , sans amener tout le monde à s'occuper de ce qu'il faisait bien. Ce fut une touchante histoire qui leur apprit comment il était musicien. Il s'agissait de savoir si le rithme musical nous charme par habitude apprise ou par puissance naturelle et sympathique à nos organes; si un air, sans mesure ni mélodie bien arrêtées , ne nofls serait pas très-agréable, sans la coutume qu'a l'oreille des mesures usuelles et de leurs temps. Charles soutenait que la mesure est chose naturelle à l'oreille , comme étant l'ordre de la musique, et l'ordre lui paraissant la première condition de toute beauté. Pour soutenir son opinion , il racontait qu'étant en Russie avec quelques centaines de prisonniers , traînés à travers un long désert de neige, sur une file qui durait une demi-lieue, côtoyés par une centaine de cosaques qui galopaient de la tète à la queue de la file, comme font les chiens d'un troupeau , les harcelant du bois de leurs lances pour les faire marcher à leur guise, il racontait qu'ils étaient arrivés à un village où ils devaient se

j38 l.E MAGNÉTISEUR.

reposer quelques heures. Charles entra dans une espèce de maison plus propre que les autres; elle dépendait, ainsi que tout le village, d'un château qu'on voyait à quelque distance. Dans la chambre où est le poêle et où tout le monde se tenait, il y avait dans un coin un groupe singulier. Il était composé d'une espèce de soldat russe, d'un paysan assez âgé et d'une jeftne fille d'une beauté touchante. Au moment où Charles arriva , elle était assise par terre et pleurait, le soldat maugréait et ordonnait au vieillard de lafrapper; celui-ci se taisait sans refuser, mais sans obéir, le soldat tira son sabre et menaça le vieillard, le vieillard frappa sa fille, car c'était sa fille. La pauvre enfant se leva et pour toute réponse se mit à chanter. Quel air étaitce? ni Charles ni ses compagnons ne pmrent le deviner. Le sauvage instructeur tempêta en criant que ce n'était pas bien; et, prenant un cahier de musique,. il se mit à chanter sans que Charles devinât davantage à quelle mélodie appartenait le gloussement du maître. L'écolière ré-

LE MAGNÉTISEUR. l 3c)

péta, mais inexactement et il fallut la battre. C'était triste à voir, puis quand il fallut recommencer plusieurs fois cela devint atroce. Alors Charles s'informa par le moyen d'un de ses camarades qui parlait russe, et il apprit de la mère qui pleurait dans un coin que le seigneur du château, ayant entendu à Moscow im certain air qui l'avait charmé , voulait le faire apprendre aux jeunes filles qui lui appartenaient pour le lui répéter tous les jours. Il avait chargé de cette instruction le musicien présent qui avait, été trompette dans un régiment; et le sort avait désigné la fille du vieillard pour l'apprendre la première. Pendant ce récit, la pauvre enfant s'était remise à terre et se laissait battre sans murmurer. Ce n'était plus le père qui frappait, c'était le trompette. Charles s'élança au risque de sa vie, et arrêta le terrible maitre d'école. Celui-ci devint furieux , il ne put cependant échapper à la main du jeune commandant. Mais quelle fut la surprise de celui-ci , lorsqu'il vit le père et la mère supplier le trompette de continuer, et qu'il com-

l4o LE MAGNÉTISEUR.

prit par son interprète qu'on le priait lui-même de le laisser battre leur fille. C'est que, disaientils, si elle ne sait pas l'air pour ce soir même, peut-être le seigneur la tuera dans un moment de colère. La pitié était donc de laisser battre cette malheureuse. Alors Charles abandonna le trompette qui sortit pour aller faire son rapport au seigneur: tout le monde tremblait pour cette jeune enfant. Charles ramassa tristement l'air qu'elle devait apprendre, et qu'il supposait quelque musique barbare du pays, mais en y jetant les yeux , il reconnut que c'était un air de Mozart, cette délicieuse chanson d'amour des noces de Figaro : Mon cœur soupire Sans y penser, sans se dire que la nature musicale de cette fille s'était refusée à répéter une si gracieuse mélodie étrangement défigurée, il s'approcha d'elle, lui montra le papier et lui fit signe de chanter : elle secoua la tête sans répondre. Alors il commença l'air d'une voix si sonore et si émue qu'elle l'écouta soudainement, comme s'il lui parlait une langue qu'elle corn-

LE MAGNETISEUR. J^l

prenait; elle suivait de la tête la mesure avec exactitude. : puis d'elle-même, elle esseya de répéter, et Charles ne lui avait pas dit trois fois cet air qu'elle le chantait avec une justesse parfaite, avec une expression de reconnaissance pour son maître, qui était presqu'aussi charmante que la passion amoureuse de la musique. A ce moment le seigneur arriva avec le chef de l'escorte des prisonniers , pour punir à la fois l'esclave et le Français qui avaient contrarié l'exécution des ordres du boyard. Mais ils s'arrêtèrent tous deux en entendant la voix suave de la jeune fille, en voyant le père et la mère , la bouche béante, écoutant dans le ravissement , une douzaine de prisonniers qui se tournaient aussi vers la chanteuse et quelques têtes qui sortaient du haut du poêle sur lequel les cosaques étaieînt couchés.

— -Mais, dit le boyard, voilà mon air, qu'est ce que tu es venu me dire? elle le chante aussi bien que la dame italienne de Moscow.

Il s'approcha, il se le fit repéter, et Charles lui ayant conté l'histoire telle qu'elle s'était passée le ^^ — ^~ •

I L\'l LE ' M A.GNETJSEU R,

boyard donna ai: père la joie de rendre le knout au trompette qtii l'avait forcé à battre sa fille.

— Eh bien! ajouta Charles, si les sons non rithmés et barbarement assemblés étaient indifférens pour des oreilles sauvages, pourquoi cette jeune fille, qui n'avait aucune idée de musique , ne répétait-t-elle pas la leçon du trompette aussi bien qu'elle a répété la mienne?

L'histoire avait intéressé; madame Bizot, qui voyait toujours la même chose au bout de toute relation entre un homme et une femme , dit à Charles en minaudant :

— Et que vous donna la belle paysanne pour prix d'une si charmante leçon?

— '■ Un morceau de pain, madame, dit Charles d'un ton froid.

Cette réponse répara auprès d'Henriette l'attention que Charles avait donnée, quelques jours avant, aux appas de madame Bizot.

— Oh! ça, dit d'Aspert, tu es donc musicien?

LE MAGiVÉTISEUR. l/j3

Il fallut en convenir. Ce fut de ce jotir que l'on commença à faire de la musique.

C'est une terrible dbiose que la musique, non pas tant pour sdîi charme particulier, pour cette mollesse qu'elle glisse à l'âme, pour ce balancement dû rithme où elle l'endort; mais aussi pour tout ce qu'elle a de rapproché et d'intime, surtout dans un salon sans regards. Un homme assis devant un piano, une femme assise à ses côtés; leurs genoux se touchent. Quand on étudie attentivement on ne s'en aperçoit pas. Une note qu'on aborde mal et qu'on cherche sur le clavier; les mains s'y rencontrent. Et si le jour pâlit ou si la lampe baisse, on n'a pas le temps de le remarquer, mais on se penche ensemble sur le cahier, on s'appuie presque l'un sur l'autre , les visages sont rapprochés, les haleines se confondent, et s'il y en a un qui se retourne imprudemment, les joues s'effleurent, la bouche sent une mèche de cheveux, ime gaze; mille fois plus ^u on n'eût rêvé, qu'on n'eût permis à son imagination de rêver.

l44 LE MAGNETISEUR.

Et ceci n'arrive point aux gens qui le cherchent; car ils avertissent de l'éviter par la maladresse qu'ils y mettent; ceci arrive à ceux qui ne s'en mêlent pas, le hasard les sert ou les trompe. Ainsi madame Bizot, qui chantait aussi avec une jolie voix, tâchait à avoir beaucoup de ces distractions et n'en attrapait presque jamais ; tandis qu'Henriette et Charles, qui se donnaient innocemment à leur musique, en rencontraient mille dont ils ne s'apercevaient pas, ou dont ils ne témoignaient pas s'apercevoir. Déjà ils se sentaient si bien ensemble , qu'ils n'avaient pas songé à se créer de petits rigorismes pour être moins bien. Et pourtant , ils ne pensaient pas à l'amour, ils ne pensaient à rien, ils se convenaient à merveille. Si l'idée de l'amour leur était rentrée au cœur, ils se seraient défendus. Peut-être eùt-il été encore temps. Bientôt il fut trop tard.

C'était un soir, encore un soir, le jour, on ne voyait point Charles, il était tout aux affaires, et maintenantHenriette ne le trouvait plus mau-

vais, elle lie le trouvait plus ridicule. Elle estimait cet esprit d'ordre et d'activité qui lui faisait sauver la fortune du général, elle l'estimait d'autant plus que jusqu'à Charles , elle n'avait pas cru cet esprit compatible avec ce qui fait un homme aimable et de manières élégantes. C'était donc un soir; on avait beaucoup causé ce qu'on appelle sentiment. ' Madame Bizot tirait toujours la conversation à l'amour. Elle s'était beaucoup étendue sur toutes les manières de faire une déclaration à une femme. Charles, à son penser, n'avait plus que le choix après une si complète leçon. Le moment de la musique arriva. On avait reçu le matin quelques airs de la partition nouvelle ai Emma. Ravissante musique où nous courions tous, bien jeunes que nous étions alors, avec des pleurs pour ses airs si doux et des trépignemens pour la fringante ronde où madame Boulanger faisait bondir tout ce jeune parterre. Caries parterres d'alors étaient jeunes et amoureux, ce n'était pas encorda boutique du perruquier ou celle du marn. lo

l/|6 TE MAGNÉTISEUR.

chand de vin qui en fournissaient le public.

O misère de moi! que nous viellissons jeunes aujourd'hui ! ne voilà-t-il pas que je me rappelle, que je m'oublie à me souvenir. Hélas ! que la jeune littérature de vingt ans rirait de celle de trente, si elle la lisait.

Enfin on avait reçu une partition d'.Emma. Charles, distrait ce soir-là , s'était assis à côté du piano. Henriette s'y plaça et se mit à chanter cette cavatine- :

Quelle est belle ! quel sourire !

Que (l'esprit! quels doux attraits; Hélas ! sans oser le dire , Je l'adore et pour jamais.

Les réflexions qui avaient survécu à la conversation cessée, le charme de la mélodie, peutêtre aussi le sens de ces quatre premiers vers plongèrent Charles dans une méditation distraite de ce qui l'entourait, mais non de ce qu'il entendait; et l'air était fini, tout le monde l'avait applaudi, que , la tête penchée dans sa main, Charles répétait à voix basse, émue, et

LE MAGNÉTISEUR. l/\']

en donnant à la mesure une expression passionné^.

Qu'elle est belle ! quel sourire !

Que d'espritl....

Henriette le regardait et l'arrêta.

— Eh bien ! qu'en pensez-vous ?

— De quoi? dit Charles en se remettant avec peine.

— De cet air ?

— A.h oui! dit-il, cet air? oui, il est bien. C'est un air d'homme, n'est-ce pas? pourquoi donc le chantiez-vous ?

— Eh non, dit madame Bizot, c'est la soubrette qui le chante à sa maîtresse, en lui apprenant que c'est ainsi que son amant parle d'elle.

— Tant pis, dit Charles avec quelque chose de triste, il me semble qu'il irait à merveille à une voix d'homme.

— Voulez-vous l'essayer? dit Henriette.

lO*

l48 - LE MA.GNliTISEUR.

— Oui vraiment , dit Charles.

Elle se leva pour lui céder la place. En passant l'un devant l'autre ils se frôlèrent, Charles en tressaillit. Henriette se plaça debout près de lui pour tourner les feuillets, elle posa sa main siir son épaule; Charles la trouva brûlante; jusqu'à ce siège qu'elle venait de quitter, et sur lequel il l'avait si souvent remplacée, il semblait qu elle le pénétrât de partout. Il joua la ritournelle, et voulut chanter; il se troubla à la première mesure, il balbutia, il ne put continuer. Henriette qui le comprit peut-être , qui redouta l'intervention de madame Bizot, dit aussitôt :

— Eh bien, accompagnez-moi,'je vais chanter.

Elle commença, Charles la suivit avec moins

de trouble, puis il s'unit de sentiment au chant

d'Henriette ; l'accompagnement se mêla d'amour avec la voix, ils paraissaient unis dans une exécution intime, et enfin Charles, entraîné au moment où la cavatine revient à son premier motif :

Quel est belle ! quel sourire !

" reprit cetle phrase et la chanta avec une expression si pleine, si puissante, si émue, qu'elle éveilla l'attention de tout le inonde, de d'Aspert, de Bizot et de Lussay qui jouaient, et

.qui applaudirent avec acclamation. Charles ne s'en aperçut pas, et lorsqu'il eut fini, il laissa tomber sa télé sur sa poitrine.

Henriette, par un mouvement si rapide que nulle réflexion n'eut le temps de venir à rencontre lui, dit tout bas en lui appuyant la main sur ï'épaule ;

— Faites attention, on nous regarde.

Oh ! ce sont de pareils mots qui font qu'on garde la vie malgré ses chagrins, ses déceptions, ses tortures. Ces mots, qui rempl issent l'âme soudainement, la fondent de joie, l'associent à ime autre; ces mots qui sont un bonheur tant qu'on 'garde un souvenir ; Charles eût voulu mourir alors, il eût voulu aussi regarder Henriette, il n'osa pas, il eut peur, il se leva.

Elle était femme, elle fut plus courageuse que

l5o LE MAGNÉTISEUR.

lui, elle osa le suivre des yeux , il était si troublé qu'il chancela. Elle ne pouvait plus lui venir en aide, elle se repentit presque de ce qu'elle avait dit : puis elle douta qu'il l'eût comprise. Bientôt elle eut la preuve qu'ils étaient déjà compromis.» Charles se remit, et répondit suffisamment bien aux complimens qu'on lui faisait.

Parmi les morceaux de musique d'Emma^ les journaux avaient tant van té la ronde du bouquet avec son fringant tra la la, que madame Bizot la chercha et la trouva. Après l'avoir déchiffrée en silence, elle se figura les mines agaçantes de madame Boulanger, et, sur l'effet prodigieux qu'elle produisait, elle voulut en essayer. Elle appela Charles qui s'était mis dans un coin , et le pria de l'accompagner. Il vint de mauvaise grâce, elle l'avait si maladroitement dérangé de son bonheur! Henriette s'approcha aussi du piano, et elle entendit que madame Bizot disait à Charles :

— Voyons si vous mettrez autant de cœur à celui-ci.

* LE MAGNÉTISEUR. l5l

Charles était si distrait, qu'il n'entendit pas ou qu'il entendit mal, il répondit tout haut :

— Mais il n'y a pas de chœur à ce morceau , admirable bêtise de l'amour.

Madame Bizot se mordit les lèvres et commença. Le premier couplet alla passablement bien ; la politesse de Charles suppléa à sa bonne volonté; madame Bizot crut qu'elle gagnait quelque chose. Au refrain du second couplet, elle se laissa aller à un petit mouvement de tête et de hanche, tout-à-fait souple et charmant; on cria bravo, mais sans se déranger, les joueurs, du fond de leur tric-trac, Henriette et Charles, parce que c'était bien chanté.

Madame Bizot espérait une victoire complète; elle voulait emmener Charles dans l'allure voluptueuse de la ronde, et lui faire chanter d'entraînement le tra la la du troisième couplet. Elle mit dans sa voix tout ce qu'elle avait de coquetterie, Charles l'accompagnait avec expression, elle crut qu'il allait la suivre, et, arrivée à l'endroit où la phrase musicale se replie

jSa le MA^GNETISEriR. ^

doucement pour ressaisir le refrain, elle ralentit et suspendit son chant pour donner entrée à la voix de Charles. Mais Charles se tut, et une autre voix entama le tra la la. C'était la voix de Bizot qui se dandinait en mesure sur son fauteuil, de Bizot qui, battu toute la soirée, prenait une revanche éclatante, et qui disait amoureusement, et avec une variation heureuse dans les syllabes, trou lou lou lou, trou loulou trou, trou lou lou lou lou lou, six quatre, trou lou, trou

lou trou, bezet, trou lou lou trou carne, trou

lou lou, trou lou, je prends deux trous, trou trou trou trou....

— C'est insupportable! s'écria madame Bizot, quand vous êtes là , on ne peut pas chanter.

— Hein! je marque six points.

— Je dis que vous avez l'air d'un gros benêt, avec votre dandinement et votre trou trou.

— Bah fit Bizot , en regardant le général pour voir si c'était vrai, qu'est-il arrivé?

— Votre femme a raison , dit le général avec

LE MAGNÉTISEUR. l53

humeur , vous empêchez ces d&mes de chanter et vous m'avez fait faire deux écoles avec vos trou lou lou.

— Bon, bon, bon , dit Bizot , je me tais , deux as. Je la gagne bredouille.

— La belle , dit le général ?

— La belle soit.

Et ils reprirent leur jeu.

Pendant ce temps, Charles avait quitté le piano. Madame Bizot eut la maladresse de le rappeler, il eut la maladresse de refuser. Elle en fut piquée et eut de mauvaises pensées. Elle, eut celle d'observer. Henriette s'était approchée de Charles , et, en feignant de ranger • quelque chose à la cheminée où il faisait semblant de se cKauffer , elle lui dit:.

— Pourquoi refuser madame Bizot ?

— 4^h!dit Charles, cette femme se jette à la tête de tout le monde.

Henriette regarda Charles d'un air éperdu. Il ne comprit pas , elle s'éloigna , tourna un mo-

l54 LC MAGNÉTISEUR.

ment dans le salon et sortit. Elle sortit pour pleurer. C'est que, quelque délicatesse qu'il y ait dans le cœur d'un homme, elle n'est jamais assez profonde pour atteindre aux délicatesses d'un amour de femme. Ce mot de Charles, qu'il ne croyait désobhgeant que pour madame Bizot , voici comment Henriette l'avait traduit :

— Cette femme se jette à la tête de tout le monde, a-t-il dit; et moi, mon Dieu, que viens-je de faire ! que lui ai-je dit ! .... malheureuse ! Cette réponse qu'il m'a faite pour elle, était pour toutes deux... Je me suis jetée à lui qui me semblait m'appeler, et voilà ce qu'il pense de moi, mon Dieu !....

La pauvre Henriette se disait cela en pleurant, assise dans un coin de la salle à manger , seule dans l'obscurité. Oh ! quelle transition ! tout-àl'heure, éclairée par le trouble de Charles sur le sentiment qu'elle éprouvait, entraînée comme lui , se livrant pour le sauver et maintenant méprisée, descendue au rang de madame Bizot! Elle

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pleurait, elle pleurait amèrement. Enfin, son mari étonné de son abscence, l'appela; elle seleva toute droite comme un enfant coupable et comme s'il l'avait vue pleurer. Elle se décida à rentrer; mais pour cacher ses larmes,el]e ouvrit un buffet, y chercha une carafe , de l'eau^pour baigner ses yeux et en effacer la trace des larmes. Elle était si troublée, qu'elle renversa quelques porcelaines. Charles qui se dévorait d'inquiétude de l'avoir vue sortir, profita du bruit pour s'élancer à la porte; il l'ouvrit, et, à la clarté qui pénétra dans la salle à manger, il vit Henriette debout devant le buffet.

— Etes- vous indisposée ? qu'avez-vous ? dit-il en avançant.

— Rien, répondit-elle en passant devant lui rapidement et sans le regarder.

Mais il y avait de l'amour encore dans ce mot rien : car il l'avait interrogée tout haut , et elle lui avait répondu "tout bas. Charles ne le comprit pas ainsi. Quand on aime de tout soi, quand

l56 LE MAGNIÉTISFIIR.

on aime si avant dans J'âme, on a bien plus l'intelligence de la douleur que de la joie. Charles ne vit que le geste froid, et n'entendit que le mot tout seul ; ce fut son tour de souffrir. Cependant, quoiqu'il semblât que ce mot les désunît, à partir de ce moment», ils n'eurent plus qu'une même vie. Avant ce jour, ils s'aimaient chacun séparément , ils se trouvaient bien l'un avec l'autre, mais ils n'y étaient pas d'une semblable humeur; ce soir-là, ils eurent leurs joies en même temps, leur douleur en même temps, ils s'aimèrent ensemble. Madame Bizot en devina plus qu'il n'y en avait , c'était de son caractère. Elle se garda la nuit pour réfléchir à ce qu'elle devait faire. On se retira. Henriette évita les regards de Charles qui cherchaient les siens , il sortit désespéré.

Nous avons dit qu'il ne logeait pas dans la maison où étaient les appartemens des autres personnes de cette histoire. Quand il fut dehors, il marcha rapidement pour* rentrer chez lui, mais il s'arréla. Il avait vainement attaché

LE MAGNÉTISEUR, l^J

ses yeux aux yeux baissés d'Henriette j il alla " vers sa fenêtre pour la regarder. Espérait-il qu'elle s'y rfnettrait ? Je froid était piquant, excessif; cela n'était pas présuniable. Mais elle était derrière le volet, et il lui semblait qu'il le pénétrait de ses regards; il lui semblait que là, oii elle était, elle devait tellement imprégner tout de son âme, qu'il en transuderait quelque chose à travers ce bois ; véritablement il l'interrogeait comme une {^ysionomie qui va parler. Il ne voyait pourtant rien, pas même le mouvement de la lumière, pas une ombre sur un rideau. Il s'était assis sur une pierre , il restait là , il attendait ; quoi ? puis-je le dire, et le savait-il lui-même? il était là, il attendait.

Quant à Henriette, elle était rentrée toute troublée, bien malheureuse, mais déjà plus malheureuse de l'état où elle avait laissé Charles que de ce qu'il lui avait dit.

A côté de la susceptibilité de son cœur, elle avaittrop d'orgueil d'elle-même pour ne pas avoir

l58 LE MAGNÉTISEUR.

vite compris qu'elle s'était trompée. Avant de quitter le salon , elle en était convaincue ; mais pour consoler Charles, il eût fallu une parole , un regard. Elle eut peur d'elle, elle eut peur de madame Bizot , elle préféra le laisser souffrir ; et puis elle lui en voulait toujours un peu de ce qu'elle ne nommait plus que sa maladresse. Elle se coucha dans cette pensée, et d'abord elle s'imagina qu'il ne se ferait pas une trop vive douleur de son silence. Elle se le représenta rentrant chez lui, puis perdant le souvenir de son chagrin dans le sommeil ; puis elle dit tout haut :

— Non , il ne dormira pas. *

Elle ne dormait pas, elle.

Alors elle reprit ses craintes. Peut-être, pensat-elle, avait-il eu véritablement intention de rejeter son amour comme celui de madame Bizot ; et , comme l'esprit achève aisément une idée entamée, elle se repersuada bientôt qu'elle était dédaignée ; sans cela il eût trouvé un

mot pour s'excuser : il est vrai qu'il ne l'avait pas pu ; il est vrai qu'elle l'avait évité. Mais depuis qu'il avait quitté le salon il aurait pu.... quoi ?... Mais, à sa place, je ne sais, moi, si j'étais homme, je serais sous ses fenêtres, je voudrais la voir , l'implorer , la prier. Il y était peut-être. Elle le pensa, puis elle n'osa le croire, elle voulut voir, et n'osa pas regarder. S'il n'y était pas, elle serait malheureuse; s'il y était, que lui dire? Elle balança long- temps. Enfin elle risqua son espérance d'amour , mais elle ne voulut pas comproqjiettre son secret en se montrant : elle passa dans un petit cabinet sans lumière, où une simple lucarne ouvrait en dehors; elle s'en approcha, les pieds nus sur le parquet , elle souleva à peine le rideau qui voilait la vitre, et elle vit Charles assis , qui dévorait sa croisée du regard. Oh! qu'elle fut heureuse!!! Puis il lui vint au cœur toutes sortes de pitiés pour lui. Il faisait froid, il devait souffrir. EUey pensait, sans sentir que ses pieds se glaçaient sur le parquet. Deux fois elle porta la main à la vitre pour l'ou-

l6o LE MAGNETISEUR.

vrir, deux fois elle s'arrêta; cependant il restait toujours. Oh ! c'était trop de cruauté de le laisser là. Il se leva; il faisait nuit, elle le voyait comme en plein jour : il essuya ses yeux, elle pleura ; il s'éloigna, mais il ne rentra pas chez lui, il prit le chemin de la forêt , il allait livrer à la fatigue du corps l'agitation de son âme; elle tira le verrou de la petite croisée ; il n'entendit pas et disparut dans le bois. A ce moment elle l'eût rappelé devant madame Bizot. Quand Henriette quitta la fenêtre , elle avait le corps glacé : elle était malade.

vm.

te brin ^e son.

Le lendemain , lorsqu'ils se rencontrèrent , ils étaient défaits tous deux. Charles , en abordant Henriette, ne se sentit pas le courage de lui parler. Elle lui dit doucement :

— Bonjour; je n'ai pas dormi non plus cette nuit.

Ils s'entendaient déjà plus qu'il ne fallait.

Cependant, après cette soirée, qui fut le premier événement de leur amdur, ils restèrent long- II. II

lÔa LE MAG'NÉTISEUIl.

temps au mtiiie point. Ils n'avaient pas l'éperon des rivalités pour les hâter ni la crainte d'être séparés par un accident : tout leur avenir était à leur amour. Aussi pouvaient-ils en savourer les raille délices imperceptibles, les mille malheurs inaperçus pour la plupart des hommes, pour ceux surtout qm disputent une femme plutôt qu'ils ne l'aiment. Ce fut le meilleur temps de leurs amours. Ils savai^t qu'ils avaient un secret à eux deux; mais ce secret, ils ne l'avaient pas encore nommé ; ils ne lui avaient pas encore écrit au frçnt, amour, adultère, inceste; ils pouvaient se tromper, se dire que c'était une amitié exquise, jalouse, passionnée; ils fi'avaient pas encore de jours d'alarmes. Un mois se passa ainsi, pendant lequel madame Bizot chercha à découvrir quelque chose de nouveau. Entre deux jeunes gens qui semblaient s'être entendus, qu'il n'y eût pas quelque chose de nouveau le lendemain ou tout au plus tard le surlendemani , cela lui semblait incroyable. Aussi, quand elle vit que rien n'avançait', elle

LE MAGNÉTISEUR. l63

s.e persuada qu'il s'agissait de quelque petit y secret de ménage, d'une suprise à préparer au "^ fi;énéral , pour le jour des étrennes qui approchait. Enfin elle recommença ses attaques ; et, grâces à elle, l'amour de Charles et d'Henriette, arrêté dans une douce et innocente confiance, se précipita daçs tous les tourment' «du désir et de la jalousie. En femme habile^ madatne Bizot revint sur ses pas; elle vit qu'elle

s'était trompée ^n faisant de la pruderie; que,

s'il fallait sentimentalement séduire Charles, il se tournerait bien plus tôt vers Henriette, qui avait plus qu'elle de cette grâce de l'âme qui , plaît à l'âme. Elle revint à son allure franche et vive, et, doutant un peu qu'Henriette aimât Charles, mais bien assurée, quand cela serait, qu'elle ne s'était pas donnée à lui et qu'elle n'était pas femme à se donner, elle se décida à offrir ce que sa rivale avait refusé ou refuserait. Le tout élait d'amener Charles à le désirer. Cela ne lui parut pas difficile; elle compta sur la jeunesse ihi commandant et sur

l64 LE MAGNETISEUR.

son célibat forcé. Il ne manciiiait plus que des occasions; le hasard lui en fournit une dont elle sut largement profiter.

Avant de raconter ce qui en arriva, il faut dire que Charles et Henriette avaient déjà des engagemens l'un vis-à-vis de l'autre. Peut-être, à la plupart de ceux qui liront cette histoire, le mot engagement paraîtra-t-il bien énorme pour le faible lien qui attachait ces d^x amans , une aventure d'enfant, en vérité. Et, il faut le dire ici en passant, quoique l'âge de Charles et d'Henriette ne fût plus celui de ces jeunes sentimens qui se prennent aux brins de la vie, cependant il ne faut pas oublier que c'était leur premier amour à tous deux : et un premier amour est toujours jeune.

Un jour, un dimanche qu'on était dans le vieux et vaste salon, d'Aspert et Bizot hsaient au coin du feu les journaux et les brochures pohtiques; madame Bizot travaillait avec Henriette à une fenêtre. Madame Bizot faisait une

LE MAGNÉTISEUR. l65

bourse en filet, Henriette brodait. Charles, qui entra, s'approcha de ces dames, et, après s'être informé, il loua leur travail et particulièrement celui de madame Bizot, qui étail fort élégant et qu'elle faisait avec des mains si jolies, qu'il était impossible de ne les pas admirer. Charles se laissa aller à quelques galanteries banales : Henriette ne mêla pas un mot à la conversation. Un moment après madame Bizot sortit et Henriette dit à Charles :

— Madame Bizot sera bien heureuse quand elle saura que cette bourse vous plait tant.

— Pourquoi? dit Charles.

— Parce que c'est à vous qu'elle la destine.

Henriette agissait un peu en femme piquée; elle trahissait le secret de madame Bizot et lui enlevait la joie de la petite surprise qu'elle comptait faire à Charles. Celui-ci vit bien que ses éloges avaient déplu à Henriette; il s'en excusa si bien , qu'elle ne lui en voulut pas. Alors ils se mirent à parler des présens que cha-

l66 LE MAGNÉTISEUR.

cune préparait secrètement pour le premier jour de l'an.

— Que me donnerez - vous ? dit Charles en souriant.

— Oh! dit Henriette, vous verrez, cela doit arriver demain.

— Arriver! dit Charles; qu'est-ce donc? quelque bijou, quelque meuble de Paris ? ah! ajoutat-il tristement , j'avais espéré quelque chose de vous.

— De moi? dit Henriette en rougissant.

— Oui, de vous, dit Charles, ne fut-ce qu'une fleur, ne fût-ce que ce fil de soie que vous tenez entre vos lèvres.

— Quel enfantillage ! dit Henriette. Mon présent est avec celui du général, mais un présent qui ne vient que de moi.

— Bien beau , n'est-ce pas ? dit Charles avec dédain , qu'il me faudra montrer à tout le monde, et que tout le monde admirera excepté moi?

— Avez- VOUS envie de le refuser ?

— Ah! tenez, dit Charles, donnez- moi ce brin de soie, je vous en prie; cela, rien que cela ! ^

— Ce serait trop , dit Henriette d'une voix profondément troublée; ne parlons pas de cela. Tenez, voyez, vous, me faites piquer.

Elle étancha son sang avec son mouchoir et le posa près d'elle; Charles voulut le prendre; elle le retira vivement et le mit dans sa poche. Sa poitrine battait, ses lèvres tremblaient en tordant le brin de soie qu'elles tenaient encore.

— Quoi! lui dit Charles, pas même cela, si peu de chose !

Henriette sourit amèrement , comme si elle eût voulu dire :

— Appelez-vous cela si peu de chose ?

Madame Bizot rentra un moment après et

revint s'asseoir près d'Henriette , et Charles les laissa seules. Un moment après Henriette fut

i()8 LE MAGNÉTISEUR.

obligée de sortir; elle se leva, etj par un mouvement raachmal, elle posa sur la table ce qu'elle tenait dans ses mains et ce fil qui n'avait pas quitté ses lèvres. Charles le vit , et elle était à peine à la^porte du salon qu'il se leva à son tour pour s'en emparer. Henriette s'aperçut de ce mouvement, et, revenant sur ses pas, elle reprit le fil et le roula sur son doigt en répondant de la tête à Charles, qui l'implorait du regard :

— Non , non.

Les quelques jours qui suivirent ce refus furent tristes de la part de Charles et affectueux du côté d'Henriette; elle semblait vouloir s'excuser du chagrin qu'elle lui avait fait. Enfin le jour des étrennes vint : tous les présens furent échangés avec les embrassemens d'usage ; ils furent riches comme ceux de gens qui n'ont qu'une ou deux occasions par an de dépenser beaucoup d'argent. Le général avait saisi cette circonstance pour remercier Charles de ses soins : son cadeau était un bel équipage

* de chasse de grand prix; celui qu'il avait fait offrir par Henriette était un magnifique nécessaire de toilette monté en or et d'une valeur presque offensante, venu d'un autre que du général, qui le donnait visiblement par les mains d'Henriette. Lorsque tous les objets enveloppés

'de leurs caisses et de leurs couvertures de maroquin furent sur la table : •

— Eh bien! dit le général à Henriette, où est le clé du nécessaire ?

— Ah! dit celle-ci en devenant rouge et tremblante à la fois et en la tirant de son Sein : •

— La voici.

Elle pendait au bout du fil dé soie. Oh ! c'était bien le même , délustré par l'humidité des lèvres , mordu çà et là. Charles sentit fléchir ses genoux de bonheur. Il ouvrit le nécessaire , l'admira avec une joie d'enfant qui ravit d'Aspert. Puis vint le tour de Charles : il avait fait venir de Paris, pour le général, un fauteuil à rou-

lettes qui allait par le salon en tournant une * très-facile manivelle. D'Aspert s'y promena. Le présentqu'il offrit à Henriette ne semblait attester qu'un grand soin : une corbeille à ouvrage avec tous ses détails où le nom d'Henriette était partout gravé. Je ne parlerai pas de ceux des autres ni même des présens singuliers de Bizot , • gice n'est de celui qu'il offrit à Henriette; il le lui remit presque en cachette et lui dit tout bas :

— Pardonnez -moi d'y avoir pensé. Puis en lui serrant la main et en y glissant un petit médaillon, il ajouta d'une voix émue : ,

— Tout n'est pas mort dans ce cœur, et tout est permis quand on a des cheveux blancs.

Henriette ne savait ce que cela voulait direr; elle fut tentée de croire que c'était une déclaration. Elle n'aimait pas le ridicule qu'on jetait sur Bizot, et, quoiqu'elle fût fâchée, elle se mit à l'écart pour regarder ce médaillon ; c'était le portrait de son fils. Elle poussa un cri de sur-

prise et de joie. Cela lui venir de Bizot! C'est qu'il y a des femmes qui inspirent du cœur et du goût a tout ce qui les entoure. On voulut voir, on accourut ; mais elle serra son médaillon et refusa de le montrer. D'Aspert insistait. Bizot lui dit en riant :

— Etes-vous jaloux de moi? Laissez, laissez; je suis bien aise d'avoir bien choisi mon présent.

— Oh! très -bien! dit Henriette, et je vous remercie, ajouta-t-elle en l'embrassant,

Bizot prit deux gros baisers, puis, faisant sonner ses lèvres comme un homme qui vient de goûter d'un excellent vin , il fit :

— Hem ! hem ! hem !

Henriette glissa le portrait de l'enfant dans les mains du général , qui, heureux ce jour-là , tendit la main à Bizot.

— Mais qu'est-ce donc? dit madame Bizot ; il n'a jamais voulu me dire ce que c'était.

— Ma foi ! dit le général , qu'ils s'arrangent entre eux, je ne sais, moi, ça ne me regarde pas.

La curiosité de madame Bizot en resta là ; celle de Charles avait une si puissante distraction qu'il ne s'occupa point de ce qui se passait. Enfin* l'heure de se retirer arriva; car ceci se passait la veille du jour de l'an. On déclara qu'on laisserait tous les cadeaux dans le salon ; mais Henriette voulut emporter les siens dans sa chambre.

— Pardieu! dit le général , tu auras le temps de les examiner demain !

Henriette allait insister lorsqu'un

— Qui sait ?

de madame Bizot l'averti l qu'elle avait pénétré le motif de son empressement. Et elle répondit :

— C'est juste, nous les visiterons demain. On se retira après avoir entendu sonner mi-

LE MAGNÉTISEUR. l^S

nuit. Charles emporta sa clé. Il eut presque regret d'être seul heureux; mais il espéra ce qui arriva. Le lendemain il entra le premier au salon; rien n'y était encore déplacé. Il attendit qu'Henriette descendît, et, quand elle parut, elle lui tendit la main , et à cette main était une bague. Une bague! quelle imprudence !... Comment échappera-t-elle à l'investigation de madame Bizot , qui , dès qu'elle entra , parcourut Henriette des pieds à la tête et jusqu'aux bouts des doigts. Mais c'est que cette bague était parfaitement semblable à un anneau qu'elle connaissait à Henriette et que celle-ci portait habituellement, seulement elle renfermait un mot et un secret. Ce secret dévissait la bague, ce mot était : Rien. Puis , si on cherchait bien , on trouvait dans un petit coin ces deux mots : sans

toi.

Charles avait justement espéré. A peine tout le monde était-il rentré qu'Henriette était descendue tremblante comme une coupable. Elle savait bien qu'elle était déjà loin de cette recon-

naissance complète qu'elle avait vouée au général, le jour où il avait si généreusement accepté son malheur. Elle avait trop de délicatesse dans le cœur pour ne pas voir qu'elle n'était déjà plus l'épouse qui, n'ayant pas apporté à son mari sa dot de jeune fille , lui devait une conduite irréprochable en échange. Mais rien ne l' alarmait sur les suites de l'amour de Charles. Il était si bien son ami , qu'elle crut que ce ne serait jamais qu'une faute de cœur. Elle descendit donc et chercha long-temps. Enfin elle vit cette bague , si semblable à celle qu'elle portait, qu'elle crut.ne pas l'avoir à son doigt, et la retrouver par hasard; puis elle reconnut son erreur et pensa bien que ces deux bagues ne devaient être semblables que pour les yeux étrangers ; elle chercha encore et trouva le secret , tout le secret. Elle emporta l'anneau, et le lendemain elle l'avait; et, pour que Charles n'en doutât pas , elle le tira un moment de son doigt , en dévissa un tour et le remit. Elle avait donc accepté le serment de Charles : elle lui

LE MAGNÉTISEUR. l'J^

avait donné ce brin de soie qu'il avait tant voulu. On ne s'aime pas plus complètement, plus furtivement. Ils étaient déjà bien coupables.

iltalaîrie.

Ce calme de l'amour de Charles et d'Henriette fut bientôt troublé, comme nous l'avons dit, par les plans sensuels de madame Bizot. Décidée à ne lutter ni d'esprit ni de cœur avec celle qu elle regardait comme sa rivale , elle ne mêlait plus rien de provoquant aux entretiens du soir, si ce n'est sa personne. Véritablement , jamais on ne fut plus fraîche, plus coquette, plus suave; une tournure exquise, et lorsqu'elle n. . 12

était seule avec Charles, des poses d'une grâce, d'une volupté charmante, avec le soin de ne pas y appeler les regards. Ils y venaient quelcpiefois , et elle avait l'air de ne les remarquer , ni pour cesser ses agaceries , ni pour aller plus loin; il ne lui allait pas de jouer la modestie; il n'allait pas à Charles qu'on lui manifestât de l'abandon. Elle réussit assez bien , car il la préféra ainsi ; il se laissa aller même à quelques complimens ; mais delà à ce que voulait madame Bizot, il y avait loin, surtout pour un cœur occupé.

Un accident la servit au delà de ses vœux , Charles tomba malade et fut obligé de garder la chambre ; c'étaioit des palpitations qui demandaient un repos absolu du corps. Henriette alla le voir avec son mari, avec M. Bizot, avec son^ère; mais madame Bizot y allait seule, y demeurait long-temps : enfin elle s'installa, elle avait apporté une broderie à côté du lit. Henriette en fut contrariée, puis irritée, puis malheureuse ; car elle n'osait rien dire à madame Bizot , et quoiqu'en son cœur elle sentit du dépit contre

LE MAGNÉTISEUR. I -yc)

Charles lui-même, elle ne pouvait lui reprocher comme attentions ou égards envers une autre femme des soins dont il ne pouvait se défendre. Elle brûlait dans le salon de son mari , mais elle n'osait le quitter. D'Aspert ne lui parlait pas trois fois en une heure quand elle était là , mais il la faisait demander sitôt qu'elle n'y était plus. Qu'un domestique eût répondu deux fois de suite :

— Madame est chez M. Charles.

Et elle se fût crue perdue. Elle trouva souvent de petits moyens de contrarier le tête à tête de madame Bizot; elle y envoyait souvent son père, plus souvent son fils; elle eût cependant la délicatesse de ne pas y envoyer Bizot. Je crois que ce fut plutôt par pitié pour lui que par égard

pour sa femme ; elle était reconnaissante au

pauvre homme du portrait de son fils. Deux jours se passèrent ainsi; le troisième, ce tourment fut insupportable, Henriette ne faisait qu'entrer et sortir dans le salon ; elle ne put y tenir, elle alla

l8o LE MAGNETISEUR.

vers rappartement de Charles. Dans le court espace qui le séparait de la maison principale, elle s'arrêta trois ou quatre fois... Que dire , quel prétexte donner à son arrivée ? elle en trouvait mille, mais elle sentait bien qu'au fond madame Bizot y verrait de la jalousie , et montrer de la jalousie de madame Bizot lui semblait le pire de tous les malheurs. Cependant elle voulait savoir ce qu'elle faisait là. Il fallait que sa passion fût bien autre que ce qu'elle imaginait : elle se décida à épier.

Elle gagna un escalier dérobé, entra sans bruit dans un cabinet caché d'où elle put tout voir et tout entendre. Madame Bizot était assise sur le lit de Charles.

— Charles, lui disait-elle en souriant doucement et en le caressant du regard, vous l'fiimez.

— Y pensez-vous, répondit Charles, j'ai pour elle un respect qui ne saurait se dire. ^9^

— Cela n'empêche pas l'amour, reprit madame

LE MAGNÉTISEUR. l8l

Bizot, et véritablement Henriette mérite bien d'être aimée.

Son nom, ainsi familièrement prononcé , indigna Henriette.

— Certes, dit Charles, elle le mérite et c'est tout ce qui fait qu'elle le mérite qui me le défend précisément : tant de touchante vertu, tant de dévouement au bonheur de son mari.

— Oui, oui, dit madame Bizot, et à part tout cela, une des femmes les plus jolies que j'aie rencontrées.

— Elle est belle en effet , dit Charles qui aimait l'éloge d'Henriette et qui ne prévoyait pas le parti que comptait en tirer madame Bizot.

— Mais belle, dit celle-ci, parfaite; avez vous vu jamais une main plus effilée, plus"gracieuse ?

Et de sa jolie main elle écartait, sur le front de Charles , les boucles de ses cheveux.

Charles crut devoir la remercier , et lui dit :

' — Mais les vôtres sont charmantes.

— Et quelle taille souple et élégante ! dit madame Bizot en se balançant doucement sur le lit pour imiter le doux mouvement de cette taille qu'elle vantait; et cela lui faisait montrer la sienne, et elle poussait ainsi doucement le corps de Charles , près duquel elle était assise.

Celui-ci ne put s'empêcher de le remarquer, et cette pression suave l'émut légèrement ; il tenait encore les mains de madame Bizot, il les serra.

Henriette ne comprenait pas, et n'était honteuse que des éloges que lui donnait madame Bizot; elle les trouvait. immodestes, il lui semblait qu'elle la dévoilât sans pudeur aux yeux de son amant. Mais bientôt elle crut deviner que ce n'était pas elle que madame Bizot voulait ainsi montrer à Charles ; en effet celle-»ci continua:

— Et puis avec quelle grâce son cou est attaché à ses épaules. Elle a ceci...

Et à ce mot ceci prononcé avec eutliousiasme.

LE 3IAGNÉÏ1SËUR. I 83

madame Bizot arracha un épingle de sa robe de chambre, et montra sa blanche gorge et ses belles épaules :

— Elle a ceci d'une pureté ravissante.

Charles ne put s'empêcher de regarder l'image

gracieuse de ce qu'on lui disait si beau; il se leva sur son séant et plongea ses yeux dans les plis de la robe de madame Bizot.

— Enfin , reprit celle-ci, j'ai un joli pied, et, entre nous soit dit, je crois avoir une jolie jambe; mais chez Henriette c'est d'un tour si suave!., et elle appuyait de la main sur sa robe pour dessiner sajambe; et ainsi posée elle en avait presque découvert une jusqu'à la naissance du genou.

Charles y porta la main. Sous prétexte de le dégager, madame Bizot avança sur le lit de Charles, parut manquer d'appui et se laissa- tomber sur lui, son visage sur le sien, son sein bondissant sur sa poitrine. Charles l'entoura de ses bras

Henriette» fit quelques pas pour sortir, mais à peine fut-elle au haut de l'escalier dérobé qu'elle s'évanouit.

l84 LE MAGNÉTISEUR.

Quand elle reprit connaissance, on l'appelait de tous côtés.

On était venu ^plusieurs fois la chercher chez Charles, on n'y avait trouvé que madame Bizot. Ils avaient répondu qu'ils ne l'avaient point vue. Lorsqu'elle entendit les voix s'éloigner, elle s'échappa et rentra au salon. Son désordre, sa pâleur lui servirent d'excuse; elle dit qu'ayant voulu aller jusque dans la forêt, elle s'était sentie saisie d'une faiblesse qui Favait forcée à s'asseoir. D'Aspert, son père, Bi^ot, s'inquiétèrent; elle se déclara décidément malade ; elle l'était véritablement. On la monta chez elle, on la mit au lit, une fièvre de feu la saisit, et en moins d'une heure il fallut la saigner. Madame Bizot accourut. Quel supplice , tout le monde était là, Henriette ne put même se détourner ; elle se contenta de se taire. Lussay demanda pour elle du repos, elle demanda un peu de solitude, on la laissa donc. Alors elle se mit à pleurer, à pleurer sans discontinuer, sans rien penser, sans analyser ce qu'elle souffrait, ni la portée de son mal-

LE MAGNÉTISEUR. l85

heur , elle pleurait; elle était assise dans son lit, la tête dans ses mains, elle sentit cette bague qu'elle portait, elle l'arracha de son doigt et la jeta avec colère à l'autre bout de la chambre : ce fut la première chose qui fut distincte dans sa douleur. Jusque-là ce n'avait été qu'une souffrance atroce, confuse, qui se dégageait par des larmes, et qui, lorsqu'elles furent épuisées, resta nue et visible devant elle.

— Cette bague, je ne la toucherai plus ? Oh ! ma vie diit-elle en dépendre , dût-on la trouver là, la prendre, l'examiner, y découvrir ce qu'elle renferme , m'accuser alors comme si j'étais coupable ; eh bien î j'aimerais mieux cela que de la sentir encore dans mes mains.

Voilà ce qu'elle se disait d'abord en elle-même en essuyant ses yeux avec colère ; puis elle ajouta :

— Mais lui, il a quelque chose à moi, il faut qu'il me le rende; je le lui demanderai.il faudra donc lui dire?... Oui, je le lui dirai... Oh ! non... non... jamais... Eh bien! je le lui demanderai,

l86 LE MA^GNÉTlSELiR.

voilà tout... Je lui rendrai sa bague... avec mépris... sans explication... Osera-t-il m'accuser de caprice?.... et quand il m'en accuserait.... que m'importe... Oui... oui... je la lui rendrai. Et mon fil.... mon pawvre fd, mon pauvre fil de soie... oii j'avais attaché ma vie, c'en est donc fait!.. Mon Dieu! mon Dieu!... Oh! comme il m'a trompée... comme je l'aimais... que je suis malheureuse!..

Et elle se reprit à pleurer avec abondance, car elle en était venue à regretter le bonheur de son .amour. Alors elle se leva, et chancelant , s'essuyant les yeux à chaque pas , elle arriva près de cette bague tombée dans un coin. Là, elle s'arrêta à la considérer. Il y eut dans ce regard toute Fhistoiie de son amour, qu'elle se rappelait heure à heure. Les larmes et les sanglots la suffoquèrent; elle tomba à genoux, et prenant l'anneau elle murmura longtemps et tout bas.

— A.dieu!.. adieu!., adieu!..

Adieu à son amour, à sa vie, à sa foi, à tout

au monde. Elle s'arrachait du cœur tout ce qu'elle avait espéré ; elle serait morte là si elle n'eût entendu du bruit ; elle serra la bague convulsivement et d'un bond elle fut dans son lit.

C'était Charles : il avait l'air d'un fantôme. M. Bizot l'accompagnait. Henriette regarda Charles. Si celui-ci n'eût déjà eu un soupçon fatal, il aurait deviné ce qu'avait Henriette au regard qu'elle lui jeta. Ce fut le mépris le plus indigné, le sourire le plus amer. Bizot, après avoir approché Charles du lit, car Charles pouvait à peine se traîner, Bizot s'éloigna jusqu'au fond de la chambre. Comme il se retournait, Henriette le montra à Charles avec une insultante dérision , et avec cette seule exclamation :

— Oh!...

Lui, Charles, il s'était appuyé sur Bizot pour monter chez elle , sur le mari de cette femme impudente.

— Lâcheté! lâcheté ! voulaient dire ce geçte el cette exclamation.

ï88 LE MAGNÉTISEUR.

Les dents de Charles claquaient, ses yeux étaient égarés, sa poitrine haletait à se briser; on voyait bondir son cœur à travers. Il fut obligé de poser sa main sur le lit pour s'appuyer. Henriette la saisit avidement, et, y glissant l'anneau qu'elle cachait, elle lui dit :

— Tenez...

Charles s'y attendait peut-être, mais il se recula épouvanté. Henriette reprit alors à voix basse :

— Rendez-le moi.

Quoiqu'elle ne désignât rien, ni l'un ni l'autre ne s'y trompèrent. C'était le fil de soie, c'était cet imperceptible gage d'amour qu'elle demandait. Charles, secouant lentement la tête, répondit :

— Non... non...

— Rendez-le moi, répéta Henriette d'une voix brève et qui s'animait, rendez-le rnoi.

— Pas ainsi, dit Charles en la calmant du geste, non... demain...

— Oh! reprit Henriette en serrant les dents convulsivement , rendez-le moi.

Charles, encore cette fois, répondit d'une voix étouffée ;

— - Non... non... non...

— Oh! rendez-le-moi, s'écria Henriette en se dressant sur son séant, rendez-le-moi, ou j'appelle!

Elle se serait perdue à ce moment; elle eût réclamé ce fil en face de son mari , quand il eût dû la tuer. La question n'était pas de mourir. Charles ne répondit plus ; il ouvrit sa chemise : ce geste rappela à Henriette celui de madame Bizot , et elle se mit à rire en se frappant la tête sur ses mains fermées. Charles arracha le fil de son cou en le brisant. Henriette s'en saisit, et avec une fureur aveugle elle le cassa dans ses doigts en petits brins si courts qu'elle put; puis elle les sépara encore avec ses dents; puis elle les dispersa brin à brin sur son lit; puis, quand ce fut fini , elle dit à voix basse :

— Rien, plus rien.

— Plus rien qu'à mourir, dit Charles d'une voix sourde et terrible. Il attaclia sur elle ses yeux d'où tombèrent deux grosses larmes, et ajouta de la même voix fatale et résolue :

— Adieu ! •

Il s'éloigna à ce mot.

— Charles! s'écria Henriette en s'élançant presque du lit; mais elle y retomba aussitôt en se tordant convulsivement et en s'écriant :

— O mon Dieu ! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!

Charles s'était retourné en la voyant en cet état; il courut à elle. Bizot vint aussi, Bizot, qui depuis long-temps savait le secret d'Henriette, le bonhomme, et qui ne disait rien, et qui consentait à être ridicule ; lui qui avait plus d'esprit qu'eux tous, et qui n'était ce qu'il était pour les autres que parce qu'ils ne valaient pas la peine qu'il fût au ti*e chose; il aida Charles à remettre Henriette dans son lit, et

pendant que celui-ci soutenait sa tête dans ses mains, il lui fit respirer des sels. Elle ouvrit les yeux, mais si ternes, si vitrés, qii'elle semblait ne pas voir. Bizot alla chercher Lus- §ay. Pendant ce temps, Charles voulut dire quelque chose à Henriette, mais elle ne l'entendait pas. On accourut, et Charles dut se retirer.

Le lendemain, la crise d'Henriette était passée, et Charles était dans un état désespéré. Quand on le dit à Henriette, elle ne le crut pas; il lui parut que c'était une manière de se rendre intéressant. Elle n'en demanda des nouvelles ni à son père ni à Bizot , quand ils vinrent de chez lui. D'Aspert s'y fit porter; il y demeura longtemps , et envoya plusieurs fois prier Henriette d'y aller. Elle répondit toujours d'une manière évasive. Lorsqu'il rentra dans le salon , il était fort triste ; il était assez affligé pour ne faire à Henriette qu'un douloureux reproché de son indifférence.

— C'est mal, lui dit-il, de ne pas être allée voir Charles. Lui s'est levé hier, tout souffrant

qu'il était, dès qu'il a su ton indisposition, et peut-être est-ce cette imprudence qui l'a mis dans l'état où il est. Monte chez lui , je t'en prie; si ce n'est une marque d'intérêt, que ce soit du moins une politesse. ^

Henriette ne savait que faire ; elle ne trouvait pas d'excuse, et l'affliction du général était si vive, qu'il fallait bien que le danger fût pressant. A ce moment , rentrèrent Lussay, Bizot et sa femme.

— Comment, dit d'Aspert, vous voilà tous ! personne n'-est-il resté près de Charles?

— Non , dit Lussay, il a voulu être absolument seul.

— Seul! s'écria Henriette avec éclat, seul! quelle imprudence!

— J'y vais retourner bientôt , dit Lussay.

— ■ Il ne faut pas le laisser seul , reprit vivement Henriette.

— Il n'y a pas de danger; il se trouve mieux, ajouta Lussay.

LE MAGNÉTISEUR. igS

D'Aspert regardait Henriette d'un air surpris; ce changement soudain , ce passage subit d'une indifférence marquée à un intérêt si pressant , lui paraissait inexplicable. Celle-ci ne s'en aperçut pas , et elle répondit à son père avec une sorte de désespoir :

— Il y a plus de danger que vou& ne pensez î

— Quel* danger? dit d'Aspert en regardant sa femme.

— Mais s'il allait se tuer! répondit-elle emportée par son effroi , par son amour, par le remords de sa cruauté envers lui.

La stupéfaction de d'Aspert, de Lussay et de madame Bizot apprirent à Henriette toute l'imprudence de cette révélation. Bizot la sauva.

— Non, dit-il doucement, ne craignez pas cela; je lui ai fait entendre raison.

Cet air tranquille de Bizot rassura tout le monde; mais on ne comprenait pas. Alors il continua en prenant paisiblement une prise de tabac :

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