‹ Le magnétiseurChapitre 4 sur 7 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

— Imaginez- VOUS qu'hier, lorsqu'il est venu voir madame d'Aspert, il nous a dit, mais d'un ton très-froid et très-résolu, qu'il croyait sa maladie incurable et qu'il ne se sentait pas le courage de mener une vie maladive et pleine de tortures physiques, et qu'il en aurait bientôt fini. Madame a pris cela pour aussi vrai que s'il l'avait déjà fait. Mais il a entendu raison. Après tout, lui ai-je dit, il y a remède à tous maux, même aux maladies de cœur. Il m'a fallu du temps; mais je l'ai laissé plus tranquille.

— Peut-être', dit d'Aspert , car ce désir d'être seul... Il faut y aller. Henriette, toi à qui il a dit cette folie, monte chez lui , parle-lui. C'est une faiblesse indigne: un homme de trente ans! Mais moi, mon Dieu! qui souffre les douleurs d'un damné....!

— Eh bien! venez, dit Henriette, allons-y ensemble.

— Non, dit le généi-al , va-s-y seule : il t'a parlé, il t'a confié cette pensée de désespoir j il serait

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peut-être humilié que nous en fussions instruits ; car vraiment on n'est pas de cette faiblesse-là ; mais il y a des hommes comme ça. Allons, va... va, je t'en prie...

— Allez-y, dit Bizot , allez-y.

Il n'y avait plus moyen de refuser. Elle quitta le salon, traversa la cour sans savoir ni ce qu'elle allait dire ni ce qu'elle allait faire, monta l'escalier de l'appartement de Charles et entra dans sa chambre.

€ncoïî un pas.

Charles était sur son lit, les yeux ouverts et regardant fixement le plafond, ses lèvres remuaient comme celles d'un homme qui prie. Il ne s'aperçut pas qu'on entrait. Henriette s'approcha de lui et le considéra. Tous les signes de la mort étaient sur ce visage; l'œil n'avait plus d'âme, les traits arrêtés n'attestaient plus même la souffrance active du corps. Henriette se plaça devant lui pour se faire voir; mais il ne la re-

igS LE MA.GNÉTISEUR.

garda pas; tout demeura immobile, si ce n'est ses lèvres qui remuaient incessamment. Henriette ëcouta ce qu'elles prononçaient : ce n'était ni pensées ni paroles qui les agitaient ainsi, c'était un tremblement convulsif. Henriette , épouvantée, appela doucement :

— Charles!... Charles !...•

Il parut sourire et il murmura sourdement. Mais sans quitter le plafond de l'œil:

— Oui... oui...

— Charles! Charles! c'est moi, s'écria Henriette avec terreur et en lui prenant la main.

Charles baissa les yeux et regarda Henriette d'un air qui témoignait qu'il ne la voyait que comme une vision. Il la parcourait des pieds à la tête comme si elle était enveloppée d'une ombre à travers laquelle il la distinguait mal. Enfin son œil s'éclaircit; Henriette vit qu'il la reconnaissait; il parut surpris et joyeux, mais tout à coup son désespoir le ressaisit : il laissa

LE MAGNÉTISEUR. IQQ

retomber sa tête qu'il avait soulevée un moment, et il dit doucement :

— Ce n'est pas vous, ce n'est pas vous.

Henriette crut qu'il était dans le délire et lui dit doucement :

— C'est moi , c'est moi, c'est Henriette.

— Henriette, reprit-il en la regardant, ah! je vois bien que c'est vous, réellement vous. Tout à l'heure j'étais plus heureux.

— Plus heureux ! dit Henriette.

— Oh! dit Charles, c'était un rêve où je comptais mourir; mais on vous a envoyée et vous êtes venue.

~ Non, dit Henriette dont les larmes gagnaient la VOIX, non, on ne m'a pas envoyée, non, je suis venue pour vous voir, pour vous prier...

— Me prier? moi? dit Charles en se soulevant, me prier? et de quoi?

— D'être calme, dit Henriette, de ne pas écouter votre désespoir, de vivre.

aOO LE MA.GNÉTISEUR.

— -"t^u'est-ce que cela vous fait? répondit Charles amèrement et en détournant la tête.

Henriette ne pouvait se rendre compte de ce qu'elle éprouvait. Malgré l'abattement et le danger de Charles , elle ne se sentait pas la générosité de lui dire : Je vous pardonne ; d'ailleurs elle n'avait pas le pardon dans le cœur; mais l'idée de le voir mourir lui était affreuse, et elle ne pouvait la supporter. Elle se laissa aller à un mouvement d'impatience.

— Mais que voulez-vous que je fasse? dit-elle, car enfin je suis ici, et...

— Oh! je ne veux rien, dit Charles en l'interrompant, je ne demande rien; je veux mourir.

— Mourir! reprit-elle; oh! c'est bien facile de mourir ; mais il faut pourtant que je vive, moi! et pourtant, est-ce moi qui suis coupable , est-ce moi?

Elle s'arrêta et détourna la tête pour cacher ses larmes. Charles parut prendre une grande résolution.

— Écoutez, Henriette, lui dit -il, je sais que vous étiez là; et il lui montra le cabinet. — Hier je m'y traînai, quand je fus seul ; j'y trouvai ce mouchoir; j'en fus étonné. Votre indisposition, quand on me l'annonça, vint presque m'éclairer. Je résolus d'aller vous voir; votre conduite me dit tout.

— Eh bien! dit Henriette, ai-je tort?

— Il faudrait plus de temps que vous ne pouvez m'en donner pour m'entendre, plus de force que je n'en ai pour m'expliquer. Je vous demande une heure ce soir.

— Ce soir ! reprit Henriette; non... plus tard... dans quelques jours... quand vous serez rétabli.

— Vous me le promettez?

— Je vous le promets.

— Et jusque-là, dit Charles, ne me direz-vous rien?

— Qu'ai-je à vous dire? soyez heureux , c'est tout ce que je souhaite, répondit Henriette tristement.

— Heureux ! répéta-t-il. Puis il garda le silence et reprit un moment après : Vous m'avez promis de m'écouter.

— Je le ferai.

Charles se tut encore; bien des idées l'agitèrent, sans doute, et l'ëloignèrent de sa dernière parole, car il reprit en regardant Henriette :

— M'auriez-vous jamais aimé ? . ^

Henriette le considéra avec un étonneraeut qu'elle ne put réprimer ; elle laissa tomber ses bras avec stupéfaction et répondit avec une vive effusion de désespoir :

— Eh ! qu'ai-je donc fait, mon Dieu?

— Tu m'aimais! s'écria Charles avec transport et saisissant ses mains.

Henriette reprit toute sa dignité à ce mot.

— Oh ! dit-elle, ce n'est pas à moi que vous croyez parler , sans doute ? attendez qu'elle vienne.

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Elle s'éloigna du lit à ces mots. Charles, désespëré, la suivit des yeux.

— Je vous reverrai! lui dit-il.

— Je vous l'ai promis , monsieur, réponditelle froidement; et elle sortit de la chambre.

Quand elle fut dehors, Henriette fut presque contente d'elle. A son compte elle n'avait rien pardonné ; tout était rompu. Elle osa regarder sa conduite et s'excuser de son intimité avec Charles. Selon sa pensée, elle s'était repentie assez tôt; elle n'avait plus rien de caché avec lui; c'était un commencement de passion arrêté avant toute faute; un hasard avait sans doute amené la rupture; mais son honneur en profitait. Elle le croyait ainsi; elle se le disait, ne s'apercevant pas que c'est parce qu'elle l'aimait trop qu'elle ne lui avait pas pardonné. Elle ne voyait pas que sa satisfaction ne venait que de deux motifs bien coupables : le premier, de s'être assurée son amant, et le seconde, d'avoir gardé en même temps son ressentiment contre lui. Aveu-

gle qu'elle était! elle venait d'attacher enfin le mot vrai à toutes ses actions jusqu'à ce jour équivoques pour elle-même ! Pauvre femme qui se laissait bercer doucement à une affection secrète, mais où rien de prononcé ne l'avait alarmée, devenue mourante et exaspérée à un premier soupçon d'infidélité, à qui on avait demandé si elle aimait et qui avait répondu : J'aimais ; croyaitelle qu'elle ne pardonnerait pas? que le tort de son amant était inexcusable? que rien ne l'effacerait de son cœur? Sans doute elle le croyait, car elle était de bonne foi dans ses sentimens ; mais ces sentimens , qui pourra jamais en sonder les replis? qui pourra jamais marquer le chemin par où ils nous conduisent à notre perte?

(tncûVi un.

k partir de ce jour Henriette ne fit plus de difficulté pour venir voir Charles. Les premières fois, son maintien fut triste j dès que la vie de Charles fut hors de danger elle devint sérieuse ; puis elle affecta d'être gaie dès qu'il put prendre part àla conversation générale. Alors commença toute la série des petites vengeances qu'elle se crut en droit d'exercer en retour de ce qu'elle avait accordé. Jamais elle n'avait paru si désintéressée

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de tout ce qui l'entourait, si enjouée, si prévenante envers madame Bizot. Plusieurs fois ilarri va que celle-ci vint voir Charles en compagnie de Lussay et d'Henriette; il arriva aussi queLussay les quittait , et tout aussitôt Henriette s'en allait de même en affectant de les laisser seuls ensemble. Au bout de quelques jours madame Bizot prit le parti de ne plus aller chez Charles; Henriette n'y parut presque plus. Charles , à peu près re-^ mis , revint au salon ; il chercha long-temps , mais vainement , l'occasion de demander ce rendez-vous ou plutôt cet entretien qu'on lui avait promis ; Henriette évita toujours d'être seule avec lui, et, quand il lui disait un mot à la dérobée, elle faisait semblant de ne pas l'entendre. Une fois que tout le ntonde était dans îe salon, Charles s'approcha d'elle, et, croyant la forcer à l'écputer, il lui dit tout bas :

— Par pitié, Henriette...

. — Plait-il? reprit-elle tout haut; vous pîylez si ba^ que jp ne vous entends plus.

Au milieu de son désespoir Charles eut un mouvement de colère, et il répondit à voix basse sans se troubler de cette interruption :

— Vous m'avez menti , madame. Henriette fut hmniliée ; sa conduite lui parut

pour la première fois manquer de cette dignité qu'elle avait voulu garder à son malheur; elle comprit qu'elle n'avait plus l'air que d'une femme piquée. Elle se ressouvint de sa parole ; mais elle vit madame Bizot qui l'observait; la vanité de la vengeance l'emporta encore sur la probité de son ressentiment, et elle répliqua avec un ton moqueur :

— J'ai peur d'éveiller la jalousie de madame Bizot.

• Pauvre madame Bizot! il ne manquait pourtant rien à son humiliation, à son abandon. Elle était retournée chez Charles; mais celuici ne manquait pas de sonner quelqu'un dès qu'ils étaient seuls. Elle lui avait écrit, il n'avait point reçu ses lettres et les lui avait) l'envoyées; et pour qu'Henriette n'en doutât pas^

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il avait poussé la brutalité jusqu'à les lui faire remettre pendant qu'elles étaient ensemble. Dans le salon, jamais il ne lui adressait la parole: c'est à peine s'il avait conservé vis-à-vis d'elle ces exactes politesses, auxquelles on ne peut manquer. Henriette le voyait, le savait. Madame Bizot, si gaie, si avenante, pleurait quelquefois en secret; et quelquefois aussi ses larmes perçaient malgré elle devant sa rivale. Un mot d'Henriette eût pu fmir tout cela, un mot qui eût dit à Charles: Assez, je suis assez vengée; et il eût repris ce ton d'affection avec lequel il eût été si facile de consoler une femme comme madame Bizot. Avec un peu de bonne volonté, elle eût trouvé tout simple qu'un beau garçon et une jolie femme eussent éprouvé ce qu'ils valaient pendant une heure, à condition qu'il n'en eût plus été question le lendemain. Avec une prière, elle eût servi les amours de Charles et ceux d'Henriette. Mais celle-ci était implacable. Il lui fallait sa victime , bien sacrifiée, bien méprisée , bien délaissée. Et comme

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ce n'était pas méchanceté, il f'aiiail que ce i'ùi amour bien puissant, bien affamé, bien insatiable de ce cœur ([ui lui était échappé un moment. Elle avait torturé Charles de toutes les façons. Il faut l'ingéniosité d'une femme pour trouver partout place à un coup de poignard. Au salon , si l'on jouait :

— M. Charles , sera de moitié avec madame Bizot, disait Henriette.

A table, à propos d'un fruit :

—Offrez à madame Bizot. Vous oubliez madame Bizot.

A la promenade.

— Donnez votre bras à madame Bizot.

Tout aboutissait là. Il fallait une patience d'amour, égale à celle de la persécution pour y tenir.

Le soir dont nous parlons , Henriette dépassa le but ; et, à ce mot : J'ai peur d'éveiller la jalousie de madame Bizot, Charles se sentit indigné. Que de fois il avait eu pitié de cette femme qui n'avait eu le tort que de l'aimer à sa ma- II j4

ièlO LE MAGNÉTISEUR.

nière, que de combattre avec ses armes, mais bonne au fond , jolie et amoureuse! Charles l'avait délestée le lendemain de sa chute; puis il lui avait pardonné; enfin, la persécution d'Henriette la lui avait rendue presque intéressante, car elle s'était franchement résignée à son sort. Vivement amoureuse des sens , elle avait cependant une sorte de respect pour les amours passionnés dont elle était incapable- La crise d'Henriette, l'état désespéré de Charles , lui avaient appris que leur affection était une de ces passions dont on meurt, bien plus , pour lesquelles on tue rivaux, honneur, avenir.

Elle avait entendu, de la place ôii elle était retirée, le mot cruel d'Henriette, et elle s'était trompée à la pâleur soudaine qu'elle avait vue sur le visage de Charles; elle avait pensé que c'était un de ces mouvemens de désespoir qui le prenaient souvent , et comme il s'approcha d'elle, elle lui dit doucement:

— Consolez-vous, je partirai dans huit jours.

— Pourquoi partir, reprit Charles à haute voix. Entendez donc : général? madame Bizot menace de nous quitter, vous ne le permettrez pas, je pense? Que deviendront nos soirées sans elle qui en est l'âme et la vie.

— Hum! Hum ! dit Bizot:

— ^ Comment donc, s'écria d'Aspert, j'espère bien que nous l'avons pour un grand mois encore ; et , si elle n'est pas trop pressée d'aller voir fleurir ses lilas , nous lui ferons fête des nôtres.

— A la bonneheure! dit Charles. Puis il ajouta tout bas, mais assez haut pour qu'Henriette l'entendit: Oh! ne partez pas, ne partez pas, j'ai tant de pardons à vou^ demander.

Henriette demeura attérée. Charles, ce Charles que depuis un mois elle avait tenu sous sa main, à qui elle ne daignait pas même demander toutes les brutalités qu'il faisait pour l'apaiser, ce Charles venait de se révolter. Elle avait étudié son caractère, elle savait qu'une

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résolution, dùL-elle iui coûter la vie, devenait pour lui un devoir dès qu'il s'y était compromis. Elle eut peur de le laisser engager.

Il ne faut pas s'y tromper, Henriette était arrivée à ce point que Charles était sa pensée de toutes les heures. Il lui appartenait ; ce n'était pas pour une autre qu'elle lui avait dit de vivre ; elle pouvait vouloir le fouler aux pieds, mais elle lui eût demandé grâce. Elle se crut perdue. Toute sa vengeance, toute sa vanité tombèrent devant l'idée qu'il pouvait en aimer une autre; et l'aimer cette fois , non plus par une surprise de sens, par une infidélité qu'elle méprisait au fond , mais par un choix du cœur, par une préférence de l'âme. Elle prit une soudaine résolulion, elle mit toute sa vie sur un mot. Charles était irrité, elle le voyait, elle le sentait; car c'était sa colère implacable et concentrée; c'était ce visage qu'il avait quand il avait voulu tuer le malheureux Â.ubert : il y avait beaucoup à risquer; peut-être n'allait-il pas obéir à l'ordre qu'elle

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allait lui donner, et alors c'en était fait, elle ne lui parlerait plus, elle ne lui pardonnerait jamais rien. N'importe, elle joua tout; elle se leva et passa devant Charles.

— Suivez-moi, lui dit-elle tout bas.

Et elle sortit du salon. Elle n'eut pas la torture d'attendre. Charles, au milieu de sa colère , n'avait pu résister à l'air sombre et résolu qu'elle avait en passant près de lui. ils étaient dans la salle à manger.

— Je ne veux pas que cette femm^ reste , dit Henriette froidement.

— Pourquoi? dit Charles.

— Ne suis-je pas maîtresse chez-moi? reprit Henriette avec hauteur.

— Si c'est à ce titre, reprit Charles en se retirant, vous avez des domestiques pour la chasser.

Henriette, sortie du salon , pour offrir àCharles l'entretien qu'elle lui avait si souvent refusé, n'eut pas plus tôt éprouve son obéissance, qu'elle

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se rappela l'énormité de son grief contre lui et ne put se décider à faire de prime abord une démarche à laquelle elle eût pu se laisser entraîner un moment avant. Alors, conciliant encore une fois son orgueil et son amour, ne voulant pas faire le premiei' pas et ne voulant pas cependant que Charles s'éloignât sans une explication, elle lui dit presqu'en pleurant :

— Ahl vous avez beau faire et beau dire, vous aimez cette femme ! •

— Moi! reprit Charles. Ah! si vous aviez voulu m'entendre.

— Mais c'est si difficile, dit Henriette en détournant la tête pour cacher à la fois la joie qu'elle éprouvait à trouver une occasion de céder, et la honte qu'elle avait d'éprouver cette joie.

— Difficile, dit Charles dont la voix altérée dut rassurer Henriette sur sa puissance, difficile? Ce soir, je puis rentrer dans ce salon. INe pouvez-vous quitter votre chanibre?

LE ]>rAGJVÉTIS£UR. 21D

— Je serai dans mon boudoir à minuit, répondit Henriette. Elle alla vers le salon; mais avant d'en passer la porte, elle prit peur tout d'un coup de ce dont elle s'était fait un jeu durant un mois. Redevenue complice de Charles , elle craignit que la conduite qu'il affectait vis-àvis madame Bizot ne fût remarquée. Elle lui dit :

— Parlez à madame Bizot, demandez-lui de rester : qu'elle ne soupçonne rien.

Henriette rentra, Charles la suivit un moment après. Autant il lui avait été difficile jusqu'à ce jour de ne pas parler à madame Bizot, autant ce soir-là il lui [fut impossible de lui dire quelque chose. Il avait le cœur si plein , l'âme si dilatée, qu'il n'avait pas de paroles pour des choses indifférentes; et certes s'il lui eût fallu parler dans ces premiers momens, il n'eût pu que laisser éclater son âme en exclamations de joie. Ce bonheur excessif ne venait pas à coup sûr du pardon obtenu, car le pardon restait incertain ; mais de l'idée qu'il y avait encore quelque chose de secret, et d'avoué secret entre lui et Henriette.

'^l6 LE MAGNÉTISEUII.

Rupture ou pardon, il y avait communauté d'intérêt établie entre eux, et cela suffisait à la joie présente de Charles.

Quant à Henriette, elle observait secrètement l'altitude de Charles , et se repaissait à plaisir de cette conviction, qu'elle puisait dans toute sa contenance, que plaisir et joie, c'était d'elle encore qu'il recevrait toute sa vie. Quant à ce qu'il lui dirait le soir, elle écouterait sa justification parce que c'était pour cela qu'elle l'aurait reçu; mais il y avait long-temps que cette justification était complète dans son cœnr. Toutes les raisons que Charles pourrait lui fournir, elle les avait déjà épuisées.

L'imprudente ne savait pas quelle force la voix d'un amant leur prêterait, et combien cette voix ferait vibrer en elle de sensations qu'elle ne soupçonnait pas.

Enfin l'heure de se retirer arriva, et avec elle le remords et la peur de ce qui s'était passé. Henriette fut près de dire qu'elle ne voulait plus; mais elle ne se seul il pas le droit d'avoir une

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volonté: elle fut sur le point de demander à Charles de ne pas venir ; mais il ne donna pas occasion à cette prière, et se tint éloigné d'elle. Il avait la conscience qu'après ce qu'il avait obtenu, il ne risquait que de voir diminuer son bonheur. Henriette ne pourrait aller plus loin, mais elle pouvait revenir sur ses pas.

Il fallut se séparer. Charles avait trouvé un prétexte pour quitter le salon. Henriette monta la dernière chez elle. Tout le temps qui s'écoula entre le moment où elle rentra dans sa chambre et celui où elle en sortit se passa à éprouver de vagues épouvantes. Elle n'eut pas pour ainsi dire la terreur physique de son action , la peur d'être surprise par son mari , par son père , par madame Bizot, elle ne pensa qu'à son amour. Elle s'effraya de l'abandon volontaire qu'elle allait faire de ce charme de vertu qui l'entourait. Parmi les sentimens de Charles, elle regretta soir respect qu'elle allait perdre sans compensation, car il ne pouvait pas l'aimer davantage. Ce fut là son vrai supplice. Etre mé-

prisée par son mari, maltraitée, chassée, déshonorée, n'était pas chose à l'épouvanter, si jamais elle avait décidé en son cœur de courir cette chance, mais n'être plus elle-même, n'être plus la femme qui avait inspirée cette passion profonde et respectueuse, voilà ce qui l'effrayait véritablement. Elle se sentait assez d'amour pour s'excuser; mais cet amour, Charles le comprendrait-il? ou oserait-elle le lui dire? Ne sortirait-il pas de cet entretien avec l'opinion d'un rendez-vous demandé et obtenu comme il arrive dans toutes les intrigues ? Henriette avait le cœur trop jeune pour avoir pensé que ne pas se donner lui serait une excuse. Pour elle, à l'instant où elle descendrait de sa chambre pour recevoir Charles , tout son crime était commis, l'adultère était complet. Elle se trompait, vous le voyez, ne sachant pas qu'à mesure qu'on manque à ses devoirs , on estime comme sacrés ceux qu'on n'a pas encore entièrement méconnus.

Une femme, dans la pureté de sa vertu, se

dit: Jamais je n'accueillerai des propos d'amour. C'est un crime de les accueillir, c'est le plus grand de tous. On lui parle d'amour ; elle laisse faire : et se réfugie dans cette résolution : Jamais je n'y répondrai.

Un chagrin lui vient, une jalousie la prend, une joie la saisit et un aveu lui échappe : alors elle bat en retraite derrière un nouveau rempart où elle se croit à l'abri de tout : J'ai pu lui laisser voir que je l'aimais, se dit-elle ; mais jamais il n'obtiendra de moi un encouragement', pas un regard, pas un mot; car c'est alors que je deviendrais vraiment criminelle. Si l'on ne peut dominer les sentimens de son cœur, on reste maître de ses actions, c'est tout ce que le Ciel, tout ce que les hommes peuvent demander à la vertu d'une femme. INon pas un mot, pas un regard. Elle ne pense pas alors au rendez-vous, carie rendez-vous... c'est le crime complet.

Mais hélas! le regard échappe; le mot se dit ; le rendez-vous s'accorde; on sent bien un re-

mords j on comprend bien sa faute; mais on court à sa dernière ressource : .le l'aime, je le sens, ma tête se perd, je ne puis vivre si je ne le vois, si je ne l'entends; mais je mourrai avant d'être à lui.

Henriette n'en était pas encore là, elle considérait encore son action comme un crime. Aussi descendit-elle avec un effroi cruel. Que de fois, au milieu de la nuit, elle avait quitté sa chambre et parcouru furtivement la maison, pour un objet oublié! Que de fois, dans ses insomnies, elle était descendue sans bruit dans ce boudoir pour y chercher un livre î Mais alors les précautions qu'elle prenait n'étaient pas pour elle : elle désirait simplement n'interrompre le repos de personne. On eût pu la surprendre sans la troubler. Mais ce soir-là, comme le cœur lui battait ! comme elle sentait ses genoux fléchir ! 11 n'y avait cependant nul danger. Il était onze heures à peine, la maison était close, Charles n'y pouvait être surpris; elle eût pu donner mille prétextes de sa sortie de son a[)pai'lement , les mêmes

qu'elle eût donnés si paisiblement deux mois avant. Et à cette heure cependant peut-être que, si son mari eût paru devant-elle, elle fût tombée à genou?^ en lui disant ; Abandonnezmoi.

Une fois descendue, elle se rendit dans son salon. Elle alla ensuite ouvrir une porte extérieure et revint s'asseoir dans son boudoir. Là elle attendit minuit ; là , après avoir long-temps pesé sa vie passée et son avenir, elle devint plus tranquille; car elle avait enfin pris une résolution. Minuit sonna , Charles parut.

Xlï.

2lmour.

Il entra lentement. Il ne se précipita point aux pieds d'Henriette avecdesprotestationsardentes, avec ces remercîmens amoureux qui sont presqu'ane insulte, tant ils ont l'air de se promettre du bonheur. Ni l'un ni l'autre n'avaient de joie ; ils portaient en eux la conscience que leur amour serait fatal à quelqu'un sinon à euxmêmes. Henriette était assise. Charles demeu-

^.ify LE MAGNÉTISEUR.

lait debout devant elle. 11 était embarrassé de ce qu'il lui devait dire. En effet, ce tête-à-téte de deux personnes entre lesquelles le mot amour n'a pas été prononcé, et dont l'une d'elles vient se justifier d'une infidélité, ce téte-à-tête était diftlcile à entamer, Charles leva la difficulté, car, après un moment d'hésitation , il se tourna vers Henriette , et d'une voix émue, il lui dit :

— Henriette je vous aime !

— Je le sais , répondit-elle.

— Vous le savez , dit Charles , vous m'avez cependant été bien cruelle.

— J'ai eu tort. Pourquoi me fâcher en effet de ce que je devais considérer comme un bonheur.

— Comme un bonheur, reprit Charles. Ah ! vous êtes toujours sans pitié. Vous m'accablez... Mais vous m'écouterez.

Non... Non... ajouta Henriette d'une voix

triste. C'est à vous à m'entendre. Aimez madame

LE MAGNléTISEUR. IChS

Bizot, aimez-la, je vous le conseille , je vous eu prie^

Charles était étonné, car il n'y avait ni amertume ni colère dans l'expression de celte voix ; il y avait une profonde tristesse, un désespoir résigné. Chai^les se trompa sur le sentiment qui inspirait cet accablement , il pens^ qu'Henriette renonçait à un amour qu'elle croyait légèrement senti, et qui ne répondait pas aux espérances de son cœur. Il voulut se justifier.

— Henriette, lui dit-il, je puis vous obéir en tout : je puis mourir si vous voulez : je puis faire davantage, je puis vivre, vivre à la condition de ne plus vous parler, de vous rester un être indifférent , à qui vous ne daigneriez pas même demander sa vie pour vous sauver une larmej mais je ne puis en aimer une autre ni ne plus vous aimer. Vous ne me croyez pas!., et je vous ai donné le droit de douter de mes paroles ; mais si vous saviez ce que j'ai fait pour ne pas vous aimer, vous jugeriez que, puisque vous ir. • i5

2^6 LE MàGNlÎTlSEUR.

aime, il n'y a plus rien au monde qui piiilsse m'en sauver. ♦

Henriette fut surprise à son tour. Elle avait résolu de demander à Charles de l'otiblier, et fut blessée de ce qu'il avait résisté à l'aimer.

— Pourquoi , lui dit-elle d'un air où là tristesse laissait percer un peu d'amertume , pourquoi n'avez-vous pas persévéré dans cette bonne résolution?

— J'y ai persévéré long-temps , long-temps même après vous avoir connue, et, s'il faut vous le dire , à l'heure où je vous parle, mon amour n'est pas sans effroi.

— Oui, dit Henriette, je vous comprends, il peut amener de grands malheurs, compromettre votre avenir.

Charles sourit tristement et répondit:

— - Il n'y a qu'un malheur dans l'amour, c'est de se tromper.

— De se tromper ? reprit Henriette, et <xDmcomment ?

Charles parut embarrassé; il se passait un combat violent en lui-même. Enfin, il sembla se décider, il s'assit près d'Henriette et du ton d'un homme qui va commencer un long récit, il lui dit :

— Ecoutez-moi , madame , écoutez-moi patiemment. Moi qui vais jouer dans cet aveu tout ce que j'ai de souvenirs heureux dans ma vie, tout ce que j'ai d'espérance dans mon avenir, j'ai droit d'être entendu. Je vais vous montrer le fonds de mon cœur, vous dire ce qu'on n'a jamais dit à une femme, ce qui peut la révolter, Tindigner et changer en haine sa pitié pour un malheureux. Mais n'importe : de vous il me faut tout ou rien. Ne vous éloignez pas. Ce que je viens vous demander n'est pas un danger pour vous; moi seul j'y cours quelque risque, moi seul je puis en souffrir, car, quoi que vous soyez, je vous aime : le parti en est pris. Fussiez -vous la plus coupable des femmes, la plus vile , je vous aime. Je ne vous aimerais pas plus quand voua seriez la plus vertueuse de

•Jl'iS LE MAGNÉTISEUR.

toutes. C'est vous dire que je vous aime comme un furieux, comme un fou; c'est vous dire que de moi vous ferez ce qu'il vous plaira : un homme bon et grand, si vous voulez; un misérable, un lâche, si vous l'ordonnez; enfin je vous aime à ce point, que je vous appartiens plus que vous ne vous appartenez vous-même, peut y avoir dans votre conscience des murmures contre vos souhaits, il n'y en a plus en moi contre vos désirs. Je vous suis voué, voué comme on l'est à Dieu , voué comme on l'est à l'enfer.

L'expression exagérée de cet amour rendit Henriette attentive. Elle considéra Charles avec n étonnement où il y avait de la crainte.

— Oui, reprit Charles, je vous aime ainsi et pourtant j'ai peur de vous. Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous êtes.

— Monsieur, ditHenriette en se levant, est-ce mon procès que vous venez me faire ? est-ce un interrogatoire auquel il faut que je réponde?

LE MAGN^ISEUR. 229

— Vous ne m'avez donc pas compris? dit Charles en la retenant vivement. Je ne vous demande rien... rien de votre passé... rien de votre présent ni de votre avenir. Je vous demande d'être à vous ; et pour cela je viens vous dire.. Voici votre esclave... voici comment je vous aime... Tenez, écoutez-moi... c'est un récit que j'ai préparé; entendez-le... vous vous en irez après sans me répondre... sans me rien dire... écoutez... Pour une autre passion que la mienne ce mot : je vous aime, enferme tout, pour moi il n'est presque qu'un mot vide de sens. Il ne vaudra quelque chose que lorsque je vous aurai dit tous les déchiremens de mon cœur.

Il y avait quelque chose de si agité dans la voix, dans les yeux, dans le geste de Charles, qu'Henriette en fut dominée. Elle s'assit et demeura en silence... Puis , comme Charles ne commençait pas, elle lui dit en levant son r9gard sur lui :

— Je vous écoute.

23o LE MAGirÉTlSEUR,

Elle rencontra les yeux de Charles qui étaient attachés sur elle. Il semblait ne pas l'avoir en-^ tendue, car il reprit en laissant tomber une larme de ses yeux.

— Ah! il n'est pas possible que je vous aime à ce point , et que vous ne le méritiez pas...

Et comme Henriette allait encore l'inviter à parler, il se hâta de reprendre avec un empressement égaré, et d'une voix sinistre :

— Quand je suis venu ici, on m'a dit que vous étiez une femme perdue.

' — Monsieur, dit Henriette en se levant encore , vous me traitez comme si je l'étais en me le disant. Vous pouvez Iq croire î Je n'ai rien à répondre.

— Henriette, lui dit Charles, je ne vous demande pas une réponse; je ne vous demande rien , quoique j'en eusse le droitj car vous m'aimez... oui... oh! ne pâlissez pas! vous m'aimez: mais de quel amour... le sais-je?.. eh bien, il faut que je le sache. Je vous ai dit que je ne vous^

LE MAGNÉTISEUR. a3l

connaissais pas; eh bien! vous ne me connaissez pas non plus. Pour vous, je suis peut-être un de ces hommes dont le cœur se donne au charme, aux grâces , au mérite d'une femme. Mon amour vous est une flatterie; eh bien! non, c'est plus bas, c'est une servilité, et une servilité honteuse! Cette servilité, il faut que vous la voyiez bien à nu , et vous mesurerez alors si ce qu'il y a dans votre cœur pour moi est un amour comme le mien ; écoutez et né m'interrompez plus. Oui , quand je suis venu ici je vous ai crue une femme perdue. Arrivé à Paris, quelques amis m'apprirent le mariage du général avec une moquerie discrète qui me força à être curieux. Je m'informai : les réponses furent infâmes et légères : — Elle est jolie ; elle a, dit-on, de l'esprit; elle a enjôlé le vieux d'Aspert. N'est-ce pas , madame , qu'il y a de quoi frémir de rage de penser qu'on a entendu cela de la femme qu'on aime ? n'est-ce pas que j'ai bien dû souffrir?

Henriette avait le cœur honteux; jamais son

23a LE MAGNÉTISEUR.

malheur ne lui avait été reproché plus grossièrement; mais il y avait dans toute la personne de Charles un délire qui la faisait écouter, et attendre. Charles continua :

— 'J'entendis cela et je le crus. Je pris le général en pitié et vous en mépris. Je me résolus à ne pas venir près de mon bienfaiteur; tout cela fort légèrement, pour éviter l'aspect d'une petite intrigante et d'une honorable dupe.

Henriette, brisée par ces paroles ignobles, où l'insulte lui arrivait si terrible et si brutale , Henriette perdit sa force et presque sa dignité ; elle pleura.

— Vous pleurez, lui dit Charles... oh! ce n'est rien encore.

— Je vous demande grâce, monsieur, dit Henriette tristement, je ne vous ai point fait de mal, je ne l'ai point voulu, du moins: si, dans l'irritation d'un amour qui s'est cru trahi, je vous ai traité quelquefois cruellement , pardonnez -le-

moi... VOUS m'avez plus punie que je ne le mérite... laissez-moi sortir...

— Sortir! dit Charles comme s'il revenait à lui... je vous ai donc offensée?

— Monsieur, lui dit Henriette, si vous me méprisez assez pour en douter, vous ne devez rien attendre d'une créature comme moi; elle ne mérite pas même qu'on se venge d'elle^

— Olî ! s'écria Charles en tombant à genoux et en l'entourant de ses bras, oh! que t'ai-je dit qui te coûte ces larmes ? Je t'ai offensée , je le vois, tu pleures. Oh! je deviens fou, prends pitié de moi! pitié! pitié!... non, tu ne sais pas ce qui me torture... Oh! pitié! grâce! Henrielle..!

— Plus bas, plus bas, lui dit Henriette en le calmant, car il avait l'air de perdre la raison , plus bas... je resterai... je vous écouterai... je vous écoute.

— Eh bien , dit-il en se relevant avec une pâleur mortelle, eh bien, c'était un infernal complot : Une femme, la duchesse d'Âvarenne, me

234 I^E MA-GNÉTISEtJR.

fit mander quelques jours après mon arrivée. Quel intérêt avait-elle à me voir ? je ne sais ; mais elle m'interrogea si minutieusement sur mon enfance, que j'en fus tout surpris. Elle s'informa ensuite de ce que je voulais fairej je lui répondis, sans savoir si je le ferais, que je comptais me retirer près du général. Elle laissa percer un mouvement de suprise et de dégoût. J'en voulus savoir la raison : elle se tut : .. je lui dis celle que je soupçonnais, d'après les propos du monde, — Oh! me dit-elle, si vous n'en savez pas davantage, je conçois que vous alliez au Tremblay. — Qu'y a-t-il donc ? lui demandai-je avec étonnement, — Oh! reprit-elle, ce sont de ces choses qui sont d'une infamie telle, qu'il ne faut pas en approcher, sous peine d'en rester sali toute sa vie. Je fus presque épouvanté. J'insistai pour tout apprendre. — Mais , me ditelle , cela fait mal au cœur d'en parler. Une fille qui a été la maîtresse de son père, qui, de concert avec lui, s'entend pour duper un honnête homme , pour l'épouser, pour lui léguer l'enfant

de son inceste , et qui continue son infâme commerce dans la maison de son mari.

Henriette était devenue si pâle, si glacée en entendant cette confidence, qu'elle n'eut ni force ni pensée pour interrompre Charles; elle le regardait la bouche béante, l'œil fixe. C'est qu'il y a de ces étonnemens et de ces douleurs qui tuent la parole et auxquels même la parole manquerait, si on pouvait en user. Quelle plainte en effet contre une si épouvantable calomnie! quels souhaits de vengeance contre de pareils calomniateurs peuvent venir à l'esprit qui ne soient tellement au dessous de l'horreur qu'on ressent, qu'ils n'accusent le co^ur de manquer d'indignalion et ne fassent douter de son innocence ! A de telles choses, il sembl» qu'il ne peut y avoir qu'une réponse : la mort de celui qui les a dites ou la mort de celui qu'on accuse. Et sans doute ce fut un moment le vœu d'Henriette; mais sa faiblesse la secourut : elle tomba sur un siège en laissant échapper une exclamation sourde et déchirante. Charles continua, tant le transport

qui le tenait le rendait insensible à ce qui se passait dans l'âme d'Henriette.

— Oui , Henriette , ils m'ont dit cela. N'est-ce pas que c'est épouvantable.''

--»-Oui, épouvantable, dit Henriette qui, n'ayant pas trouvé d'expression pour ce qu'elle sentait, répéta machinalement celle qu'elle venait d'entendre.

— Eh bien non! dit Charles , ce n'est pas cela

qui est épouvantable , ce n'est pas là qu'est le crime !

— O mon Dieu ! s'écria Henriette, qu'y a-t-il encore ?

— Oh ! dit Charles , rien^ plus rien , en vérité, si ce n'est (Ju'on me fit attester cela par uu homme , par un baron de Prémitz qui se dit l'ami de votre père, un habitué de votre maison. Enfin on me persuada presque de ne pas venir, quoiqu'un désir invincible de nous connaître, me vînt à chaque accusation qu'on élevait contre nous. ""

— Vous lesavez donc crues? s'écria Henriette.

LE MAGinÉTISEUR. 7.3']

— Qu'importe! dit Charles en s'exaltant; ce que j'ai cru une heure, un jour, un mois, ce qui ne peut pas être , ce qui est au dessus des forces humaines. Une kieur de raison vient , et l'on sort du rêve impossible qu'on a subi; on ri^ du conte atroce qu'on a cru ; aussi n'est-ce pas dans ces hideuses inventions qu'est le crime. Ce qui est infâme , ce qui ne se détruit pas, ce qui reste au cœur comme un ulcère qui le ronge, ce sont ces propos légers qui t'ont épouvantée tout à l'heure. C'est ce qui peut être l'histoire du premier venu, c'est cette lîlle trompée et qui trompe; c'est cette vulgaire et intrigante hypocrisie qu'on t'a jetée cent fois devant moi; véritable crime! calomnie à hauteur d'homme qui frappe juste et ne dépasse pas le but.

— Et que tu as crue aussi? dit Henriette.

Charles se pressa la tête avec désespoir.

— Et que tu crois encore? reprit-elle.

Charles retomba à genoux devant elle.

— Je t'aime, vois-tu, lui dit-il, je t'aime. C'est

« une destinée. Je suis venu ici, quoi qu'on ait

238 LE MAGSrÉtlSEUtt.

pu me dire pour m'empêcher d'y venir, et voici cependant ce qu'on m'a dit : — Quand vous la verrez, son air de candeur, son charme, vous persuaderont de son innocence, et vous l'aimerez. Oui, ils m'ont dit que je t'aimerais. Et puis ils ont profité de ce caraclère sombre et fatal que ma vie isolée et mes malheurs m'ont donné , pour m'épouvanter par des sortilèges. Une femme, une folle, après m'avoir élonné de son état d'exaltation, interrogée sur mon avertir^ à répondu en termes dont l'ambiguité me fît frémir et par des prédictions dont quelques unes se sont accomplies.

— Accomplies! dit Henriette avec efTroi, rappelée qu'elle était à ces scènes de somnambulisme dont les résultats avaient si long-temps ébranlé son imagination , et dont peut-être elle était la victime. Accomplies ! répeta-t-elle , et comment?

— Voici ce qu'elle ma dit , reprit Charles en baissâht la Voix :

Lt; MAGN1ÉTISE0R. 2 3g

—Tu n'entreras dans cette maison quesous de tristes auspices... tu apprendras que sans doute tu n'es pas ce que tu crois êtrCé.. tu aimeras d'abord , et tu séduiras ensuite la femme de celui que tu devrais régarder comme un père... puis ! Chal||[||| s'arrêta...

— Puis? dit Henriette épouvantée...

— Puis , dit Charles si sourdement , qu^à peine si Henriette l'entendit... Puis tu causeras la mort du fils de d'Aspert, au jpère de l'entant d Henriette. ^

Celle-ci poussa un cri horrible en se reculant! ÈUe regardait Charles avec l'attention d'une femme qui voit un poignard dirigé sur elle , et qui en suit les mouvemens.

— Gh ! pourquoi étes-vous .venu ! dit-elle avec un tremblement universel,!.,

— Voilà ce que je ne puis te dire, Henriette , voilà ce qui m'épouvante comme line fatalité. Tout se dressait à mon encontre pour m'arréter, conseils, amitiés, accidens ; mais une force in-

surmontable, un désir inoui de te connaître me faisait tout dominer .Te souvient-il de la nuit où je suis arrivé ?

— C'était donc vous ?

— C'était moi. Quand je fus dans la i^Éjtfvoisine, au terme de mon voyage, car la dernière lettre de d'Aspert me détermina à venir, car de tous côtés j'étais informé de sa ruine, et malgré toutes ces prédictions que je voulais regarder comme puériles, je me résolus à le sauver de vous me disais-je ; La reconnaissance me l'ordonnait, je me créais des devoirs contre vous pour vous voir. Eh bien! quand je fus au terme de mon voyage, je trouvai mille obstacles à venir ici. D'abord ce fut un homme qui raconta devant moi, qu'il devait occuper au Tremblay, la place que j'y venais chercher. Dans ma préoccupation il me sembla que c'était un avertissement de ne pas aller plus loin. Je rougis de cette crainte, et pour mieux la vaincre, je partis sur l'heure; je gagnai la forêt; je me trompai de chemin dans

LE MAGNÉTISEUR. a4ï

la nuit ; j'en fus ému comme d'un nouvel avis du sort; je me raidis contre ce que ma raison appelait une superstition et continuai à avancer. Un charbonnier me remit dans ma route. A. peine commençais je à y marcher que l'orage survint, et m'égara encore. Cette fois je ne pus m'empécher d'hésiter sur le parti que je prendrais. Je crois que si dans ce moment j'avais su la route qu'il me fallait tenir, je fusse retourné sur mes pas.TMais ayant de nouveau rencontré quelqu'un , ma première parole fut de demander le chemin de la forge : on m'y conduisit; et une espèce de honte me saisit d'avoir l'air de ne pas oser aller à l'endroit dont je venais de m'enquérir. Ces gens qui s'étaient trouvés là me semblaient d'un autre côté comme des encouragemens "fallacieux. Au temps des démons, ils m'eussent apparu comme des espris tentateurs. J'y pensais, je reportais moïî imagination à ces époques peuplées d'habilans surnaturels, mon esprit ne s'en épouvantait pas, il s'y plaisait; j'en étais venu à faire de tout ce

qui m'entourait quelque chose d'intéressé à n. i6

mon voyage. Enfin j'arrive près de la forge ;à travers les arbres déjà dépouillés, une lumière me frappe de loin , j'y vois un guide , je précipite le pas de mon cheval, la lumière disparaît. Sous l'influence de mes craintes superstitieuses; je m'étonne encore et j'hésite. La vanité revient à mon aide; je me fais honte de cette peur d'enfant je veux être homme et je continue ma roule. Tout à coup la terre me manque et je roule avec mon cheval au fond d'un lac que l'orage fouettait avec fureur. Le premier cri de ma pensée fut que j'étais perdu. Je sentais une horrible douleur à la main; je m'étais blessé. Je ne savais où aborder ni de quel côté me diriger. Je me repentis de ma témérité; je crus avoir trop audacieusement lutté contre tant d'obstacles. Le courage de la nuit, le courage de la solitude, le courage contre les idées , ne sont pas le partage des plus résolus. Je désespérais lorsque la lumière reparut; elle était mon seul espoir. J'y nageai avec le sentiment d'un homme voué à un mauvais sort;...

mais à peine étais-je'au milieu du lac, là où la profondeur des eaux et l'éloignement des rives laissaient le vent élever des vagues assez fortes pour me repousser, que la lumière disparut encore. Cette fois j'eus la certitude que c'était une main qui m'attirait de pas en pas à ma perte. L'idée de ne plus poursuivre cette lutte, si je parvenais à me sauver, me parut comme une sorte d'amende honorable que Jl devais au destin de mon obstination à lui résister. A peine avais-je pris cette résolution , que la lumière reparut , et qu'une voix se fit entendre. Je fis de nouveaux efforts : j'arrivai. J'entendis les hennisseraens de mon cheval qui semblait m'appelerwpour le départ. J'accourus. Vous étiez là! Vous, à cette heure! Vous, m'ouvrant la porte de la maison du général, de cette maison où je devais apporter tant de malheurs. J'y vis le dernier effort de cette fatalité qui me jetait à vous. Votre voix était douce et émue ; à la clarté disparue de votre bougie qui s'était éteinte sous le vent, j'avais vu un moment ton visage si pur

a44 LE MAGNÉTISETIR.

et qu'il faut aimer. Je te trouvai si belle que cette fois j'eus peur 5 je n'osai pas braver plus loin cette destinée qui devait m'atteindre le jour où j'habiterais sous le même toit que vous. Je me laissai dominer par cette épouvante que l'orage , la nuit, mes dangers, votre rencontre avaient exalté au plus haut point. Je ne sais plus ce que je vous dis. J'étais ivre d'une sorte de foi en votre puissance. Enfin je m'éloignai. Je passai le reste de la nuit sous unarbre. Le sommeil me calma; la nuit emporta mes frayeurs avec elle ; je revins. Mais par un reste de cette puérile prévention, je regardai le hasard qui me feisait loger hors de votre maison comme un moyen d'échapper à tout ce sinistre avenir dont on m'avait menacé. Vous m'écoutez, Henriette, pénétrée d'étonneiïient et peut-être de mépris; vous ne vous imaginez pas qu'un homme qu'on a vanté pour avoir quelque bravoure ait été le joué de pareilles terreurs ; que quelquefois elles reviennent le tourmenter ; et que ce soir encore j'en ai été si saisi, qu'il

LE MAGNÉTISEUR. ^l^^

a fallu tout le délire de mon amour pour surmonter mon épouvante lorsque j'ai franchi cette porte, et cependant chaque chose prédite s'est presque accomplie. Je suis entré ici , dans l'orage , et le sang me coulant d'une blessure. J'y ai entendu un mot qui m'a dii que peut-être n'étais-je pas ce que je croyais : il y a un homme qui m'a appelé bâtard. Et maintenant je t'aime et je t'aime malgré toutes les infamies qu'on m'a dites de toi et avec leur souvenir dans le cœur... Oh! tiens, je suis un fou : quelquefois je me mets à genoux devant ton image et je t'adore comme ce qu'il y a de plus saint et de

plus p^^dans le monde d'autres fois je me

mépris^de t'aimer, de t'aimer autrement que toutes les femmes... et puis je suis jaloux. — Jaloux! dit Henriette, jaloux !

— Oh! dit Charles redevenu tout à coup calme et triste, ne me demandez pas pourquoi; car, si vous l'exigiez, je vous le dirais, et peuttjtre alors n'y aurait-il plus de pardon pour moi dans votre cœur.

246 LE MAGNÉTISEOR.

— Oh ! dit Henriette en regardant avec pitié cet homme fort dont elle avait tant de fois admiré l'énergie, l'esprit éclairé, le vaste savoir, cet homme tremblant comme un enfant , descendu à lui dire toutes les folies d'un esprit égaré, oh ! lui dit-elle, vous devez être bien malheureux !

— Malheureux! en effet, dit Charles, et pourtant je ne changerais pas ma vie, ma vie déchirée de doutes cruels pour le calme de mes jours passés. Tenez, Henriette , vous venez de voir ce que je souffre dans ces heures de délire où , pour perdre ma pensée, je vais courant à travers la forêt comme un insensé, dans ces hAH^s où, mêlé à ces hommes d'ici, je lutte de dangers avec eux parmi le fer qui bout, la flamme qui rugit, espérant qu'il me prendra une émotion hors de vous; mais tout m'est impossible. L'heure de vous revoir sonne avant que j'aie pu m'en distraire; et, du moment que je suis en votre présence , tout s'efface de moi ; je vous regarde, je vous vois et je ne sens plus rien que

le bien de vous voir et de vous regarder. Souvent, loin de vous, loin de ce charme qui m'absorbe, je me suis dit : Elle en a aimé un autre, elle s'est donnée à un autre, et je rugis de colère, et je m'écrie : Béni soit Dieu qu'elle ne soit pas un ange ! elle n'est pas à l'abri d'une chute. D'autres fois, voyez-vous, j'invente une histoire; je vous fais si pure, si innocente, que je me désespère et me dis : Si je lui demande son amour, elle croira que je l'offense, que j'estime qu'on peut la séduire, parce que je crois qu'elle a été séduite, Et, dans mes nuits de solitude, que de fois j'ai osé pensera vous, parce que vous êtes belle! que de fois mes désirs ont rêvé votre main dans la mienne, votre cœur sur Je mien ! Que de fois j'ai rêvé que l'on peut donner sa vie pour un de tes baisers! Tout cela me dévore, me transporte... Je viens ! je viens près de toi! je viens pour te dire:... Es-tu innocente? es-tu coupable? veux- tu être à moi?... vei x-tu que je meure?... veux-tu mourir ensemble? .Puis j'arrive... je te vois! je te vois, Henriette! el ton

enchantement commence; je n'ai pins de fureurs, je n'ai plus de doutes, je n'ai plus de désirs; tout s'en va au souffle de ton haleine; tout se fond à la flamme de tes yeux. Te voir devient tout ce que je puis; ta présence m'enivre, me remplit l'âme... Oh! tiens! tiens! ajouta-t-il en tombant à genoux, laisse-moi te voir!... je ne te demande que cela... je te l'ai dit, ne me réponds rien.... je ne te demande rien! Ne t'accuse pas! ne te justifle pas! déteste-moi! et lu dois me détester, moi qui viens de te briser le cœur sans pitié, qui t'ai irritée du récit de mes tortures et de mes doutes... mais je te le demande comme un misérable qui vit de ses douleurs , laisse-moi te voir!... je ne te parlerai plus, si tu veux!... si tu veux, je ne te verrai qu'une minute chaque jour! mais laisse -moi cela!... Oh! Henriette! Henriette! que je t'aimais peu quand j'ai voulu mourir! Aujourd'hui, pour moi, la vie dans le monde où tu es! la vie proscrite! la vie torturée !... c'est encore le bonheur!... c'est te voir!... c'est te sentir! c'est t'aimer!

LE MAGNÉTISEUR. lï^g

En disant cela, tout ce furieux transport qui asfitait Charles s'était éteint. Il v avait dans sa voix une si sainte résignation , ses larmes coulaient si sincères , si tendres, qu'Henriette aussi se sentit l'àme soulagée de toutes les émotions violentes et singulières par où le récit incohérent de Charles l'avait fait passer. Son orgueil si insensible vis-à-vis de son père, si réservé en face de d'Aspert, son orgueil comprit que l'honoime qui l'aimait ainsi et à qui sa vie devait assurément paraître coupable, que cet homme devait ressentir de bien vives douleurs ; elle excusa, par le désespoir qu'ils causaient, les soupçons, qui dans tout autre lui eussent fait injure , et elle récompensa cet amour de la plus sainte parole qu'elle pût dire à ce moment.

— Charles je suis innocente.

Elle lui dit cela en essuyant de sa main les yeux du malheureux tout baignés de larmes.

— Ah! je le savais bien, s'écria Charles en la prenant dans ses bras; si heureux qu'on enten-

2 5o LE MAGNÉTISEUR.

dait son cœur battre, qu'on voyait son corps frissonner. Et toi , lui dit-il, toi, Henriette, m'aimes-tu ?

— Oui! dit - elle si bas et si vite, qu'on sentait qu'elle avait peur d'un remords : et mettant ses deux mains sur les yeux de Charles... elle lui répéta... oui je t'aime.

S'imaginant que, parce qu'il ne verrait pas ses yeux troublés et perdus d'amour, il ne sentirait pas son corps frémir et sa voix trembler.

Il n'y a d'amour si saint qui ne brûle le corps jusqu'aux os, lorsqu'une main vous touche au front, que l'haleine tiédit l'air qu'on respire , lorsqu'on sent vibrer une poitrine sur la sienne. Charles enleva Henriette dans ses bras.

— ^Eh! que veux-tu? lui dit-elle en joignant ses mains. Oh! non... non...

Il ouvrit ses bras et la regarda comme un esclave soumis.

— Oh non! lui dit-elle d'une \o\\ douce

LE MAGNETISEUR, iSl

et consolante vois - tu , c'est impossible.

Charles leva au ciel des yeux désespérés. Elle continua,

— Écoute , Charles , vois-tu, je ne te le cache pas, tu m'aimes comme une femme ne mériterait pas d'être aimée, si elle n'était capable de tout braver pour un tel amour. Mais, entre nous, il y a plus que les liens du monde et de l'honneur. Oui, Cliarles, Charles, si celui que j'outragerais m'avait prise dans le monde au hasard, comme tant de femmes qu'on y cherche pour se débarrasser d'une vie isolée, oui, je serais à toi ; mais , lui , vois-tu , il m'a prise comme tu m'as aimée , avec mon malheur et ma honte. Ah! ne me repousse pas; il ne s'est pas voué à moi de cet amour dont je te remercie; il n'a pas livré à mon cœur un cœur dont les douleurs, dont les doutes mêmes me font chérir la tendresse; mais il m'a donné tout ce qu'il avait de grand en lui, tout ce qu'il avait de digne et de noble : son nom.

— Son nom ! s'écria Charles, qui ne t'a pas protégée, qui n'a pas fait taire les hideuses calonniies....!

— Eh! dit Henriette, les savait-il? que pouvait-il? que pourrais-tu toi-même?

— Moi ! oh ! moi ! reprit Charles avec une joie sauvage, j'effacerai du^ monde quiconque a prononcé ton nom avec mépris... je sais combien ils sonl, où ils sont... Oh! les infâmes ! qui n'ont qu'une vie chacun à me donner!

— Fou ! fou que tu es ! reprit Henriette... que t'importe? que nous importe? la vie est ici! le bonheur est ici ! Ah ! n'allons rien demander aux hommes.

Et en parlant ainsi , elle lui souriait si doucement, qu'il sentit mourir en lui tout ce qui n'était pas la voix d'Henriette, la volonté d'Henriette.

— Nous serons innocens , du moins, ajoutât-elle, et, quelque malheur qui nous vienne, nous le supporterons ensemble sans baisser les veux l'un devant l'autre.

LE MAGNETISEUR. a 53

Elle en était donc déjà venue là que l'innooencepour elle était tout entière dans ne pas se donner. Elle ne pensait pas ainsi en allant à ce rendez-vous. Charles lui répondit avec Fassuranîe d'un cœur heureux et qui croit être arrivé à tout le bonheur qu'il désire :

— Oh ! pardonne-moi !

— Va, lui dit-elle, je te pardonne.

Que d'amour brûlait dans ce pardon ; que cette femme comprenait bien le sacrifice qu'on lui faisait! Oh! que de secrets doit voiler la nuit d'une femme en qui la jeunesse est demeurée stérile et qui n'a pas toujours dormi sans rêver!

Ils restèrent muets l'un près de l'autre. Quelques voix qui passèrent les avertirent ([u'il y avait autre chose qu'eux au monde.

— Dieu! s'écria Henriette, trois heures

rentre... va-t-en!

— Quand te reverrai-je Henriette?

La revoir c'était déjà être seuls dans la nuit;

•2 54 LE MAGNilTISEUR.

ce n'était plus le salon avec les mots furtifs et les regards à la dérobée.

— Bientôt, dit Henriette, bientôt...

Ils se quittèrent alors. Le lendemain , quand ils revirent madame Bizot, ils se rappelèrent seulement qu'il eût dû être question d'elle dans leur entretien de la veille.

Wéïiniom.

On a beaucoup écrit sur toutes sortes de choses, beaucoup surtout sur les femmes et sur l'amour , et on a généralisé dés questions qui sont presque toujours des questions d'individus. Parce que l'amour est de toutes les classes, on a pensé qu'il devait procéder de même dans toutes les classes; parce qu'il est une passion de toutes les époques, on a dit qu'il devait être le même dans toutes les époques. On a infiniment

blâmé le baiser acre de Rousseau, en disant qu'il n'y a pas déjeune fille qui parle si librement de ses impressions physiques. Gela se peut aujourd'hui où nous avons bégueulisme dans la dépravation, où les femmes du monde n'aiment plus et s'arrangent. Comme tout ce qu'elles appellent amour est posé, prévu, calculé pour être amusant et point dangereux, cela n'a rien d'emporté dans l'expression. Ainsi, ce qu'on cherche dans un homme, ce n'est ni l'esprit ni la beauté, c'est la position. Du temps du baiser acre, la valeur physique d'un homme et d'une femme entraient pour quelque chose dans leurs désirs de se plaire et de se posséder; on ne faisait pas semblant de dédaigner les plaisirs des sens ; le corps était une grande chose. A cette époque, on s'occupait de faire des enfans vigoureux. Mirabeau lardait ses brûlantes pages d'amour , de dissertations toutes médicales et ne parlait que plaisirs furieux et abslinences insupportables; Diderot écrivait des polissonneries trèsdrôles ; Crébillon de même ; les romanciers en

LE MAGNÉTISEUR. QiB']

sous-ordre, comme Rétif de la Bretonne et Marmontel , expliquaient les effets d'une belle taille et d'une jambe élégante; Colardeau ne trouvait rien de mieux à faire dire à Héloïse que ce vers :

Couvre-moi de baisers! je révérai le reste!

Ce qui, entre nous soit dit, me paraît l'expression la plus dégoûtante d'une chose qui en vaut bien la peine. Le reste , séparé de couvremoi de baisers est la saleté la plus éhontée qu'on ait imprimée. On a pourtant beaucoup admiré le reste. Enfin, à part l'expression , Colardeau était dans les idées de son siècle. Que tous ces écrivains fussent l'écho des habitudes d'alors, ou qu'ils les eussent fait naître, toujours est-il qu'on s'aimait fort corporellement.

De nos jours, la bonne société des femmes, c'est-à-dire les épouses de notaires et d'agens de change et les patentées de la cour rougiraient d'avoir l'air d'y penser. Cependant le temps des

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