‹ Le magnétiseurChapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

amours, si bêtement appelés platoniques, s'est éteint , si jamais il a existé ; je ne pense pas même que la chasteté masculine ait jamais été une vertu sincèrement admirée. L'histoire de Joseph a été éternellement ridicule , et je ne sais rien de plus méprisable. Mais il était encore bien loin de -ce Combabus, courtisan émérite, amoureux de la femme de son maître qui la lui donne à garder, lequel Combabus se fait eunuque pour obvier aux dangers de sa passion, et laisse au mari la garantie de sa fidélité enfermée dans uneboîte.Il est vrai de dire qu'à ce prix, Joseph, qui ne laissait que son manteau , était un libertin fieffé. Certes nos belles dames, j'entends toujours celles de la bonne société, n'auraient pas suffisamment de moqueries pour un sot de cette espèce, et pourtant, si vous leur racontez qu'une femme a pu se donner parce qu'elle est femme , elles se croiront le droit de la considérer comme une catin. Or, il est très-difficile, avec tout cela, desavoir pourquoi ces dames cèdent à un amant, à moins que ce ne soit par calcul , et j'entends par calcul ce

LE MAGNliTISEUR. 0^)0^

qu'elles veulent bien nous dire et ce que peutêtre elles croient.

A leur compte, se livrer à son amant c'est lui donner le dernier gage d'un amour qui, pour elles, n'est que dans le cœur, gage qui, disent-elles, ne les amuse pas , qui leur est odieux, dont elles se passeraient fort bien; mais qui, accompagné de cette phrase :« Ah! tu ne crois pas que je t'aime, eh bien! tu le veux, je serai déshonorée; mais alors, au moins, tu croiras à mon amour, » devient un sacrifice et les laisse tout à fait dans la sainteté de la passion , tandis que leur amant est un vulgaire amoureux qui compte leur possession pour quelque chose. On croit toujours à ces choses-là quand on est jeune, parce que sur mille femmes il y en a une chez qui ce sentiment est vrai, et qu'il faut être habile pour deviner le plagiat ; on y croit même quand on aime avec fureur, ce qui est la même chose qu'être jeune. L'amour a cela d'admirable ou d'imbécille qu'il rend au cœur toutes les illusions de vingt-ans. Voyez les folies des

jeunes gens et des vieillards, elles ont le même caractère. Si le milieu de la vie en est plus exempt, ce n'est pas qu'il soit plus fort ou plus habile, c'est qu'il est ailleurs occupé. A vingt ans , l'ambition , le soin de faire sa fortune , l'amour des enfans ne sont pas venus. A soixante ans, ils sont passés; l'ambition est satisfaite ou méprisée , la fortune gagnée , l'amour des enfans^ qui est une protection, devenu tiède parce qu'il est inutile; et le cœur se rattrape, avec tout ce qui lui reste d'énergie, à un sentiment qui a l'avantage de se renouveler moyennant une jolie fille qui a besoin de se vendre. Quoi qu'il en soit, quand on aime, on se laisse prendre à toutes ces protestations de froideur et de pudicité, et quand on est jeune et qu'une femme veut bien se donner, c'est à la lettre son honneur qu'on croit lui prendre, et l'on devient très-reconnaissant du sacrifice.

Pour ma part, je crois qu'il y a un autre intérêt ou une autre puissance qui agit sur leur détermination, et je suis persuadé que toute

femme qui tient réellement à ses devoirs n'accordera jamais un rendez-vous à celui qu'elle aime. C'est ce qui arriva à Henriette après avoir répondu à Charles : Bientôt, Elle trouva mille prétextes pour reculer ce rendez-vous. Henriette était une femme qui était franche vis-àvis d'elle-même. Elle aimait Charles et était demeurée une minute dans ses bras , elle y avait découvert qu'il n'y a pas de volonté qui résiste à ce qui émeut, trouble et enivre. Celle qui dit: Je resterai près de mon amant de longues heures, et je n'y perdrai pas le sang-froid de refuser est une folle ou une enfant. Il faut que sa raison soit perdue ou qu'elle n'ait pas encore aimé.

Cependant Charles demandait ce rendezvous de ses regards supplians, de ses paroles furtives. Il semblait douter de cet amour qu'on lui avait dit : et quoi qu'elle en eût, Henriette était alarmée de ce doute. Mais elle ne voulait pas rassurer Charles au prix que tlemandent presque tous les amans ; et comme sa résolution

était sincère . dût - elle perdre et voir tuir cet amour qu'elle chérissait , elle préféra ce malheur au danger de se trouver seule avec Charles. Il y en a qui mépriseront Henriette pour cette crainte d'elle-même. Elles pèseront dans un balance sévère cette vertu qui prévoit une faiblesse; et cette faiblesse leur paraîtra ignoble parce qu'elle viendra d'un trouble des sens. Peut-être auront- elles raison. Peut-être n'est-ce pas ainsi qu'il faut faire des romans; cela je répondrai que ceci n'est pas un roman. Mais l'occasion de se perdre vient toujours une fois dans toute passion. C'est comme une condition ' d'existence. L'occasion arriva donc entre Charles et Henriette, voici comment :

Comme il arritJir toujours.

La. santé de d'Aspert s'altérait assez visiblement pour qu'il pût avoir des inquiétudes. Mourir n'était pas un effroi pour lui. Certes, cela lui faisait un vif chagrin , mais il n'avait pas peur; il ne s'épouvantait pas , comme certains vieillards, à la moindre idée de mort qui venait s'offrir à son esprit. On pouvait lui annoncer la perte de quelqu'un sans qu'il en devint soucieux

pour lui même : il eût pu rencontrer un enterrement sans pâlir, et voir le curé sans trembler. Avec cette disposition, sentant que la goutte le gagnait des jambes à la poitrine, il pensa à mettre ordre à ses affaires. Il désira écrire un testament. Dans ce testament,, le partage de ses biens fut fait entre Henriette et Charles Dumont. Mais d'Aspert, qui avait laissé passer le temps sans percer le mystère de la naissance de Charles, d'Aspert ne voulut pas mourir en emportant le doute avec lequel il avait vécu. Jamais, à vrai dire, il n'avait renoncé formellement à s'instruire de ce secret; mais il en avait toujours ajourné le moment. L'heure était venue où de nouveaux retards étaient imprudens. D'Aspert se décida : il venait d'éprouver une crise qui avait alarmé tout le monde ; les soins de Charles et d'Henriette l'avaient sauvé encore cette fois ; mais un nouvel accident pouvait survenir. Un soir, il pria Henriette de demeurer seule près de lui, lorsque tout le monde fut retiré.

— Henriette, lui dit-il, ce matin j'ai clos mon testament, les dispositions en sont irrévocables. Que Charles soit mon fils ou qu'il ne le soit pas, il n'y sera rien changé. Mais je ne puis envisager l'idée de quitter ce monde sans savoir de quel nom il faut que je le bénisse. Depuis long-temps j'aurais dû l'apprendre, je ne l'ai pas osé; le repos heureux rend égoïste, on craint de déranger sa vie, peut-être a-t-on raison, peutêtre n'eussions-nous pas été plus heureux, peutêtre même à ce moment ai -je tort de jeter quelque lumière sur ce point obscur ; qui sait si je ne vais pas porter un coup terrible à Charles? mais, que veux tu? je crains de mourir avec un mensonge sur la conscience. Il faut interroger Charles.

. Henriette approuva ce projet, et à travers les larmes qu'elle versait au discours de d'Aspert , elle lui répondit qu'elle pensait aussi que c'était un devoir.

C'est que la mort rend solennelles toutes les

actions de la vie ; c'est qu'il n'y a pas de néant si assuré dans la tombe qu'on ne veuille mettre ordre à sa conscience avant d'y descendre , ne fût-ce que vis-à-vis de soi-même.

— Puisque tu m'approuves , dit d'Aspert, charge-toi de ce soin. Je t'en ai dit assez. pour que tu puisses l'interroger adroitement. Il suffira d'ailleurs de lui parler de son père, de l'ayenture de Rome , de la manière dont il y est arrivé. Mon fils venait de Vérone et avait habité l'Angleterre, il était accompagné d'un domestique. Ce peu de circonstances suffira pour le reconnaître.

— Mais, pourquoi ne pas vous charger de ce soin? dit Henriette , il vous serait bien plus aisé de retrouver dans des indices, qui seront insignifians pour moi, la vérité que vous cherchez.

— Non, dit d'Aspert, je sens que je me troublerais , je lui ferais des questions trop directes et qui l'avertiraient peut-être de ce que je veux

LF MAGNÉTISEUR 267

savoir. Car, entends-tu Henriette, si Charles n'est point mon fils, il faut qu'il ignore jusqu'à mes doutes. Si au contraire ses réponses indiquent qu'il le' soit, je lui dirai tout le secret de sa naissance. Le nom de sa mère peut ne pas lui être inutile. Tâche d'amener cela comme par hasard; demeure seule avec lui un de ces jours, quand tout le monde sera retiré. Enfin choisis un de ces momens où la conversation devient confiante et intime pai^ l'épuisement des sujets habituels. Je te laisse ce soin. Tu as fait des dernières années de ma vie un bonheur qui ne pouvait me venir que d'une âme comme la tienne. Tuas subi ma solitude, mes douleurs, mes infirmités , tu ajouteras ce bienfait à tant d'autres.

Henriette accepta; la sainteté du mandat qu'elle venait de recevoir la protégeait contre l'amour de Charles et le sien. Elle comprenait qu'elle pouvait impunément demeurer prèp de celui qu'elle aimait, avec la pensée du devoir qui lui était imposé. Mais, que de choses peu-

268 LE MA.GNÉTISETTR.

vent conspirer à notre insu pour détruire le rempart que nous croyons inébranlable.

Et d'abord, elle n'accomplit pas sa mission le jour même où elle l'avait reçue, sous l'impression des paroles de cet homme qui prévoyait sa mort et qui en parlait si simplement, avec le souvenir tout palpitant des remerciemens qu'il lui avait faits pour le bonheur qu'elle lui avait donné. Quelques ixaurs se passèrent, la

santé de d'Aspert prit *xm caractère tout à fait rassurant. Cependant il demandait à Henriette si elle avait interrogé Gtiarles. Elle en avait franchement cherché l'occasion , mais il était difficile d'arriver avec, lui à un autre suj^^ue son amour. Enfin, pressée par son mari)|||fc se résolut à assign^à Charles un moment 'd'entretien, à ne pas attendre qu'il lui demandât un rendez-vous, et à lui dire ouvertement qu'elle avait à lui parler d'affaires graves. A tout hasard, elle compta sur le secret de Charles pour arrêter son amour. Elle crut avoir tout prévu , et , au milieu de la soirée , elle lui dit

LE MAGNÉTISEUK. u6g

devant son mari, qui était assez bien pour être descendu :

— Charles, je vous prie de ne pas sortir ce soir sans me parler , j'ai à vous entretenir.

Ce rendez-vous publiquement donné étonna peut-être , mais n'éveilla aucun soupçon. D'Aspert approuva Henri^te d'un signe qui fut aperçu de tout le mon(il , même de Charles , et l'on vit bien qu'il s'agissait d'affaires. Charles , il faut le dire , reçut cette ia^itation avec chagrin ; ce n'était pas ce qu'il désirait. Il aurait beau être seul ave<^enriette , il lui sembla que la pensée de tous'Bpiix qui le savaient assisterait à leur entretien. Il répondit froidemeiH^et sans que sa froideur fût affectée ; il n'avait pas pensé à croire qu'Henriette eût la hardiesse, qu'ont tant de femmes, de faire si imprudemment une mauvaise action , qu'il semble impossible de les en soupçonner. Il attendit donc , avec une impatience plutôt curieuse qu'émue , le moment

2'yO LE MAGNÉTISFTTR.

OÙ ils devaient être seuls ensemble. Quand dix heures furent sonnées, tout le monde se retira.

Il y a mille petites choses qui changent toute la nature d'une position, choses qu'on croit indifférentes et qui deviennent toutes puissantes à notre insu. S'il est donné à quelqu'un de savoir ces choses-là, c'est peut-être aux dramaturges qui réussissent on qui périssent par de petits accidens dont le public ne se doute pas, quoique ce soit lui qui les juge : un mot maladroit, une entrée intempestiA^e, tuent la plus touchante situation; tandis qu'inie escobarderie par laquelle on passe à côté d'une difficulté, ou par laquelle on la franchit, est souvent comptée comme si on avait pleinement vaincu cette difficulté. C'est qu'au théâtre, comme dans la vie, ce ne sont presque jamais les pensées fondamentales qui décident du succès d'une action ; c'est dans un détail que tout consiste, et c'est ce détail dont il faut être sûr et qu'il faut savoir mettre à sa place.

LE MAGNÉTISEUR. Q.'j f

Wous avons dit la situation d'Henriette et de Charles. Su^osons que tout le monde se fût retiré lentement et qu'ils fussent demeurés ensemble , le premier moment de leur entretien eût été embarrassé ; certes ils ne se seraient pas jetés l'un à l'autre, ravis d'être sans témoins ; l'influence de ces gens sortis les eût laissés presque en cérémonie ; Charles eût demandé ce qu'on voulait , et Henriette, ne sachant trop que dire, lui eût peut-être ouvertement répondu par la vérité : alors un autre intérêt que celui de leur amour régissait cet entretien; la singularité de la découverte que Charles eût faite l'eût préoccupé hors de sa passion. Il en arriva autrement par un soin qu'Henriette prit peut-être pour une dernière sauve-garde : elle sortit du salon pour reconduire d'Aspert jusque chez lui : le général la retint long-temps. Pendant ce temps, Charles demeura seul; la nuit s'avança; tous les bruits de la maison qui eussent pour ainsi dire veillé sur 'eux au commencement de leur entretien, tous ces bruits se turent les uns après les

l'JI LE MAGNÉTISEUR. '

autres. La solitude de Charles devint complète. Le mystère de cette entrevue se*rétablit avec le silence, avec l'heure attardée qui sonnait. Et puis Henriette ne venait pas. La curiosité de Charles, qui d'abord cherchait ce qu'on pouvait lui vouloir, changea en impatience.Peu à peu il craignit de ne pas voir Henriette ; il s'imagina que le général soupçonnait quelque chose et la retenait; il eût toutes les alarmes d'un rendez-vous caché et criminel ; il en eût tous les tumultueux mouvemens. Bientôt ce rendez-vous, qui ne suffisait pas un moment avant, à ses exigeances, lui parut un bonheur qui allait lui échapper; et du moment qu'il craignit de le perdre , il lui devint plu^ précieux que tout ce qu'il pouvait imaginer. Cependant il, écoutait; tout dormait dans la maison. Tous ces mouvemens, qui résonnent long-temps dans une habitation isolée où cinq ou six personnes vont se livrer au sommeil, ces portes ouvertes et fermées, ces allées et venues, avaient cessé: c'était un silence absolu. Déjà les craintes de Charles prenaient un caractère de terreur réelle.

LE MA.GNÉTISEUR. 2 73

Mille suppositions fâcheuses lui venaient à l'esprit; à plusieurs fois il fut tenté de monter jus* que chez Henriette; il avait ouvert la porte du salon; dix fois il alla jusqu'au pied de l'escalier; puis il revint, croyant avoir attendu bien longtemps, lorsqu'à peine une minute s'était écoulée ; le cœur lui battait; il était arrivé à ne plus penser à rien qu'à se désespérer, lorsqu'il entendit une porte s'ouvrir doucement , se fermer doucement. Un pas léger parcourut le long corridor et descendit l'escalier ; une robe frôlait les marches; il semblait qu'on craignît de faire du bruit. Charles s'élança et vit Henriette.

— Oh! c'est toi, lui dit-il en la prenant dans ses bras; c'est toi, enfin; mon Dieu, c'est toi.

— Vous m'avezlong-temps attendue, réponditelle toute surprise et touchée de cette effusion de joie à son aspect, de ce sentiment qui était si loin de l'abord qu'elle avait préparé et qu'elle ne pouvait cependant repousser, car elle ne l'avait pas mis dans ses pr.évisions.

Page 1