‹ Le magnétiseur praticienChapitre 22 sur 42 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

À M. Ricard, directeur du JournaL pu MAGNÉTISME.

MONSIEUR

Par ma lettre de janvier dernier, je vous promettais ut tracé rapide de ma vie magnétique. Ma pensée fut toujours que, dans les sciences, beaucoup d’hommes se rencontrent souvent pour découvrir les mêmes phénomènes, et que si ces hommes avaient le bon esprit de se mettre en rapport, leurs observations constatées seraiént autant de degrés franchis dans l’échelle des faits ; or, pour moi, des faits seuls sont des vérités.

Mais, en science Comme en industrie, il faut un lieu de réunion, un bazar Ou chacun expose ses produits intellectuels, et où chacun aussi, parcourant à sa guise les galeriés, puisse observer, cotparer et acquérir Ce qui convient à ses besoins.

Votre journal est le bazar des observationset des découvertes magnétiques: Si je n'ai pas osé. y exposer encoré de produits, c’est que sachant très-bien (et c’est Ce que je sais de plus que beaucoup d'hommes qui se disent savants) que je ne savais pas grand’ chose, j'ai préféré comparer mes observations avec celles des autres, et m'assurer ainsi que j'étais dans la bonne voie.

J'avais pour motif de ma réserve la faute, que je commis il y à bientôt trente-huit ans, de parler de magnétisme (ce n’était pas le nom que jé donnais alors à cette découverte), faute qui m'attira les sarcasmes de tous, savants et ignorants.

Depuis quelques années pourtant, j’ai pu rompre le silence, certain de n'être pas seul à attester cé que j'avais vu et observé : J'ai combattu facto et verbo... sed semper facto.

Aujourd’hui je viens tenir ma promesse envers vous.

Avant de m'avoir lu jusqu’au bout, n'allez pas surtout précipiter votre jugement en me voyantraconter les misères de mes premières années; Vous verrez que ce né sont pâs d’oiseuses réminiscences auquelles je me laisse complaisamment aller, mais que précisément c’est le genre de vié que j'ai menée dans mon enfance qui a déterminé ma vocation.

Une singularité de caractère, heureusement fort rare chez les pères, avait porté le mien à me traiter avec une telle rigueur qu’à la moindre faute, supposée même, j étais relégué au pain

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et à l’eau dans une chambre haute, Un pain à cacheter trouvé à terre, une feuille de papier déplacée, et mille crimes de cetteimportance m'ont tenu séquestré de toute société pendant pres” que toute mon enfance.

Un livre incomplet dérobé, un clou, un crayon, étaient, après mon lit et ma chaise, tout ce qui pouvait procurer quelques distractions à mes larmes et aux prières bien ferventes, je vous l’assure, que j’adressais à Dieu pour qu’il me retirât de ce monde, où tout paraissait joie et bonheur pour les autres enfants que j'avais entrevus, et dans lequel tout était souffrances réelles pour moi, pauvre abandonné, qui en étais réduit à deviner le baiser consolateur d’une mère (je n’ayais jamais connu la mienne).

À force d'essais réitérés, j'étais parvenu, à l’aide de mon elou et d’un morcean de bois, à ouvrir en silence ma prison, Longtemps j’hésitai à sortir : puis peu à peu je m’enhardis à gagner le grenier, dont la lucarne me découvrait un horizon moins borné, horizon que je me déterminai à parcourir. Les toits devinrent pour moi une promenade ou j’établis bientôt mon séjour en toute liberté,

Mon ennui eût été mortel dans ce nouvel Eldorado sans la présence des insectes, qui attirèrent mon attention, Peu à peu J'étudiai les mœurs et les habitudes des fourmis, des mouches, des araignées, etc. ; mœurs que J'essayerais de décrire si je ne craignais l’interprétation qu’en pourraient faire les lois de septembre,

Mon cours d'histoire naturelle fut continué sur les OIseaux, les rats, les souris et les chats. Riez de cette liturgie ; mais plaignez un pauvre enfant de sept à huit ans qui, dans notre société, n’en eut pas d'autre que celle-là pendant bien des mois qui formèrent de longues années ! !!

Cette vie de chagrins avait développé chez mor une telle impressionnabilité que je pressentais les orages, qui me mettaient toujours dans un état analogue à influence de la machine électrique sur l'individu isolé. Ayant dans ces cir= constances caressé la nuit quelques-uns des chats avec lesquels je partageais mon pain, j’a vais fait jaillir, à ma grande fayeur d’abord dés étincelles électriques avec lesquelles je me famihiarisai bientôt. J'avais pris goût à cette expérience; mais ayant cru remarquer que mes amis les chats paraissaient contrariés chaque fois que je m’y livrais, je pensai qu'ils devaient en ressentir quelque douleur ou malaise : aussi leur avais-je porté

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un redoublement d'amitié pour les engager à la complaisance. J'ajoutai la précaution de ne les frictionner que sur l’extrémité des poils, et pourtant j’obtins des étincelles peut-être plus vives encore. Mes sujets paraissaient tout aussi contrariés, et me quittaient bon gré mal gré.

En bon prince, je prétendis continuer mes expériences récréatives pour moi seul ; et pour ne pas être détrôné par leur entier abandon, je me vis obligé d’user d’adresse. J’acquis dès lors la preuve qu’il était plus facile de trouver des rois que des sujets. Je fis donc une trève assez longue, au gré de mon impatience et de mon ennui.

Au milieu de cette petite peuplade feline, j'avais cru m'apercevoir que les chattes étaient plus complaisantes que messieurs les matous. J’adressai donc plus particulièrement mes prévenances à celles-là, et choisis une favorite que je résolus d'amener à la complaisance la plus persistante, afin de continuer à tirer mes étincelles. Je voulais voir aussi si Je ferais prendre ainsi feu à de l’amadou que je m’étais procuré.

Je commençai à faire des frictions en l’air sans toucher l'animal (ce que l’on appelle passe). Je le fis pendant une demiheure d’abord, puis ensuite plusieurs fois le jour, et tous les jours, espérant qu’habituée à ce mouvement ma chatte supporterait facilèément le frottement projeté.

Les premières fois, après cette demi-heure de patience incomplète, je ne pus la retenir. Les fois suivantes, J'essayai de la regarder avec bonté, et obtins plus de condescendance. Je conçus quelque espoir de l’emploi de ce moyen, et fus étonné de l’effet de ce regard prolongé avec une certaine fixité. Je réitérai, et l'animal me semblait engourdi au bout de peu de temps, jusqu’à ce que l'ayant touché il sortait de sa torpeur avec des tiraillements de membres qui me confirmaient dans mes conjectures.

Dès ce moment, javais découvert en moi un pouvoir ignoré jusque-là, et que j’appelai le mauvais œil. C'était une contradiction avec l'intention exprimée par mon regard; mais n'oubliez pas mon âge, et supposez, comme je l’ai fait depuis, que je m'étais rappelé quelque histoire du mauvais œil.

Je continuai donc mes expériences sur les chats. Elles ne furent pas toutes heureuses, et des coups de griffe me firent souvent douter que le nouveau pouvoir que je me félicitais de posséder fût de nature à me servir dans tous les cas.

J'en revins à ma chatte favorite, qui paraissait s’attacher à

moi, perdre de son caractère d'indépendance et prendre un peu de celui du chien. Elle m’obéissait presque. Un jour que je me livrais à mes essais sur elle en faisant mes passes sur le ventre , je la vis, après un quart d’heure environ, fermer les yeux comme à l'ordinaire; puis elle éprouva un léger mouvement convulsif, qui cessa presque aussitôt. Je la touchai, et elle restait sans mouvement ; Je la retournai, et, la croyant morte, ma poitrine se gonfla. Je pleurai la perte de mon seul ami. Je la caraissai, lui parlai, Fappelai par le nôm que Je lui avais donné, ma bonne Mouthe.

Elle me lécha la main sans ouvrir les yeux. Je restai stupéfait, crus qu’elle souffrait, et voulus la rappeler à la vie. Faute d'eau pour lui jeter sur la tête, je soufflai, et elle ouvrit les yeux, allongea les pattes, et se levant, tourna autour de moi en filant.

Cet événement me tourmenta toute la nuit; mes rêves furent affreux. Le lendemain je recommençai mes expériences de la même manière ; même regard et mêmes passes sous le ventre pour voir si J'avais été cause de l'accident de la veille. I arriva ce qui était arrivé : même sommeil, même mouvement convulsif, même anéantissement; sans nul doute, même mquiétude de ma part. 3

Je soufflai sur sa figure, et je la rappelai à la vie. Allons, me dis-je, elle dormait seulement. Je m’évertuai en vain à m’ex- Pine pourquoi elle ne remuait point et n’ouvrait pas les yeux orsque Je la touchais, la retournais et lui parlais.

Un Jour j’essayai l'effet de mon regard sans ÿ Joindre le mou . vement des mains, Au bout de peu de temps, ses yeux se fermérent, elle cessa de filer, et je ne pus la réveiller qu’en lui faisant du vent à la face avec la main et en l'appelant. N'ayant pas de but, je ne tirai de ces expériences d’autre enseignement que celui que j’en avais déjà tiré, que j'étais doué du mauvais œil.

Non loin de cette époque, un rat s’était introduit dans ma chambre. L’apercevant blotti dans un coin. je cherchai les moyens de le tuer, n’ayant aucune-arme ni bâton. Je m'approchai lentement en le regardant fixement, et me baissai, le tenant toujours sous l’empire du mauvais œil. Il resta fasciné pendant plus de dix minutes. Au bout de ce temps, je le saisis vivement par le dos ; mais non moins prompt, il avait plongé ses dents aiguës dans la paume de ma main. Je l’étouffai, et lui cassai la tête contre le mur.

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Depuis lors, je réitérai l'expérience du mauvais œil (car je me servais de cette expression), et Crus rémarquer que mon empire était plus grand dans les temps d’orage qu’à toute autre époque.

À quelque temps de là, échappé de ma prison, et parcourant la campagne, je cherchai le soir un gîte dans uu village sur les bords de l'Orne. Sur la plage, j’aperçus des faisceaux de chanvre qui, retirés de l’eau, étaient à sécher. Je ne trouvai rien de mieux que de m’y blottir, et m’y serais bientôt endormi si je n'avais été découvert par un chien qui, aboyant avec colère, essayait de me faire déloger, La peur me saisit tout d’abord ; mais l'influence éprouvée du mauvais œil me revenant à l’esprit, je me rassurai un peu, et entr’ouvrant les brins de ehanvre, Je passai la tête et lançai à mon antagoniste étonné un regard tellement fixe qu’il recula à mesure que j’avançai èn marchant à quatre pattes, et devint presque silencieux.

Dès ce moment, je fus cerlain de la réalité de cette influence, que plus tard j’appelai électricité animale. |

Fier de ma découverte, et ayant été mis au lycée, jen parlai à tout le monde. Tout le monde me rit au nez, en ne m’appelant plus que la machine électrique. Que de querelles, et par suite que de coups me valut mdconviction! Mais, fort de la vérité, jen étais venu au point de me faire assommer plutôt que de céder. Deux de mes camarades , dont l’un vit encore, bien plus grands et bien plus fortsque moi, entreprirent de me faire rétracter mon opinion en m’étouffant sous le poids de leur corps. Je pensai expirer, et en fus longtemps malade. Mais je n’avais pas failli à ma‘conscience ! Et, chose remarquable ! vingt-six à vingi-sept ans après, l’un d’eux (1), devenu médecin à Paris, m'avoua qu'il était partisan du magnétisme, et il l’employa lors du choléra, dont lui-même fut victime.

Je passerai sous silence une série d'expériences de même nature que les précédentes.

À quelques années de là, j’allai passer le temps des vacances chez un herbager qui possédait un jeune taureau dont les servantes n’osaient approcher lorsqu’ellesallaient traire les vaches. Le propriétaire, avec lequel je me promenais un jour, me recommanda de ne pas approcher de ce taureau. Je ne tins mul compte de Sa recommandation, et, soit désir d'essayer le pou-

(1) Le docteur Decaignon.

voir du regard, soit celui de passer pour brave (c'était sous l'empire), je m’ approchai lentement de l’animal en le fixant impérieusement ; et le saisissant par les cornes, je plongeai mon regard dans le sien sans qu'il essayat de fuir à la crainte ps Jj'exerçais. Alors, abaissant l’une des cornés et élevant l’aut moi faible comme une fille, je le fis reculer dans une (uses position et assez longtemps pour que lé D opriétaire me criàt de cesser, parce que j’allais el (filer leur taureau (le déhancher). Je làc hai les cornes , et l’animal, comme honteux, me regarda me retirer sans manifester aucune colère.

Il ne fut question à la ferme que de mon intrépidité. Je l’attribuai à la confiance que j'avais dans la puissance du regard. Les garçons de ferme racontèrent alors à l’envi l'un de l’autre divers faits que depuis j'ai reconnus appart enir au magnétisme,

Vers 1812 environ, J ‘entendis parler bien en l’air du mes: mérisme; et, chose qui n'étonnera pas chez un jeune homme, Je méditai longtemps sur cette découverte sans me douter le moins du monde de ses rapports avec le mauvais œil, Pélectricité animale, etc.

Mais un jour où j étais encore à la campagne, je rencontrai dans les champs une jeune fille, vachère de la ferme, agée d’en- 1 quinze à seize ans. Il me vint dans l’ idée d "influencer du

egard, et de lui faire des passes comme j'en avais jadis fait à M chatte lorsque j'étais prisonnier. Cette jeune fille sé laissa faire d’abord avec un sérieux qui m’eûl bientôt déconcerté si, au hout de quelques passes, je ne lavais pas vue fermer les yeux el éprouver comme des attaques de nerfs qui, cette fois, m'épouvantèrent grandement. Je perdis un iustant mon sangfroid ; tnais me rappel int le vent que j'avais fait sur la figure de ma ch: ile, je lui fis rouvrir les veux , mais avec peine. Elle ne parut s'être aperçue et ne se : rappeler de rien, mais se plaignit de douleurs dans les bras et dans les jambes je frictionnai instinctivement les bras et la douleur disparut. Elle

s'opposa à ce quej'en fisse autant aux jambes et en souffrit plusieurs Jours, comme si on lui eût donné des coups, disait elle. Je m'en voulais, et ne pensai pas que j’eusse pu la guérir à la minute. Depuis ce moment , elle me fuyait, et je ne pus me retrouver seul avec elle,

Au moment de la paix avec l’Angleterre , je me trouvai en Écosse, où je vis une femme qui avait dû servir dé modèle à Walter- Scott pour peindre la vieille Meg ; où je la vis, disje, enlever un mal de tête très-violent, dont se plaignait une

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autre femme, par la simple apposition des mains, cure que l’on me dit qu’elle opérait souvent. Je pensai qu’il se pourrait que ce füt l’effet de l'électricité animale, et résolus d’essayer à la première occasion. Elle s’offrit bientôt, A la suite d’une assez forte indigestion, je fus en proie à un mal de tête violent. Confiant dans ce que j'avais vu pratiquer à la vieille montagnarde, je tentai, mais en vain, de me soulager, et malgré une persévérance bien intéressée.

Je méditai sur ce non-succès, et me rappelai qu'étant au Ivcée, et ayant pris l’émétique qu’on administrait alors pour toutes sortes d’affections, comme aujourd’hui on saigne ou applique des sangsues, un brave infirmier qui m’aimait beaucoup me tenant la tête dans une ‘évacuation , me soulageait d'autant plus qu’il me serrait davantage, et que lui seul me soulageait , tandis que les autres, que je n’aimais pas, augmentaient mon mal et me contrariaient, Je commençai à conclure qu'il se pourrait qu'on ne püt rien sur soi-même (ce qu'aujourd'hui je crois très-bien), et que celui qui vous touchait produisait un soulagement d'autant plus grand qu'il prenait plus d'intérêt à vous et partageait pour ainsi dire vos souffrances.

Une nouvelle ère d'idées s’ouvrit pour moi, et mon imagination de s’y précipiter et d’en induire une foule de conséquences de toutes valeurs, telles que l'influence de la sympathie, de l'indifférence, etc., que sais-Je?.. .

J'avais eu occasion de voir des somnambules naturels, ce qui m’expliquait l’origine des contes des bons villageois sur les ensorcelés. — J'avais rapproché ces faits de ceux étudiés depuis mon enfance, et en avais conclu qu’il se pourrait que mauvais œil, électricilé animale, mesmérisme, somnambulisme, fussent la même chose, seulementobservés dans des conditions différentes.

Revenu en France , d’où je m’étais absenté, je n’eus jamais l’occasion de me louer du résultat de mes communications relatives au magnétisme, et peu s’en fallut même que mon mariage ne manquât par suite de ma persistance à soutenir ma croyance,

Vers 1816, me trouvant dans une maison où étaient deux sœurs de seize et dix-sept ans, l’on vint à parler de mesmérisme, et J'essayai de magnétiser l’aînée, qui riait de mes conles et se Soumit à l'épreuve. Elle s’endormit presque instantanément. J'avais acquis une certaine confiance en moi, et ne m'inquiétai qu'à demi des mouvements convulsifs qui se manifestèrent. Je les calmai assez heureusement quoique peu fixé

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encore sur les moyens les plus convenables ; je ressentais toute là puissance de la volonté.

Me doutant à peine qu’elle fût en sommeil magnétique, j’avais continué les passes et lui demandai comment elle se trouvait. Elle me répondit : « Parfaitement bien. » Sa figure était légèrement contractée et exprimait un sérieux frappant, parce quil avait succédé au rire, au moment où la magnétisation avait agi sur elle. Je lui dis de me regarder; elle répondit qu'elle me voyait parfaitement bien. Cependant l’occlusion des yeux était complète et la prunelle était convulsée vers le haut de la paupière. Je reconnus avec un sentiment de joie intérieure bien vive qu’elle était dans un état de somnambulisme parfait. Alors je lui présentai près des yeux deux pièces de monnaie, une de cuivre et une d’argent, enfermées dans chaque main. Elle désigna chaque pièce après un moment de réflexion. Voulant la tromper, je fis semblant de changer les pièces de main et lui présentai, mais en croisant les mains , la même pièce dans la même main, toujours près des yeux, croyant ainsi lui aider. Elle s’écria que je lui brûlais les yeux, et sa figure exprima, par la contraction, la douleur violente qu'elle accusait. Je lui demandai ce qu’il fallait faire pour la guérir ; elle dit : « Passez vos pouces sur le globe de l'œil. » Je doutais que je fusse moi-même éveillé, car elle voyait, et n’apercevait pas sa Sœur, qui inquiète de la voir dans cet état, lui prit la main et lui dit : « Qu’as-tu donc? ma bonne Julie. » Elle répondit : « Je n’ai rien, je dors.» Et uninstant après : « Ah! voici maman qui m’apporte du papier pour tapisser ma chambre. Il est d’une vilaine couleur , je n’en veux pas. » Puis, après une pause : « Elle en à aussi du rouge, je ne le voyais pas ; celui-là me plaît assez.

Nous étions stupéfaits. Pour ma part, je craignais de l’avoir rendue folle. Au même instant la mère, que personne n’eût pu voir par la fenêtre qui donnait sur une cour, arriva apportant, en effet, deux rouleaux de papier qu’elle allait dérouler, lorsque le spectacle de sa fille assise et les yeux fermés, de la sœur dont l’air embarrassé l’étonna , et un peu aussi ma contenance qui exprimait l'inquiétude où j'étais de savoir comment elle prendrait cela, la porta à demander ce qui était arrivé à Julie. Je lui donnai tant bien que mal des explications, et pendant qu’elle réfléchissait sur ce que je lui avais dit et ce qu’elle voyait, je demandai à mademoiselle Julie comment il fallait la réveiller. Elle me dit de faire le contraire de ce que j'avais fait. Après

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deux ou trois passes très-vives de bas en haut, elle ouvrit les yeux, ef ne se rappelant rien de ce qui s'était passé, elle refusa de croire au récit qu’on lui en fit, affirmant qu’elle n’avait pas dormi (1). La mère non plus ne voulut rien croire, surtout ce qui avait rapport au papier ; je vis même le mécontentement se peindre dans ses traits, et grâce à la considération qu’on me portait elle n’osa pas me l’exprimer. IL me fut impossible de réitérer l'expérience, ce que Je regrettai vivement.

Quelques années après, revenu de l’étranger où j'avais rencontré des partisans du magnétisme, je partis pour l’Amérique. J”y entendis parler de guérisseurs indiens auxquels on attribuait des cures merveilleuses, Je me fis donner des explications détaillées, et au milieu des paroles, des signes et des simagrées diverses employés par eux, je crus reconnaître des traces du magnétisme. Il me fut impossible de trouver l’occasion de les voir opérer.

De retour en France encore une fois, et voyageant dans diverses provinces , j’entendis parler d’ossiers, de quérisseurs, d’engourdisseurs, ete, et de diverses cures opérées par eux. La véracité incontestable des narrateursneme permettait pas d’opposer le moindre doute à leur récit. Ici e’était une luxation sans inflammation apparente, là des foulures ou des tressaillements de nerfs, où bien encore lecarreau (ballonnement du ventre par suite d'une vive mflammation de l'abdomen). On ajoutait que ces guérisseurs disaient des paroles ou récitaient des prières en imposant les mains ou en traçant, avec le pouce , un signe de croix sur la partie affectée. Je ne pus y voir encore que l’influence magnétique appliquée à l'insu des magnétiseurs euxmêmes.

Vers ce temps-là un de mes amis intimes, homme fort supersütieux, me donna sous le secret une recette contre la brûlure. Il fallait aussi appliquer la main et, s’identifiant avec le patient, dire certaines paroles qui avaient un sens de prière ou conjuration. Il ajouta : « Crois-y fortement et turéussiras. » J’eus oeca-

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(1) Cette Singularité d'individus somnambulisés par un magnétiseur et niant Opiniâtrément les effets du magnétisme, n’est pas rare; On en à vu même qui, au récit circonstancié qu’on leur exposait de leurs faits et gestes, allaient jusqu'a prétendre qu’ils avaient joué la comédie, préférant recourir à la mauvaise foi que de se rendre à l'évidence. (Note de M. Ricard.)

sion de vérifier le fait de diverses manières, et voici comment :

Un ouvrier forgeron s'étant brûlé, je suivis exactement l’indication donnée, et il fut sensiblement soulagé.

Je réitérai mes essais dans plusieurs autres occasions et réng sis plus ou moins bien, suivant que j’apportais plus où moins d'attention et d'intention.

J'essayai ensuite de retrancher les paroles en redoublant de sympathie où d'intention ; le résultat fut le même, ou plutôt il me parut plus prompt et plus complet.

La part de vertu curative des paroles était faite désormais , elles étaient au moins inutiles.

Depuis quelques temps je m'étais adonné à la chirurgie orthopédique, et entrai en rapport avec M. Maisonnable qui s’était acquis ne certaine réputation , et avec le célèbre et vénérable Humbert de Morlé: Je me trouvai en désaccord avec eux et surtout avec le premier, M. Maisonnablé ne voyait de euré possible qu'avec l'emploi du mécanisme, procédé que je réprouvai: presque en entier; je pensais que le massage, lés frictions à nu, surtout avec l'intention soutenue de fortifier les muscles ét les tendons frappés d’atonie, ou possédant sur leurs antagonis= tes une inférionté de force contractive, je pensais, dis-je, que ces moyens seuls suflisaient et que le mécanisme ne devait être appelé qu’à remplacer ces moyens pendant le sommeil où le repos ; enfin je ne voyais que l'influence du magnétisme. Le vénérable docteur Humbert employait ces procédés , mais regardait, Selon moi, comme trop nécessaire l'usage du mécanisme.

Enfin je pensais que le magnétisme pouvait êtré d’une utilité générale en médecine, ou plutôt c'était le désir qu’il en fat ainsi qui sans doute me portait à le supposer.

Je ne devais pas tarder à reconnaître que ce que je regardais comme probable était réel.

En 1825, partant pour la Louisiane, mon ami intime, le docteur Desmoulins, de Rouen, enlevé trop tôt à la science, me chargea de recherches physiologiques sur les naturels de ces contrées et sur les bœufs bisons. D’autres motifs me mirent à même d'étudier les Indiens, L’un d’eux ayant été mordu par un serpent se ligatura vivement et fortement au-aessus le la morsure, puis en attendant le médecin, le prêtre ou le savant de la tribu, récita des paroles et pressa dé ses deux mains le membre blessé en refoulant le sang vers les extrémités. Je lui avais offert de eau de Lace (base alcaline) qu'il avait refusée.

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Le guérisseur arrivé 1imposa les mains sur le front du malade, sur l'estomac, sur le ventre, et prenant des herbes qu’il avait mâchées pendant tout ce temps, les appliqua sur la plaie, traca des signes autour du patient, et après des frictions faites avec assez d'intention. il fit un grand nombre de passes en s'exaltant lui-même ; comme il était fatigué, et le blessé paraissant calme, 1l donna l’ordre qu'onle frictionnât jusqu à extinetion. Plusieurs sauvages se succédèrent dans cette rude besogne qui dura près de deux heures. Le sommeil étant provoqué ainsi qu’une abondante transpiration, ils couvrirent le patient de peaux et le laissèrent reposer.

Dans une autre circonstance, une jeune fille qui entrait dans l’âge de puberté ressentait des souffrances dans le bas-ventre et à la tête, me dit mon interprète, Français, vivant dans la vie des Indiens depuis une dizaine d’années; un Indien opéra d’une manière à peu près semblable, et la jeune fille fut soulagée ; en moins d’une heure elle fut formée (1). Mon interprète m'assura que, dans ce cas, jamais le résultat ne se faisait attendre.

Au milieu des signes et des paroles, auxquelles je n’attribuais aucune influence médicale, j’ai remarqué le rôle important que jouait le magnétisme tel qu’on l’exerce en France et dans le nord de l’Allemagne. J’ai appris, en outre, que les sanvages doués de la seconde vue avaient été traités et guéris de maladies diverses par le même moyen. Je S$erais disposé à croire encore que ce sont ces individus doués de la seconde vue qui ont découvert les remèdes propres à chaque genre d’affections connues chez eux.

I ne faut pas être doué d’une grande perspicacité pour saisir les rapports qui existent entre cette seconde vue des Indiens et le somnambulisme proprement dit.

L'un de mes enfants avait été mis en nourrice chez une

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(1) C'est un fait que nous avons lieu d'observer assez fréquemment ; lorsque le cours menstruel éprouve de la difficulté à s'établir une première fois, ou qu'après avoir été établi, une maladie, une cause accidentelle quelconque vient à intervertir ses périodes ou à les suspendre entièrement, de fortes magnétisations dirigées de la tête vers l'hypogastre ramènent infailliblement l'écoulement si nécessaire à la santé de la femme. Et ce n’est point ici de la théorie, ce sont des faits observés par nous de la facon la plus positive.

(Note de M. Ricard.)

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femme dela campagne qui avait deux filles. La plus jeune, Clarisse, atteinte d’un mal de poitrine, avait, disait-on, un sommeil exalté et prédisait une infinité de choses qui se réalisaient à la grande surprise du village. Elle aimait beaucoup mes enfants et surtout l’aîné, Jules. Il lui est arrivé nombre de fois d'annoncer à sa mère que Jules avait été indisposé toute la nuit ou qu’il était tombé malade, et elle la pressait de partir pour la ville, où toujours elle trouvait la preuve de ce lien Sympathique existant entre un être par rapport à un autre. Je re- Srelterai toujours de n’avoir pas pensé à vérifier si le magnélisme pouvait y être pour quelque chose, ce dont je suis persuadé,

Quoi qu’il en soit, j’avais toujours cru prudent de me taire sur ces élonnants phénomènes, et me disais que, plus tard, lorsque les faits seraient assez nombreux pour que les savants pussent les examiner, tous les hommes haut placés dans la science reconnaîlraient el proclameraient le magnétisme.

Je me suis trompé bien grossièrement, Monsieur; mais je croyais à l’amour de la vérité chez ceux qui s’en disent les ministres, et ne faisais pas encore bien la différence entre les hommes instruits. Je croyais bien d’autres savants et les choses que je n’ose et ne puis dire.

Enfin, après d’autres voyages où J'acquis la certitude de ce moyen bien simple pour la guérison de bon nombre d’affections, je mé hasardai à en entretenir quelques hommes que je regardäis comme supérieurs. Encore et toujours même désappointement : c'était trop extraordinaire, disaient les uns, trop absurde, disaient les autres plus franchement, ou trop poétique, disaient quelques-uns plus polis.

J'attendais donc d’heureuses circonstances où l’on pourrait en parler tout haut. Elles sont venues plus tôt que je ne l’espérais. Foissac, par ses observations et ses expériences publiques, consignées dans un ouvrage trop peu répandu ; Frapart, le Juvénal de nos grands petits hommes, dans ses Lettres incisives et d’une logique serrée ; Pigeaire, dans ses luttes récentes avec hoS COrpS Savants, qui ont prononcé sans avoir voulu voir, sont venus remplacer les Deleuze, les Allibert, les Puységur, etc.

Alors nous, voyageurs silencieux mais persévérants dans cetle route nouvelle, nous sommes venus nous ranger près d’eux et leur prêter notre concours. Vous aussi, Monsieur, avez contribué au moins autant qu'aucun autre à la propagation de celte admirable et nouvelle découverte aussi ancienne que le

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monde; vous y avez contribué par Vos travaux incessants, vos expériences toujours heureuses et vos écrits remplis de faits incontestables

Nous pourrions presque dès aujourd’hui nous regarder comme une puissance, ou plutôt nous en sommés réellement une, parce que nous avons la vérité pour point de départ et l’Aumanité pour base, et enfin puisque nous marchons et arrivons malgré lés entraves suscitées sous nos pas.

Nous triompherons, n’en doutez pas; mais, pour que notre triomphe soit complet, prompt et concluant, il nous manque quelques persécutions exemplaires de la part des corps savants, de la part des autorités qui, je ne sais pourquoi, soutiennent toujours les corps savants (1)

Cela viendra, mais un peu tard, quand le magnétisme aura pris racine.

GOURÉ.

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