SUGGESTION MENTALE
Mots pensés Mots dictés par la table
Henriette Higiegmsd
Cheuvreux Dievoreq
DOREMOND EpJEROD
Chevalon Cheval
Allouard Iko
Nous ne doutons pas qu'à la première inspection nos lecteurs trouvent ces résultats bien peu satisfaisants. Néanmoins >I. Richet, en les soumettant à l'analyse mathématique, en déduit quelques conséquences curieuses. Ainsi, dans la seconde expérience que nous citons, où l'on pense « Esther » et où le médium répond, par l'intermédiaire de la table, « Foqdem » le nombre de lettres exactes et correspondantes qu'indiquait le calcul des probabilités, était de ^ puisque il y a 24 lettres de l'alphabet, et que le mot se compose de 6 lettres, ce qui représente 6 essais de deviner juste. Or le nombre réel est très supérieur au nombre probable : il est i (c'est la lettre e qui s'est trouvée juste). En appliquant cette analyse à tous les autres cas cités, M. Richet trouve un nombre probable total égal à ^ = 2 (nos lecteurs peuvent en faire le calcul) ; en réalité le nombre obtenu a été 14, par conséquent très supérieur.
La conclusion définitive de M. Richet est que la probabilité en faveur de la suggestion mentale peut être représentée par^. Il admet donc comme probable que la force intellectuelle se projette au dehors du cerveau pour retentir sur la pensée voisine. Il admet encore que ce retentissement agit surtout sur lintelligence inconsciente de l'individu qui perçoit et de l'individu qui transmet. C'est ce qui rend compte du succès obtenu avec la table spiritique ; dans ces conditions, la pensée de l'individu qui transmet agit sur la pensée inconsciente du médium ; celui-ci aurait une faculté d'hémisomnambulisme telle, qu'une partie de l'encéphale accomplirait certaines opérations, sans que le moi en fut averti. Enfin, il faut ajouter que cette transmission de pensée se fait à des degrés divers suivant les individus, dont les uns sont très sensibles et les autres peu.
Si nous applaudissons de tout cœur à l'initiative du savant qui a eu le courage de dire à ses risques et périls ce qu'il croyait être la vérité, nous faisons nos réserves sur sa doctrine. On a trouvé généralement que les faits étaient moins probants qu'il ne
le dit, qu'il fait une part trop belle à l'interprétation ; l'objection capitale, c'est que le calcul des probabilités ne paraît pas fait pour trancher une question de cette nature ; la transmission mentale de la pensée est un de ces phénomènes qui ne peuvent être admis que s'ils sont démontrés par des preuves d'autant plus fortes qu'ils s'éloignent davantage des connaissances établies.
Or, le calcul des probabilités est le plus souvent incapable de fournir une preuve péremptoire ; il produit l'incertitude, l'inquiétude, le doute.
Mais c'est déjà beaucoup d'avoir remplacé par le doute une négation systématique. M. Ilichet aura atteint ce résultat considérable que, désormais, on ne pourra plus rejeter la possibilité de la suggestion mentale par une lin de non-recevoir dédaigneuse.
En même temps que M. liichet, et après lui, M. Pierre Janet et quelques autres poursuivaient des expériences en France, il se fondait en Angleterre une Société, qui s'intitule Society for psychical researches, et qui étudie également la transmission de pensée (1). Cette coïncidence prouve que la question est « dans l'air i . Les résultats des Anglais sont bien surprenants et très supérieurs à ceux de M. Hichet. La moindre conclusion qu'on puisse en tiier est qu'il y a des recherches à poursuivre dans cette voie, et qu'on aurait tort de nier a priori la possibilité de ces phénomènes, parce qu'ils paraissent invraisemblables ou surnaturels.
Si d'ailleurs, nous considérons (2) la question de la suggestion mentale sous son aspect le plus simple, si nous éludions la « lecture de la pensée » en l'absence de tout mouvement expressif voulu, nous nous apercevons vite que nous touchons de très près à des phénomènes qui n'ont point été dédaignés par les physiologistes.
M. Stricker principalement a, dans ces dernières années, insisté sur ce fait qu'il est impossible d'avoir la représentation mentale d'un mot ou d'une lettre sans qu'il se passe un mouvement approprié dans les muscles qui servent à l'articulation de ce mot ou de cette lettre. Ce mouvement, qui constitue déjà la parole extérieure,
(1) On trouvera, dans la Revue philosophique de 1883, 1881 et 1885, des analyses des travaux de cette Société.
(2) Ch. Féré, La question de la suggestion mentale est une question de physiologie (Bull. Soc. Biologie, 1886, p. 429, Rei'ue philosophique, mars 1886, p. 261).