CHAPITRE V
Symptômes de l'hypnose.
Le sommeil hypnotique, quel que soit le procédé par lequel il ait été obtenu, se présente sous des aspects très divers ; tantôt il se dislingue par des caractères somatiques très nets ; c'est alors le grand hypnotisme; tantôt il ne diilère guère du sommeil naturel et on peut le désigner sous le nom de /jeh7 hypnotisme ou hypnose fruste.
Depuis le sommeil naturel jusqu'à l'hypnose la plus profonde, il est possible d'établir une chaîne non interrompue d'états interuK'diaires souvent difficiles à distinguer les uns des autres. La diversité des faits qui montrent cette gradation des états hypnotiques rend compte des discussions qui s'élèvent chaque jour et sont loin de s'épuiser. Chaque observateur, décrivant en toute sincérité le sujet qu'il a sous les yeux, se croit en possession de toute la vérité et se laisse aller à douter des phénomènes qu'il ne retrouve point ; souvent même il les nie, contribuant ainsi à entretenir un scepticisme absolu chez ceux qui n'observent point directement.
Sans vouloir faire une étude critique de ces divergences, nous croyons qu'on peut les rapporter à deux causes principales : 1*^ Vêtat différent des malades qui servent aux expériences; 2" la nature variable des excitations jjar lesquelles on provoque chez ces malades les phénomènes de l'hypnose. Si l'Ét^ole de la Salpètière est parvenue à des résultats qui concordent non seulement entre eux, mais avec ceux d'autres expérimentateurs (Tamburini et Seppili, etc.), c'est qu'elle a eu soin de déterminer avec la dernière précision les conditions somatiques de ses sujets et la nature de ses pi'océdi'S opératoires. Ces deux points renferment toute la
métliode que M. Paul Hicher (1) a résuméo dans les propositions suivantes :
1° Choisir comme matière de l'expérimentation des sujets dont les conditions physiologiques et pathologiques parfaitement connues soient les mcmes ;
2° Soumettre les diverses conditions expérimentales à un déterminisme rigoureux ;
3° Procéder du simple au composé, du connu à l'inconnu.
4" Se mettre en garde contre la simulation ;
5° S'attacher surtout aux cas simples, c'est-à-dire à ceux dans lesquels les différents phénomènes apparaissent avec le plus de netteté et plus isolés les uns des autres ;
G" Rechercher suivant la méthode des nosographcs à classer es divers phénomènes en sc-ries naturelles, de façon à établir, dans ce grand groupe des faits réunis sous le nom d'hypnotisme, plusieurs subdivisions.
Nous accorderons dans notre description la première place à riiynose hystérique, qui non seulement par son importance historique, mais encore par la netteté de ses divisions et l'intensité de ses symptômes, mérite de servir d'introduction à une étude générale de l'hypnotisme. Nous ferons la description isolée de chacun des symptômes hypnotiques, en commençant par les phénomènes neuro-musculaires, qui se révèlent par des signes plus objectifs, et en quelque sorte plus grossiers que les autres ; puis, remplaçant l'analyse par la synthèse, nous présenterons le tableau des divers états nerveux désignés par M. Charcot sous les noms de léthargie, de catalepsie et de somnambulisme ; à ce propos, nous aurons à déterminer la valeur de ces périodes hypnotiques, au sujet desquelles tant de discussions se sont élevées.
Enfin, nous ferons suivre l'étude du grand hypnotisme par celle des formes frustes ; nous nous ellbrcerons de faire une place suivant leur importance à tous ces états divers et de les rattacher les uns aux autres pour arriver à montrer comment les phénomènes de l'hypnotisme sont reliés aux phénomènes physiologiques. Pour nous, en elfel, l'étude de l'hypnotisme ne doit pas être considérée isolément, elle n'offre pas seulement un attrait de curiosité, elle est surtout importante en ce qu'elle permet d'étu-
(1) P. Richcr. — Études cliniques sur la grande hystérie ou hijstéroépilepsie, 2" édi., j885, p. 51?.
HYPEREXCITABILITK NEUKO-MUSCULAir.E 77
(lier sur l'homme les processus physiologiques et en particulier les fonctions cérébrales, et elle est appelée à jouer un rôle considérable en psychologie.
Mais nous n'avons pas l'intention de nous engager, à la suite des auteurs allemands, dans la discussion des théories sur le nK'canisme du sommeil nerveux ; ces théories, qu'elles soient physiques, chimiques ou physiologiques, ne sont étayées par aucune expérience solide, et nous paraissent constituer, jusqu'à nouvel ordre, la métaphysique de l'hypnose. Nous essayerons de donner aux descriptions qui vont suivre les caractères d'une étude purement symptomatique.
HYPEREXCITABILITE NELRO-MUSCliLA IRE
Définition. — Excitation des muscles. — Cet important phénomène constitue, pour M. Charcot et ses élèves, le caractère dominant de la léthargie.
Le malade en léthargie paraît dormir du sommeil le plus profond ; les yeux sont clos ou demi-clos, les paupières frémissantes ; la figure est impassible et n'exprime rien. Le corps est complètement aftaissé, la tète est renversée en arrière, les membres sont pendants et flasques, et quand, après les avoir soulevés, on les abandonne, ils retombent lourdement.
iMais l'examen des muscles de la vie animale montre qu'ils ont acquis la propriété de se contracter sous l'influence d'une excitation mécanique directe, et même de se contracturer, c'est-à-dire, après s'être contractés, de garder fixement la position acquise. C'est là le phénomène désigné par M. Charcot sous le nom d'hyperexcitabilité neuro-nuisculaire (l). Unc^ manœuvre très simple suffit à le mettre en jeu. Par exemple, si l'on malaxe les muscles de la face antérieure de l'avant-bras, le membre se contracture en flexion ; si on excùte l'émincnce thénar, le pouce se porte dans la paume de la main; si on excite les muscles de la face, ceux, par
(1) J. M. Charcot et P. Richer, De l'hyperexcitalnUté iieuro-musculdire (Archives de neurologie, 1881-1882).
exemple, qui se rendent de l'os de la pommelle à la commissure des lèvres, on voit celte commissure se porter en haut et en dehors. On peut dire que tous les muscles striés peuvent répondre de même aux excitations mécaniques, sans excepter ceux qui ne se contractent pas d'ordinaire sous linfluence de la volonté, comme les muscles du pavillon de l'oreille. Les muscles abdominaux et thoraciques ne font pas exception à celle règle : aussi est-il prudent de ne pas s'aventurer dans des expérimentations, de ce genre sur les hypnotiques, sans avoir des connaissances précises en anatomie et en physiologie : il est arrivé à des expérimentateurs maladroits de produire des phénomènes inquiétants par le simple attouchement du larynx ou des insertions du diaphragme.
Pour provoquer les contractures léthargiques, il faut en général une excitation mécanique qui dépasse les limites de la peau, et porte, soit directement sur les muscles, soit sur les tendons, soit sur les nerfs.
Quand au mode d'excitation, il est très divers ; dans la plupart des cas, on peut employer avec un égal succès la friction, la pression, le choc, le massage. Ces manœuvres peuvent être faites indifféremment avec la main ou un corps inerte. L'application d'un aimant à distance sur un groupe musculaire produit les mêmes efl'ets que l'excitation mécanique directe, mais avec plus d'énergie et plus de diffusion (1). Enfin, linlensité de l'excitation a quelque importance, car l'excitation légère produit une contraction, et une excitation plus forte la contracture.
Excitation des muscles de la face. — Les muscles de la face, pendant la léthargie avec hyperexcitabilité neuro-musculaire, se comportent autrement que les autres muscles du corps. On peut les faire contracter en excitant mécaniquement le nerf qui les anime, par exemple le nerf facial au sortir de la parotide, ou le corps même du muscle; mais la contraction ne se transforme pas en contracture permanente ; elle cesse en général avec la pression ; et même, si l'on continue quelque temps l'excitation, l'action s'épuise et le muscle se relâche. Pour fixer la contraction des muscles de la face pendant la léthargie, l'un de nous a imaginé de découvrir les yeux de la malade
(1) Tamburiui et Seppili, Bivista di f'reniafria, 1881, p. 278.