CHAPITRE VI
Les périodes hypnotiques.
Essai nosographique de M. Charcot. — La catalepsie. — La léthargie. Le soninaml)ulisme. — Siyniiication des trois états. — Leurs variations. Les états intermédiaires.
Les différents phénomènes qui forment la symplomatologie de l'hypnotisme peuvent soit exister isolément, soit se présenter associés dans un certain ordre, ^l. Charcot et ses élèves ont observé que chez les grandes hystériques ces symptômes ont une tendance à former trois groupes distincts. Nous croyons devoir résumer ici l'essai nosographique de M. Charcot (1).
ESSAI d'une distinction KOSOGRAPmQLE DES DIVERS ÉTATS NERVEUX COMPRIS SOUS LE NOM DHVPNOTISME
« Les phénomènes si nombreux et si variés qui sobservent chez, les sujets hypnotisés ne répondent pas à un seul et même état nerveux. En réahtc', l'hypnotisme représente cliniqucment un groupe naturel, comprenant une série d'étals nerveux, ditférents les uns des autres, chacun deux saccusant par une symplomatologie qui lui appartient en propre. On doit, par conséquent, suivant en cela l'exemple des nosographes, s'attacher à bien définir, d'après leurs caractères génériques, ces divers états nerveux, avant d'entrer dans l'étude plus approfondie des phénomènes qui relèvent de chacun d'eux. C'est faute d'avoir spécifié, au préalable, l'état particulier du sujet chez lequel ils ont relevé une observation, que divers observateurs arrivent trop souvent à ne point s'entendre et à se contredire les uns les autres sans motifs suffisants.
(1) Comptes rendus dr IWcad. des scunices, 1882.
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« Ces dillérenls états, dont l'ensemble représente toute la symptomatologie de l'hypnotisme, semblent pouvoir être ramenés, suivant M. Charcot, à trois types fondamentaux, à savoir : 1" létal cataleptique; 2" l'état léthargique et 3*" l'état de somnambulisme provoqué ; chacun de ces étals, comprenant d'ailleurs un certain nombre de formes secondaires et laissant place pour les états mixtes, peut se présenter d'emblée, primitivement, isolément; ils peuvent encore, dans le cours d'une même observation, chez un même sujet, se produire successivement, dans tel ou tel ordre, au gré de l'observateur, par la mise en œuvre de certaines pratiques. Dans ce dernier cas, les divers états signalés plus haut représentent en quelque sorte les phases ou périodes d'un môme processus.
« Laissant de côté les variétés, les formes frustes, les états mixtes, on devra se borner, dans cet exposé, à indiquer d'une façon sommaire, les traits les plus généraux de ces trois états fondamentaux qui dominent en quelque sorte la symptomatologie si complexe de 1 hypnotisme.
« {"^ Etat cataleptique. — H peut se produire : a, primitivement, sous l'influence d'un bruit intense et inattendu, d'une lumière vive placée sous le regard, ou encore, chez quelques sujets par la fixation plus ou moins prolongée des yeux sur un objet quelconque, etc. ; — b, consécutivement à l'état léthargique lorsque les yeux, clos jusque-là, sont, dans un lieu éclairé, découverts par l'élévation des paupières. — Le sujet cataleplisé est immobile ; il paraît comme fasciné. Les yeux sont ouverts, le regard fixe ; pas de clignement des paupières ; les larmes s'accumulent bientôt et s'écoulent sur les joues. Assez fréquemment anesthésie de la conjonctive et même de la cornée. Les membres et toutes les parties du corps gardent souvent pendant un temps fort long les positions, les attitudes même les plus difficiles à maintenir, qu'on leur a communiquées. Ils paraissent dune grande légèreté lorsqu'on les soulève ou les déplace, et l'on n'éprouve aucune résistance à les fléchir ou à les étendre. La « ftexibilitas cerea », et ce que l'on appelé « la raideur du mannequin des peintres » , n'existent pas. Les réflexes tendineux sont abolis. Lhyperexcilabilité ne uro -musculaire fait défaut. — ^ H y a analgésie complète, mais certains sens conservent du moins en partie leur activité (sens musculaire, vision, audition). — Cette persistance de lacti-
CATAf.EPSIE, LKTIIAPxGIE 115
vilé sensorielle permet souvent d'impressionner de diverses faeons le sujet catalepli(}ue et de développer eliez lui, par voie de suggestions, des impulsions automatiques et de provoquer des liallueinations. Lorsqu'il en est ainsi, les attitudes fixes artifieiellement imprinK-es aux mendjres ou d'une façon plus générale aux diverses parties du corps font place à des mouvements plus ou moins complexes, parfaitement coordonnés, en rapport avec la nature des hallucinations et des impulsions provoquées. Abandonné à lui-même, le sujet retombe bientôt dans l'état oii il était placé au moment où on l'a impressionné par suggestion.
« 2'^ Etat léthavi/ique. — Il se manifeste: a, primitivement sous linfluence de la fixation du regard sur un objet placé à une certaine distance ; b consécutivement à l'état cataleptique, par la simple occlusion des paupières, ou par le passage dans un lieu parfaitement obscur.
« Fréquemment, au moment où il tombe dans l'état lélhargique, le sujet fait entendre un bruit laryngé tout particuUer, en même temps qu'un peu d'écume se montre aux lèvres. Aussitôt il s'affaisi-:e,dans la r(''solution, comme plongé dans un sonnneil profond.
— 11 y a analg(''sie complète de la peau et des membranes muqueuses accessibles. Les appareils sensoriels conservent cependant parfois un certain degré d'activité ; mais les diverses tentatives qu'on peut faire pour impressionner le sujet par voie d'intimidation ou de suggestion restent le plus souvent sans effet.
— Les membres sont mous, flasques, pendants, et, soulevés, ils retombent lourdement lorsqu'on les abandonne à eux-mêmes. Les globes oculaires sont, au contraire, convulsés, les yeux clos ou demi-clos, et l'on observe habituellement un frémissement presque incessant des paupières. — Les réflexes tendineux sont exagérés ; Ihyperexcitabilité neuro-musculaire est toujours présente, bien qu'à des degrés divers. Elle peut être générale, c'està-dire s'étendre à tous les muscles de la vie animale, face, tronc, membres, ou au contraire, partielle, c'est-à-dire occuper seulement les membres supérieurs, par exemple, à lexclusion de la face. Le phénomène en question est mis en évidence en excitant mécaniquennnil par pression, à laide dun bâton, d'un manche de plume, par exemple, le tronc d'un nerf : alors les muscles qui sont tributaires de ce nerf entrent en contraction.
« Les muscles eux-mêmes peuv<'nt être directement excités de la
même façon sur les membres, le tione, au cou, les excitations un peu intenses et prolongées déterminent la contracture des muscles mis en jeu ; à la face, au contraire, les contractions sont passagères, elles ne s établissent pas à létat de contracture durable. Les contractures se produisent encore sur les membres, par le fait de la percussion répétée des tendons. Ces contractures produites, soit par lexcitation des nerfs ou des muscles, soit par la percussion exercée sur les tendons, se résolvent rapidement sous linlluence de l'excilation des muscles antagonistes.
« Chez le sujet plongé dans létat léthargique, on peut, ainsi quon la dit plus haut, développer instantanément létat cataleptique, lorsque, dans un lieu éclairé, on met lœil à découvert en soulevant les paupières supérieures.
« 3° Etat de somnambulisme provoqué. — Cet état peut être déterminé directement, chez certains sujets, par la fixation du regard, et aussi par diverses pratiques qu'il est inutile d'énumérer ici. On le produit à volonté chez les sujets plongés au préalable, soit dans létat léthargique, soit dans létat cataleptique, en exerçant sur le vertex une simple pression ou une friction légère. Cet état paraît correspondre plus particulièrement à ce qu'on a appelé le sommeil magnétique.
« Les phénomènes très complexes quon peut observer dans cette forme se soumettent difficilement à lanalyse. Ils ont été, pour beaucoup d'entre eux, })roYisoirement relégués sur le deuxième plan dans les recherches faites à la Salpêtrière. On s'est attaché surtout à déterminer, autant que possible, les caractères qui séparent l'état du somnambulisme des états léthargique et cataleptique, et à mettre en évidence la relation qui existe entre ce troisième état et les deux autres.
« Les yeux sont clos ou demi-clos ; les paupières se montrent en général agitées de frémissements ; abandonné à lui-même, le sujet parait endormi, mais même alors la résolution des membres n'est pas aussi prononcée que lorsqu'il s'agit de l'état léthargique. L'hyperexcitabilité neuro-musculaire, telle qu'elle a été définie plus haut, n'existe i)as, ou autrement dit, l'excitation des nerfs, des muscles eux-mêmes, ou encore la percussion des tendons ne détermine pas la contracture. Par contre, on peut, j)ar diverses manœuvres, entre autres à laide de légers attouchements promenés à plusieurs reprises sur la surface d'un membi'c (passes), ou
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encore, à l'aide d'un souffle h'ger dirigé sur la peau, développer dans ce membre une rigiflit('' qui diffère de la contracture liée à l'hyperexcitabilité musculaire, en ce qu'elle ne se résout pas comme celle-ci, par l'excitation mécanique des antagonistes, et de l'immobilité cataleptique par la résistance même (pi'on rencontre au niveau des jointures lorsque l'on essaye d'imprimer au membre raidi un changement d'attitude {flexibilitas cerea). Pour la distinguer de l'immobilité cataleptique proprement dite, l'on propose de désigner cette rigidité particulière à l'état somnambulique, sous le nom de rigidité cataleptoïde ; on pourrait encore l'appeler pseudo-cataleptique.
« Il y a analgésie cutanée, mais en même temps hyperacuité fort remarquable de certains modes de 4a sensibilité de la peau, du sens musculaire et de quelques-uns des sens spéciaux (vue, ouïe, odorat). Il est, en général, facile, par voie d'injonction ou de suggestion, de déterminer chez le sujet la mise en jeu d'actes automatiques très compliqués ; on assiste alors aux scènes du somnambulisme artificiel proprement dit.
« Lorsque chez un sujet amené à l'état somnambulique, on exerce à l'aide des doigts appliqués sur les paupières, une légère compression des globes oculaires, l'état léthargique avec hyperexcitabilité neuro-musculaire peut remplacer l'état somnambulique ; si, au contraire, relevant les paupières, on maintient, dans un lieu éclairé, les yeux ouverts, l'état cataleptique ne se produit pas. »
Cette description, est-il besoin de le dire, a été faite d'après nature, et il existe presque constamment à la Salpêtrière des malades chez lesquelles il est facile de constater les trois états, avec; tous leurs caractères. Pour retrouver ces états chez un sujet neuf, il faut se placer dans les mêmes conditions que les expérimentateurs de la Salpêtrière ; ces conditions, nous les avons déjà signalées, elles sont au nombre de deux : 1° il faut opérer sur le même genre de sujets, c'est-à-dire sur des hystéro-épileptiques ; 2" il faut employer les mêmes procédés opératoires, c'est-à-dire les procédés les plus simples, fixation du regard, pression du vertex, rayon électrique, etc. Tout changement introduit dans une de ces deux conditions allère les conditions des expériences et par conséquent modifie les résultats.
11 faut admettre que, même en agissant sur des hystéro-épi-
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leptiqiies, on olMiondrait des résultats ditt'érents de ceux de I\I. Charcot, si on soumettait les malades à un tnodiis operandi durèrent, si, en d'autres termes, on leur donnait une éducation hypnotique dillërenle.
C'est là un fait que nous avons eu fréquemment loccasion de relever dans nos recherehes ; il nous a paru d'autant pins sig^nificatif, que nous opérions sur des sujets de la même catégorie que ceux qui avaient servi à établir la doctrine des trois étals. Citons quelques exenqilcs. L'ouverture des yeux n'est pas, comme on pourrait le croire, un symptôme nécessaire de la catalepsie. >'ous avons vu que si on pi'oduit une hémicatalepsie et uni' hémiléthargie, et qu'on transfère ces deux hémi-états, on obtient une moitié du corps cataleptique bien que l'œil correspondant reste fermé. La catalepsie les yeux fermés peut donc exister dans le grand hypnotisme. De même, il est possible de provoijucr chez les mêmes sujets une hHhargie profonde dans laquelle il ne reste plus trace d'hyperexcitabilité musculaire. Nous avons constaté qu'en approchant un aimant du hras d'une malade dormant du sommeil naturel, ou du vertex d'une malade plongée en léthargie, on produit un état nouveau qui n'a de commun avec la léthargie décrite plus haut que la résolution des muscles ; l'excitation mécanique des nerfs, des muscles et des tendons, la pression des zones hypnogènes ou hystérogènes, restent complètement inefficaces ; l'ouverture forcée des paupières ne produit aucun changement; la respiration est insensible, rinsensibiUté complète, c'est vraiment l'image de la mort. 31. Pitres (1) a eu l'occasion d'observer im état de léthargie aussi profonde chez une de ses malades qui était sujette à des attaques spontanées de sommeil. Quand son attaque la surprenait pendant la léthargie avec hyperexcitabilité, cette phase de l'hypnose devenait plus profonde, et toute réaction musculaire disparaissait. Enfin, nous l'avons déjà remarqué, l'hyperexcitabilité neuro-musculaire n'est pas un signe exclusif de la léthargie ; souvent chez les grandes hypnotiques on peut [provoquer pendant létat de veille des contractures dont la précision ne le cède en rien à celle de la léthargie.
Ces faits prouvent seulement que le complexus symptomatique
(1) Des zones hijpiiofjî'iit's, p. 05.