SIMULATION
pas de peine ù déjouci- la fraude. Mais la question est de savoir si la simulation d'un sujet suggestible ne peut pas faire tout ce que fait la suggestion.
Prenons l'exemple le plus important. Par suggestion, on peut donner à quelques sujets des paralysies motrices ; est-ce (pie le sujet ne pourrait pas, dans le but de tromper lopéraleur, simuler une paralysie motrice ? Et est-ce que cette paralysie simulée présenterait les mêmes caractères objectifs que la paralysie suggérée? Nous croyons que le fait est possible , car en somme, dans les paralysies par suggestion, la véritable cause de l'impotence fonctionnelle, c'est l'idée d'une paralysie ; dès loi's, que cette idée provienne de la suggestion de l'opérateur ou de la simulation du sujet, peu importe; l'essentiel, c'est qu'elle soit suftisamment intense pour produiie des troubles de la molilité. C'est ainsi que, selon nous, les phénomènes simulés peuvent, dans certains cas, se confondie absolument avec des phénomènes réels.
Cette question de la simulation chez un individu suggestible n'est à vrai dire qu'un des aspects dune autre question beaucoup plus grande : celle de l'action de la volonté sur les phénomènes de la suggestion. Un individu suggestible peut-il créer en lui, modifier et détruire de sa pleine volonté des effets comparables à ceux que la suggestion développe? Les faits que nous connaissons nous permettent de répondre affirmativement. Nous avons vu des malades qui peuvent faire l'appel volontaire de l'image hallucinatoire à l'état de veille ; en regardant une feuille de papier blanc avec attention, ils y déterminent l'apparition d'une couleur quelconque, rouge, bleu, vert, etc.; la couleur évoquée apparaît avec assez de nettet('' pour donner naissance consécutivement à une couleur comph-mentaire, dont le sujet indique très exactement le nom." C(; remarquable phénomène de visualisation diffère de Ihallucinalion provoquée en un point : c'est qu'il exige un effort volontaiie de vingt secondes à une minute, tandis que l'hallucination suggérée naît presque instantanément. Nous avons rencontré un second exemple de suggestions volontaires dans les paralysies psychiques. Une malade à qui l'on a donné une paralysie complète du bras arrive à s'en débarrasser elle-même au bout de cinq minutes deftorts volontaires pour remuer le membre paralysé.
La suggestion inconsciente. — Nous navons pas encore ou loccasion de parler de cette dernière espèce de suggestion qui a une tendance à s'introduire, connue un pai'asite, dans les suggestitms volontaires de l'expérimentateur, et qui en dénature complètement les résultats. II faut savoir que <'ertaines hystériques, une fois endoimies, deviennent des sujets si sensibles, des réactifs si délicats, qu'aucun mot prononcé ou aucun geste esquissé devant elles n'est perdu ; elles voient tout, elles entendent tout, et elles retiennent tout comme des appareils d'enregistrement perfectionnés. Il peut donc arriver, et il arrive en fait, que lopérateui* (|ui cherche à obtenir un résidlat quelconque mette le sujet sur la voie par un mot ou un geste imprudent. Supposons que l'expérimentateur ait provoqué une hallucination visuelle ; il veut ensuite examiner si ce trouble sensoriel a pi'oduit une modification dans la sensibilité des téguments de l'œil , qui, avant l'expérience, étaient insensibles. Avant de faire cet examen, il dit à un des assistants : je vais voir si la cornée et la conjonctive sont devenues sensibles. La malade a entendu ce mot ; et dès lors, il pourra arriver, non pas à coup sûr, mais assez facilement , (pie ces mots entendus par le sujet lui suggèrent dii'ectement le symptôme que l'on cherche, de telle sorte que l'expérimentateur sera exposé à prendi"e pour un elfet de l'hallucination ce qui n'est qu'un effet de suggestion. Le sujet sera d'aussi bonne foi que l'opérateur, il n'y aura pas eu de simulation, et cependant l'erreur qu'on peut commettre est considérable.
Ce danger de la suggestion inconsciente n'existe pas à tous les degrés de Ihypnose, chez les grands hypnotiques ; il est moindre pendant la léthargie et pendant la catalepsie ; quelquefois même, chez certains malades, on ne 1 y trouve pas, ces phases étant complètement fermées à toutes les espèces de snggestions. Le domaine d'élection d<' la suggestion inconsciente est dans le somnambulisme. Quand l'opérateur a devant lui une somnambule, il doit toujours songer à cette cause d'erreur ; c'est à lui à s'en garantir. Les preuves morales tirées de l'honoiabilité du sujet ne servent à rien, puisqu'il ne s'agit pas de simulation. L'opérateur fera bien d'expérimenter en silence, de prépai'cr les expériences en dehors de la présence du sujet, et de les exécuter devant un petit nombre de témoins. Un ou deux suflisent. A ce propos, nous ne saurions assez répéter qu'il n'y a que les premières
SUGGESTION INCONSCIENÏK 143
expériences qui soient probantes, car ce sonl à la rigueur les seules qui soient pratiquées sur un sujet vierge, à l'abri de la suggestion inconsciente. A mesure qu'une expérience se répète, il se rencontre des assistants qui font des commentaires à haute voix ; ils produisent à leur insu des suggestions qui peuvent altérer la pureté du phénomène ; ce quon obtient ainsi perd une grande partie de sa valeur. Outre cette cause d'erreur, il y en a une autre ; c'est qu'à la seconde expérience le sujet se rappelle la première ; si par exemple on a produit une fois tel phénomène chez le sujet en employant tel agent, il pourra arriver que la se<'onde fois, la présence de cet agent ou simplement son simulacre produise un rappel de sensation (jui troublera l'expérience actuelle.
Pour toutes ces raisons et pour bien d'autres encore, nous avons toujours pris soin de donner dans nos publications sur l'hypnotisme les résultats de la première expérience, quoique ces résultats fussent souvent beaucoup moins nets et moins parfaits que les suivants.
Nous croyons que l'opéi'aleur qui suit les i-ègles de méthode que nous venons de tracei-, qui détermine exactement la condition physique et mentale de ses sujets, qui prend des mesures pour éliminer complètement la simulation et la suggestion inconsciente, obtiendra des résultats que tout le monde pourra vérilier.
Il est un dernier précepte qu'il ne faut pas perdre de vue, ni dans la recherche des faits, ni dans l'exposition des expériences : c'est de rapprocher les phénomènes de suggestion des faits qui sont déjà connus et qui font partie de la science positive.
Un grand nombre d'expérimentateurs ont oublié ce précepte de bon sens, et les pages qu'ils ont écrites sur la suggestion ne sont qu'un recueil d'anecdotes amusantes, qui semblent faites plutôt pour picjuer la curiosité que pour instruire. M. Paul Janet a signalé avec force les graves conséquences de cette omission :
« Ce qui nous a frappé dans les écrits les plus récents qui ont été publiés sur la matière de la suggestion et qui étaient tous plus ou moins destinés au public (conférences, lectures, articles de Revue, etc.), c'est qu'au lieu de s'appuyer tout d'abord sur les faits les plus élémentaires et les plus grossiers (comme s'ils étaient par tro[) connus, tandis qu'ils sont absolument ignorés), on a sui'lout cherché à mettre en relief les faits les plus extraordinaires
et les plus saisissants i)Our rimagination. Kicn de plus facile à comprendre. Celui qui s'adresse au i)ubli(; cherche surtout le succès : il aime bien sans doute la vérité pour elle-même ; mais il n'est pas fâché non plus que la vérité soit pour lui un moyen de faire de l'eflet. Plus il prépare son auditoire ou son lecteur, plus l'effet est affaibli ; moins il le prépare, plus l'effet est grand. Cette tendance à metire surtout en relief l'extraordinaire et l'inattendu, excellente au point de vue littéraire et dramatique, a beaucoup d'inconvénients au point de vue scientifique : car, d'un côté, l'étonnement, quand il est trop violent, incline l'esprit au scepticisme et éloigne de l'examen. Ce qui a si longtemps éloigné du magnétisme les esprits éclairés, c'est précisément le merveilleux et le mystérieux. Or, quoique les faits nouveaux s'appuient ou croient s'appuyer sur une méthode vraiment scientifique, cependant leur ressemblance avec ceux du magnétisme tend à produire uue disposition analogue, c'est-à-dire une disposition à l'éloignement et à l'hostilité. En même temps, par un effet réciproque et contraire et qui n'est pas moins fâcheux, il arrive que chez d'autres peisonnes ces phénomènes singuliers dont on ne devine pas la cause apparaissent avec le même prestige d'inconnu et de mystérieux que les phénomènes du magnétisme. Les uns conduisent aux autres ; et le public, qui n'est pas versé dans les méthodes scientifiques, confond bien vite tous les domaines, de sorte que l'on retombe dans le mal que l'on aurait voulu éviter (l). »
La méthode à suivre consiste, comme nous l'avons dit, à montrer tout d'abord que la suggestion n'est pas un phénomène à part dans l'histoire de l'intelligence, un fait isolé qui ne se rattache à i"ien, qui ne s'explique par rien et qui reste suspendu en l'air. Il faut insister sur les rapports si étroits qui relient les phénomènes suggérés aux faits dc-jà admis et faisant partie de la science positive ; il faut faiie voir clairement (|ue les premiers se rattachent aux derniers, dont ils ne sont qu'une exagération et une déviation pathologique.
jNous aurons à ce sujet à faire des parallèles nombreux entre les faits de suggestion et les faits de psychologie, de physiologie et d'aliénation mentale. L'étude compai'ée de la suggestion et des phénomènes psychologiques nous montrera que l'hypnotiiiue
(i) Renie politique et littéraire, août 1.S81.