CHANGEMENTS DE PERSONNALITÉ
En voici quelques-unes : sous l'influence de la suggestion, M™" A, respectable mère de famille, subit les métamorphoses suivantes : En paysanne. — {Elle se frotte les yeux, s'étire.) « Quelle heure est-il ? Quatre heures du matin ! » {Elle marche comme si elle faisait trainer ses sabots.) <( Voyons, il faut que je me lève ! Allons à l'étaljle. Hue ! la Rousse ! allons, tourne-toi... » {Elle fait semblant de traire une vache.) « Laisse-moi tranquille, Gros-Jean. Voyons, Gros-Jean, laisse-moi tranquille, que je te dis! quand j'aurai fini mon ouvrage... •» En actrice. — {Sa figure jirend un aspect souriant, au lieu de Vair dur et ennuyé qu'elle avait tout à Vheure.) « Vous voyez bien ma jupe. Eh bien ! c'est mon directeur qui l'a fait rallonger. — Ils sont assommants, ces directeurs. Moi, je trouve que plus la jupe est courte, mieux ça vaut. Il y en a toujours trop. Simple feuille de vigne. Mon Dieu, c'est assez. Tu trouves aussi, n'est-ce pas mon petit, qu'il n'y a pas besoin d'autre chose qu'une feuille de vigne ? Regarde donc celte grande bringue de Lucie, en a-t-elle des jambes, hein ! Dis donc, mon petit {elle se met à rire), tu es bien timide avec les femmes ; tu as tort. Viens donc me voir (juelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite, et apporte-moi quelque chose. » En prêtre. — {Elle s'imayine être l'archevêque de Paris; sa figure prend un aspect très sérieux; sa voix est d'une douceur mielleuse et traînante.) {A part.) « II faut pourtant que j'achève mon mandement ». {Elle se p)rend la tête et réfléchit.) {Haut) « Ah ! c'est vous, monsieur le grand vicaire ; que me voulezvous ? Je ne voudrais pas être dérangé... Oui, c'est aujourd'hui le premier janvier, et il faut aller à la cathédrale... Toute cette foule est bien respe(,'tueuse, n'est-ce pas, monsieur le grand vicaire ? Il y a beaucoup de religion dans le peuple, quoi qu'on fasse. Ah ! un enfant ! qu'il approche je vais le bénir. Rien, mon enfant. » {Elle lui donne sa bague {imaginaire) à baiser. Pendant toute cette scène, avec la main droite, elle fait à droite et à gauche des gestes de bénédiction). Maintenant j'ai une corvée ; il faut que j'aille présenter mes hommages au pi'ésident de la R(''publique... Monsieur le président, je viens vous offrir tous mes Vfeux. L'Église espère (pie vous vivrez de longues années ; elle sait (lu'elle n'a rien à craindre, malgré de cruelles attaques, timt qu'à la tète du gouvernement de la République se trouve un
parfait honnête homm(>. » {Elle se tait et semble écouter avec attention.) [A part.) « Oui, de l'eau bénite de cour. Eniin ! Prions ! » [Elle s'agenouille).
Nous avons eonstati'^ quelques phénomènes du même geni-e, mais sous une forme moins développ<''e. Un jour nous disons à X... qu'elle est devenue M. F...; après quelque résistanee, elle aecepte cette suggestion. Au réveil, elle n(^ voit pas M. F... qui est présent, elle imite; son allure, et fait le geste de mettre ses deux mains dans son tablier d'hôpital (liallueinatoire). De temps en temps elle porte les mains à ses lèvres comme pour friser la moustache, et regarde devant elle avec assurance. Mais elle ne parle guère. Nous lui demandons : Connaissez-vous X... ? Elle hésite un instant, puis dit en haussant les épaules avec mi'pris : Ah ! oui, c'est une hystérique. — Que pensez-vous d'elle ? — C'est une mauvaise tête.
Il est assez difficile de déterminer la nature psychique de ces transformations de la personne. A notre avis, ces phénomènes sont plus compliqués que l'hallucination , ils constituent un véritable délire. D'ailleurs un g'rand nombre d'hallucinations hypnotiques, par exemple celles de l'ouïe, ont une tendance à provoquer secondairement un délire en rapport avec leur caractère.
On peut varier la forme de la suggestion hallucinatoire. Nous avons étudié tout d'abord les hallucinations actuelles, qui se réalisent au moment même oîi la suggestion est donnée. Il est possible, chez certains sujets, de crc'er des hallucinations à longue échéance, devant se réaliser dans un certain nombre de jours ou de semaines, ou même de mois. La simple affirmation sulfit à produire cette expérience : « Demain, dit-on au sujet, lorsque vous entrerez dans cette pièce, vous verrez un corbeau perché sur la table. — Dans deux mois, le premier janvier prochain, vous me verrez entrer dans votre chambre poiu' vous souhaiter la bonne année. » Revenu à l'état normal le sujet ne se rappelle rien ; la suggestion qu'on a déposée dans son esprit y dort jusqu'au moment fixé pour le rc'veil. Nous reviendrons plus loin sur ces expériences.
A l'inverse, on peut donner des hallucinations rétroactives, qui sont d(î véritables hallucinations de la mémoire. On incuhpu! au sujet l'idée qu'à un moment quelconque de sa vie passée, il a été témoin d(! tel fait, (ju'il a vu par exemple un vieillard qui habile
IIALLICIINATIONS UNILAÏKRALES DE LA VIE 161
dans la même maison que lui conimeltre un acte de violence sur une jeune fille (Hernheini) : on peut, avec une sugi«estion précise, donner au sujet un souvenir aussi intense, aussi détaillé que la réalité même. On comprend à quelles graves conséquences ces expériences pourraient conduire au point de vue médicolégal.
Hallucinations unilatôrales. — Les hallucinations dont il a été question jusqu'ici sont bilatérales ; tous les sens sont d'accord pour tromper le sujet ; ce que l'œil voit, la main le touche, l'oreille l'entend.
On peut, par suggestion, donner à un sujet une hallucination unilatérale, lui montrer par exemple un objet imaginaire qui ne sera visible que dun œil. C'est M. Dumontpallier qui a h; premier étudié ce phénomène, fréquent dans l'aliénation mentale. On peut le produire de plusieurs façons. Par exemple, on suggère à la malade un polirait sur un carton blanc, et on lui dit en lui ouvrant l'œil droit seulement : ( Vous voyez le portrait », et en fermant cet œil et ouvrant le gauche : « Vous ne voyez plus rien. » Au réveil, l'hallucination persiste, localisée dans lœil droit. La malade voit le portrait de l(eil droit; pour Iceil gauche, le carlon est complètement blanc. Ainsi faite, l'expérience est assez simple. IM. Dumontpallier la conqdiqui'e en doimant à chacun des deux organes symétriques, à cha(jue (jei!, ou à chaque oreille, une hallucination d'un caractère dilférent. Ainsi, après avoir placé la malade dans l'état de somnaml)ulisme, il lui dit à l'oreille droite (piil fait beau et que le soleil brille, pendant qu'une^ autn^ personne lui dit à l'oreilh^ gauche qu'il pleut. Du côté droit, le sujet sourit, tandis qu'à gauche, l'abaissement de la commissure labiale traduit le désagiément que cause le mauvais tenq^s. Puis continuant l'expérience, et faisant intei'venir la vue et l'ouïe, on décrit à l'oreille droite le tableau d'une fête champêtre à laquelle prennent part des jeunes fdles et des jeunes gens. Ce tableau, qui est perçu par l'hémisphère cérébral gauche, se traduit par le sourire sur la moitié droite du visage, tandis qu'à gauche le visage exprime l'émotion qua causée l'imitation de l'aboiement d'un chien à l'oreille gauche. Cette expression si opposée des deux moitiés du visage est, j)arait-il, des plus saisissantes. Ces hallucinations bilatérales dillérenles, qu'on observe parfois aussi chez les aliénés, otlrent un grand inlc'i'êt au point de vue psychologique ; on peut BiMCT et Fi;m;. 11
les considérer, d'après M. Dumontpallicr, comme une preuve de l'indépendance fonctionnelle des deux hémisphères cérébraux (1).
Dans cet ordre d'idées, nous relèverons un nouveau fait, que nous avons observé maintes fois.
Snpposons qu'on ait imposé au sujet l'idée qu'avec l'œil droit seulement il voit en rouge un carton blanc ; s'il regarde le (nirton avec l'œil droit en fermant l'œil gauche, le carton paraît rouge vif; s'il le regarde avec les deux yeux simultanément le carton paraît rose. Cette dégradation de la couleur vient probablement de ce que la sensation de blanc reçue par l'œil gauche exerce sur l'hallucination de l'œil droit une sorte d'action réductrices Et alors on peut rapprocher de cette expérience les deux autres faits suivants : Si on regarde un carré rouge avec un seul œil et que l'autre œil fixe une surface blanche, la sensation de rouge persiste, mais elle subit de temps en temps une éclipse et paraît recouverte par un nuage blanc. Si on obtient dans un aMl une image rouge consécutive, provenant de la fixation d'un carré vert, et qu'on ouvre l'autre œil sur une surface blanche, l'image consécutive; monoculaire ne tarde pas à seffacer. L'expérience de l'hallucination unilatérale de couleur lient le milieu entre les deux autres ; l'image hallucinatoire du rouge est affaiblie par la sensation de blanc reçue par l'autre œil ; mais elle n'est pas autant all'aiblie que l'image consécutive, et elle l'est davantage que la sensation réelle. Sauf ces différences accessoires d'intensité, les trois phénomènes paraissent se ramener à un fait unique que l'on a étudié en optique physiologique sous les noms de concurrence ou A' antagonisme des deux champs visuels.
Ce n'est pas tout ; si l'on suggère que le carton est rouge pour l'œil droit et vert pour l'œil gau(*he, le résultat se complique ; chez les malades qui ont servi à nos recherches, nous n'avons pas observé le mélange des deux couleurs suggérées, mais une sorte de lutte ; d'abord le carton est vu rouge, et un instant après il devient vert : cette alternance des deux teintes paraît fatiguer et brouiller la vue de la malade. Il semble que cette seconde expérience s'explique connue la ])remière, jiar un antagonisme des deux champs visuels. Ileporlons-nous en eilel à l'c'lat normal.
(1) Socii'lé de biologie 1882, p. 786. — Bérillon, De V indépendance fonctionnelle des deux Mnmphères cén'braitx, thèse de Paris, 1884, p. 175 et seq.