HALLUCINATION DU PORTRAIT
versée, ni même inclinée. Si on renverse le carton suivant ses faces, le portrait nest plus vu. Si on le renverse suivant ses bords, le portait est vu la tète en bas. Jamais Ihypnotique n'est pris en défaut ; qu'on lui couvre les yeux, que l'on se place derrière elle, pendant que Ion change les positions de l'objet, les réponses sont toujours parfaitement conformes à la localisation primitive.
Une expérience imaginée par l'un de nous (1) précise encore davantage ce fait. Sur une feuille de papier blanc, nous plaçons une carte également blanche ; avec une pointe mousse, mais sans toucher le papier, nous suivons le contour du carton en suggérant l'idée d'une ligne tracée en noir. Quand le sujet est réveillé, nous lui demandons de plier le papier suivant ces lignes fictives ; il tient le papier à la distance où il était au moment de la suggestion, et il le plie en formant un rectangle exactement superposable à la carte.
M. Charcot a souvent répété devant ses auditeurs une curieuse expérience qui, au fond, ressemble à la précédente. On suggère à un sujet la présence d'un portrait sur un carton blanc, que l'on confond ensuite avec une douzaine de cartons tous semblables, au moins en apparence. Au réveil, on prie le sujet de parcourir cette collection de cartons ; il le fait sans comprendre pourquoi ; puis, quand il aperçoit le carton sur lequel on avait placé le portrait, il y retrouve ce portrait imaginaire.
Toutes ces expériences paraissent supposer que l'image hallucinatoire provoquée chez le sujet par suggestion verbale ne reste pas vague et flottante dans son cerveau; il est probable, ainsi que l'un de nous l'a montré (2), que cette image s'associe à un point de repère extérieur, par exemple à un point, à un grain, à un détail quelconque du carton blanc qu'on lui a montré en faisant la suggestion; et c'est cette association de l'image cérébrale avec un point extérieur qui explique la série de faits que nous venons de résumer.
Un détail de ces expériences est bien significatif. Au lieu de remettre le paquet de cartons entre les mains de rhy|)noli(iue, montrons-lui le portrait imaginaire en le tenant à environ deux
(1) Ch. Féré, les Hypnotiques hystériques considt'rées comme sujets d'expérience, etc., Paris, 1883.
(2) A. Binet, V Hallucination (Revue philosophique, avril et mai 1884).
168 LE MAGNÏrnSME AMMAL
mètres de ses yeux. A celte distance, le carton parait tout blanc, tandis qu'une photographie réelle paraîtrait grise. Si on rapproche progressivement le carton, le portrait imaginaire finit par apparaître, mais il faut qu'il soit beaucoup plus rapproché qu'une photographie ordinaire, pour que la malade en reconnaisse le sujet. Cette particularité s'explique très bien avec la supposition que l'image hallucinatoire est évoquée par la vision des points de repère, et que ces points ne sont visibles qu'à une courte distance. De même, si on place unefciuiUe de papier de soie sur le carton, la malade ne voit pas le portrait à travers. En faisant regarder le carton avec une lorgnette on permet à la malade de reconnaître son hallucination à une distance où elle ne la perçoit pas à l'œil nu. Cette dernière expérience qui a l'air paradoxal comporte la même interprétation que la précédente.
En somme, sans aller au fond des choses, on peut résiuner tout ce qui précède dans une formule unique : « L'objet imaginaire, qui figure dans V hallucination, est perçu dans les mêmes conditions que s'il était réel. »
Cette formule nous a servi de guide pour toute une s(>rie d'expériences nouvelles, qui ont été faites sur l'hallucination visuelle, en cherchant à la modifier par des instruments d'optique. Nous allons indiquer les résultats les plus importants de ces recherches d'optique hallucinatoire (le mot est de M. Paul Janet).
L'origine de ces recherches se trouve dans une expérience ancienne du physicien anglais lirewster. Voici en quoi elle consiste. On sait qu'à l'état normal, si on presse avec le bout du doigt sur l'œil, de façon à le dévier de sa position normale, et qu'en même temps on regarde fixement un objet extérieur, cet objet est dédoublé ; on en voit deux au lieu d'un. Brewster réussit à répéter cette expérience snr un malade qui avait des hallucinations visuelles; en pressant sur l'œil du malade, il dédoubla l'objet imaginaire que celui-ci regardait. Cette curieuse expéiience fut répétée dans des circonstances analogues par un étudiant halluciné, à ce que rapporte le D' Paterson. Cet étudiant, en traversant un jardin, aperçut un fantôme drapé d'im large manteau bleu qui se tenait sous un arbre, à peu de distance. Désirant vérilier l'expérience fameuse de Breswter, l'étudiant pressa le globe d'un de ses deux yeux, sans autre résultat que de rendre simplement la figure moins distincte. Mais en regardant obliquement, il vit la
figure double et de grandeur naturelle. L'observation a été eonlirmée depuis par plusieurs médecins. M. Bail rapporte qu'une femme hystérique de son service présentait des crises extatiques pendant lesquelles elle voyait la Vierge lui apparaître dans un costume resplendissant : par la pression oculaire, on dédoublait cette vision, et on lui montrait deux Vierges.
Cette expérience de dédoublement a servi de point de départ aux recherches destinées à établir la réalit('' des pht^nomènes subjectifs provoqués chez les hypnotiques (1). L'un de nous a eu l'idée de remplacer la pression de l'œil par l'interposition d'un prisme. Lorsqu'on regarde les objets extérieurs en plaçant un prisme devant un des yeux, les objets paraissent doubles, et une des images pressente une déviation dont le sens et la grandeur sont soumis au calcul. Or, voici ce qu'on obtient, pendant le sommeil hypnotique, si on inculque à la malade l'idée (|uil existe sur la table de couleur sombre, qui est devant elle, un portrait de profil ; à son réveil, elle voit distinctement le même portrait. Si alors, sans prévenir, on place un prisme devant un des yeux, immédiatement le sujet s étonne de voir deux prolils, et toujours l'image fausse est placée conformément aux lois de la physique. Deux de nos sujets peuvent répondre conformément dans l'état de catalepsie; ils n'ont aucune notion des propriétés du prisme. D'ailleurs, on peut leur dissimuler la position précise dans laquelle on le place, en masquant ses bords. Si la base du prisme est en haut, les deux images sont placées lune au-dessus de l'autre ; si la base est latérale, les deux images sont placées latéralement. Enfin, on peut rapprocher la table suffisammimt pour qu'elle ne soit pas doublée, ce qui pourrait servir dindice (2).
Cette expérience du prisme n'est qu'une variante de celle de Brewster. Le prisme exerce, comme la pression oculaire, deux effets bien distincts sur limage hallucinatoire : il dédouble et il dévie. La déviation par le prisme est un phénomène plus prc'cis que la déviation par la pression oculaire ; car on peut non seulement en prévoir le sens mais en calculer la valeur, quand on connaît la position du prisme et la distance de l'objet.
Un point intéressant à remarquer, c'est que, pour une distance
(1) Ch. Féré, Moui'eiiieiitx de la pupille et propriétés du prisme dans les hallucinations provoquées des hi/stériques (Soc. de biologie, 17 décembre 1881) .
(2) Ch. Féré, Soc. biol, 29 oct. 1881 et Progrès médical, 31 déc. 1881.
donnée, le prisme provoque ou ne provoque pas un dédoublement de l'image, suivant quon le place devant lœil le plus près de l'état normal ou devant l'œil le plus amblyope. Du reste, à letat de veille, on observe le même phénomène dans la vision des objets réels.
Au prisme, l'un de nous (1) a substitué d'autres instruments d'optique, afin de développer et de contrôler les premières expériences. La lorgnette rapproche ou éloigne les objets imaginaires comme si c'étaient des objets réels. On commence par suggérer une hallucination quelconque siégeant sur les murs du laboratoire, ou mieux encore sur un châssis tendu d'une toile blanche ; c'est par exemple un oiseau posé sur le mur, ou un lézard qui grimpe, ou une fleur, ou un portrait suspendu. Si on fait contempler au sujet son hallucination avec une lorgnette, l'objet imaginaire paraît se rapprocher ou s'éloigner suivant qu'on place devant son œil l'oculaire ou l'objectif. Il est prudent de se mettre à l'abri d'une supercherie possible en empêchant l'halluciné de reconnaître le bout de la lorgnette qu'on présente à son œil. Le dispositif le plus simple est celui-ci : deux cartons d'égale grandeur, percés chacun de deux ouvertures et fixés avec de la cire aux deux bouts de la lorgnette. On doit aussi éviter que le sujet perçoive, dans le champ de la lorgnette, des objets réels dont les changements de dimension pourraient servir d'indice. C'est pour cette raison qu'on fixe l'hallucination sur une surface plate et sans accidents.
Il est assez intéressant de noter que la lorgnette ne produit son effet de rapprochement ou d'éloignement que si elle a été mise au point pour les yeux de l'halluciné. Ainsi W... qui est myope ne discerne rien quand la loi'gnette a été mise au point par C... qui est emmétrope. De là la nécessité de prier chaque malade, avant l'hypnotisation, d'accommoder la jumelle à sa vue.
Mais quelle différence nobserve-t-on pas d'une malade à l'autre, dans la manière dont elles subissent l'expérience! C... et Ch... constatent simplement que l'objet imaginaire est tantôt près, tantôt loin ; ce changement de distance ne leur suggère aucune réflexion, à moins qu'on ne leur fasse voir une bète immonde dont le rapprochement leur arrache un cii d'efïroi. W..., qui est
(1) A. Binet, l'Hallucination (Revue philos., avril et mai 1884).
beaucoup plus intelligente, éprouve chaque fois un étonnemenl des plus vifs. Comme nous lui faisons apparaître un oiseau posé sur la branche d'un arbre, elle ne comprend pas du tout que cet oiseau soit pendant un instant tout près d'elle, et l'instant après très éloigné. Nous lui disons que loiseau change de place, qu'il se rapproche en volant, puis qu'il s'éloigne. Mais elle repousse bien loin cette explication en répondant que l'arbre aussi paraît occuper des positions dilïérentes. Finalement, elle conclut que ce sont ses yeux qui sont malades et changent la distance apparente des objets. Cette conclusion est très raisonnable , si elle n'est pas juste. Toutes les réflexions qui précèdent sont faites par la malade pendant la période de somnambulisme.
On donne une forme nouvelle à l'expérience de la lorgnette, en se servant des hallucinations de portraits. On peut faire apparaître le portrait d'une personne quelconque sur un carré de papier blanc, et exécuter sur ce portrait imaginaire une série d'expériences qui ne sont que le développement de celle de la lorgnette, car elles reviennent toutes, en dernière analyse, à une application des lois de la réfraction.
On approche du portrait imaginaire une loupe, la malade déclare qu'il s'agrandit.
On incline la loupe, le portrait se déforme.
On place le carton de papier à une distance égale à deux fois la distance focale de la lentille, le portrait est vu renversé. Ces expériences ne réussissent pas toujours, mais il suffit qu'elles aient réussi une fois dans de bonnes conditions pour être réelles.
On fait glisser sur le carton blanc un prisme dont les trois faces sont égales, et on prie la malade de regarder le portrait à travers le prisme, de haut en bas ; elle voit deux têtes au lieu d'une, et ces deux têtes lui paraissent agrandies dans le sens de la largeur suivant l'orientation du prisme. Or, il est à remarquer que la surface de papier sur laquelle le prisme est placé est parfaitement blanche et uniforme , de sorte qu'une personne ignorant les propriétés du prisme ne pourrait pas s'apercevoir que ce bloc de verre dédouble l'image du morceau de papier sousjacent. Enfin, si on appuie sur le papier une des arêtes du prisme, la malad(; ne voit qu'un seul portrait, qui lui apparaît comme plié en deux. ïoutcîs ces apparences sont conformes à la réalité : s'il y avait réellement une figure sur le papier, la malade le verrait
subir la même série de modifications. Enfin un erislal bi-réfringent donne, dans les mêmes eonditions, deux images qui se eoinportent difi'éremment quand on fait tourner le cristal autour de son axe.
II reste une dernière expérience à tenter dans cet ordre d'idées: c'est celle du microscope. Si on place, par suggestion , une préparation quelconque sur la plaque de verre, et qu'on fasse examiner à Iballuciné cette préparation imaginaire au microscope, verra-t-il l'image hallucinatoire grossie ? Et ce grossissement d'une nature toute particulière sera-t-il assez fort pour lui révéler des détails de structure invisibles à l'œil nu ? Si par exemple on lui a suggéré la présence d'une goutte de sang sur le porte-objet, verra-t-il les globules ? Dans un fragment d'épiderme végétal verra-t-il les stomates ?
L'expérience est très difficile, car la plupart des sujets en regardant la plaque de verre au microscop(; n'y retrouvent pas la i)réparation imaginaire. A plusieurs reprises, nous avons constaté que le microscope produit un grossissement de l'image hallucinatoire ; par exemple une ]iatte d'araignée devient énorme ; mais nous n'avons pas vu l'hypnotique découvrir des détails invisibles à l'œil nu.
Il est beaucoup plus facile de faire réfléchir un objet imaginaire dans un miroir ; par exemple on suggère à la malade la présenc<' dun objet quelconque sur un point dune table ; si on place derrière ce point un miroir, la malade voit aussitôt deux objets.
Par exemple, a-t-on suggéré un chat, il en apparaît aussitôt un second ; mais les deux objets ne sont pas toujours pareils ; un jour, nous donnons à la malade l'hallucination d'un chat blanc ; le miroir en fit apparaître un autre, qui était giis. L'objet imaginaire réfléchi paraît à la malade aussi réel que l'objet imaginaire suggéré. Ainsi, quand le miroir est en place, on dit à la malade de regarder le beau papillon qui s'est posé sur la table ; elle 'écrie aussitôt qu'il y en a deux. On lui commande alors de les saisir tous les deux. Elle fait le geste de prendre celui qui est posé devant le miroir, et le piquer à son corsage avec une épingle (c'est du moins ce que fait Cad..., car Ch... trouve cruel de piquer le papillon et s'y refuse) ; ensuite, elle essaye d'attraper le second papillon, celui qui est réfléchi par le miroir, celui qui
HALLUCINATIONS VLSLELLES 173
est virtuel ; mais sa main, renconlrant la glace, ne peut parvenir jusqu'au point que linseete parait occuper. Le manège de W... est cui'ieux à étudier à ce moment. Après sètre heurtée |)lusieurs fois de suite contre la paroi de verre, elle s'arrête avec dépit ; malgré notre injonction, elle refuse absolument de continuer ses tentatives, en répétant : je ne peux pas ! je ne peux pas !
11 est aisé de dcMiiontrer que le sujet ne place i)oiiU lOhjct imaginaire sur la surface du miroir, mais qu'il le voit dans le miroir. En efl'et, si on avance, si on éloigne, si on incline le miroir de telle sorte que le point de repère choisi cesse d(; se réllécliir pour les yeux de la malade, la double vision disparait.
Ces premières expériences sont grossières. On pourrait les expliquer sommairement en disant que le sujet voit le miroir et en conclut logiquement que l'objet suggéré doit s'y réfléchir. Nous n'affirmerons pas que ce phénomène dauto-suggestion soit impossible ; mais voici quelques expériences qui permettent de l'éliminer. Recourons à l'hallucination du portrait, qui nous a déjà servi, et doit nous servir encore bien des fois. On place sur le papier blanc qui porte le portrait imaginaire un prisme à r<''flexion totale ; la malade ne peut être avci'lie de ce qui va se produii'c par la ressemblance de ce prisme avec un miroir ; cependant, en regardant la face hypoténuse du prisme, elle ne manque jamais d'y voir un second polirait semblaijle au premier. Plaçons maintenant le portrait devant un miroir ; si on a suggéré que le profd est tourné à droite, dans le miroir le profil est tourne'' à gauche. Donc limage réfléchie est symétrique de l'image hallucinatoire. Ilenversons le carré de papier suivant ses bords, en opérant derrièi-e la malade ; dans le miroir, le portrait apparaît la tète en bas, et, point à noter, avec le i)rolil tourné à droite, ce qui est encore conforme aux lois de l'optique. U('capitulons : le portrait imaginaire est tourné à droite ; le miroir le fait paraître tourné à gauche, et, si on renverse le papi<'r, il paraît tourne* à droite. Ce sont di'jà là des côini)iii:us()ns (pii ne s'inventent guère, ^hiis nous allons compliquer l'expérience encore davantage. Piemplaçons le portrait par une inscription quelconque sur plusieurs lignes ; dans le miroir, l'inscriplion est lue à rebours, c'est-àdire renversée de droite à gauclie ; si on renverse le ])apier suivant ses bords, l'inscription est lu<' renversée de haut en bas. la première ligne devient la dernière, et en même temps
le renversement de droite à gauche cesse. Cette expérience ne réussit pas constamment, mais souvent, et avec une suite qui exclut complètement tout soupçon de fraude. Y a-t-il beaucoup de personnes qui, sachant que l'écriture est vue dans le miroir renversée de droit(i à gauche, s(^ rendent compte que, lorsqu'on renverse la leuille écrite, l'écriture r(''fléchie est renversée de haut en bas, mais cesse de l'être de gauche à droite ? L'hypnotique se joue de toutes ces difficultés, qui n'existent pas pour elle, car elle voit et n'a pas besoin de raisonner.
Puisque l'objet imaginaire créé par l'hallucination se comporte comme s'il était réel, sera-t-il masqué par l'interposition d'un écran ? La réponse varie suivant les sujets; on peut même dire que tous les résultats possibles se réalisent.
Le cas le plus simple est celui-ci : l'écran supprime l'hallucination ; la malade déclare qu'elle ne voit i)lus rien. Chez d'autres sujets, r('craii ne supprime rien, l'hallucination continue, elh^ occupe le même siège, et, si on commande à la malade de saisir l'objet de son hallucination, sa main va le chercher au delà de l'écran. Enfin, il est une troisième catégorie de sujets chez lesquels la vision imaginaire n'est pas interrompue par un corps opaque, mais se transporte sur ce corps et s'y fixe.
Nous ne; pouvons df'gager la cause de ces variétés, qu'on observe d'un malade à l'autre, et (juelquefois chez une même malade, au cours d'une série d'expériences. Nous constaterons seulement qu'on trouve des particularités du même ordre dans la vision des objets réels, pendant le somnambulisme. 11 y a des somnambules chez lesquelles la vision des objets réels n'est pas suspendue par linterposilion d'un écran, et d'autres chez lesquelles la suppression a lieu.
Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas dans ces expériences de ces phénomènes merveilleux de vision à travers un bandeau épais dont on a tant i)arlé autrefois, et dont l'Académie de médecine mit la démonstration au concours pour le prix Burdin. Ici, il n'y a pas à proprement parler de vision à travers l'écran, mais une vision hallucinatoire qui continue malgré rinteri)osition de l'écran, ce qui est bien dillérent.
L'inconstance de ces phénomènes nous diUermine à ne pas nous y arrêter i)lus longtemps.
On remarquera sans peine renchaînemeiil logique des expé-
ricncos qui précrdcnt. La première en date et en importance est celle de la pression oculaire. Il est curieux que celle découverte, qui devait sei'vir de principe à toute une série de recherches nouvelles, et qui est le premier exemple d'une expérimentation sur les hallucinations, soit restée si longtemps ignorée et nait germé que de nos jours. L'expérience du prisme n'est à vrai dire qu'une simple variante de celle de Brewster ; au lieu de dévier l'œil mécaniquement avec le doigt, le prisme dévie le rayon lumineux avant son entrée dans l'œil, mais le résultat est le même : c'est la diplopie. L'expérience de la lorgnette, à son tour, peut être considérée comme un développement de celle du prisme, car ces deux instruments sont fondés sur les lois de la réfraction de la lumière. Enfin le miroir se rattache aux expériences précédentes aussi intimement qu'en physique les phénomènes de réflexion de la lumière se rattachent aux phénomènes de réfraction. En résumé, tous les faits nouveaux découlent logiquement de l'expérience de Brewster. Cette expérience fontamentale les contenait tous virtuellement, comme les propriétés des lignes, des angles et des surfaces contiennent virtuellement toute la géométrie. 11 ne s'agissait que de déduire et d'appuyer chaque déduction par une recherche expérimentale.
Pour donner une explication complète de ces expériences, il faut choisir entre trois suppositions : 1° On a fait de la suggestion ; le sujet a su qu'on plaçait devant ses yeux un prisme ayant la propriété de dédoubler les objets, une lorgnette les grossissant, etc. Mais cette première hypothèse doit être écartée, car il est évident que la malade ignore les propriétés complexes de la loupe, du prisme simple, du prisme bi-réfringent et du prisme à réflexion totale, et quant aux autres instruments que la malade pourrait connaître, comme la lorgnette, on a eu soin de les dissimuler dans des appareils. Donc, à moins de supposer que l'opérateur a eu l'imprudence d'annoncer le résultat d'avance, il faut tenir pour certain que la suggestion ainsi comprise n'a joué aucun rôle ; 2° Les instruments d'optique employés ont modifié les objets réels qui se trouvaient dans le champ visuel du sujet, et ces modifications lui ont servi d'indice pour en supposer de semblables dans l'objet imaginaire, (lette seconde e\|»lication, quoique meilleure que la précédente, nous parait insuffisante; elle a conti-e elle de nombreux faits déjà cités : la localisation précise de l'hallucina-
lion sur un point que l'cxpcMimentatcur ne retrouve qu'au moyen de mensurations multiples; la reconnaissance du portrait imaginaire sur un carton blanc mélangé avec six autres cartons tout à fait semblables pour nous; le renversement du portrait imaginaire par le renversement du carton, à linsu de la malade, ct(\ Nous adopterons une troisième hypothèse, déjà indiquée : 3° L'image hallucinatoire suggérée s'associe à un point de repère extérieur et matériel, et ce sont les modifications imprimées par les instruments d'optique à ce point matériel qui, par contrecoup, modifient l'hallucination. Voici de nouvelles observations qui paraissent confirmer cette théorie du point de repère.
Nous commencerons par rapporter ici les expériences de IMM. Marie et Azoulay sur la durée de la perception de robjet imaginaire. Ces observateurs ont montré que pour jiercevoir un objet imaginaire il fallait plus de temps que pour percevoir un objet réel (1).
« Le dispositif employé consiste en une bande blanche placée; sur le cylindre de Marey ; dans la résolution du cylindre la bande passe; devant une lunette, munie d'un diaphragme assez étroit, dans laquelle regarde le sujet en expérience. Au moment où le sujet voit la bande blanche, il donne un signal électrique. On connaît l'instant exact où la bande a passé devant la lunette; il n<' reste donc plus qu'à mesurer le temps qui s'est écoulé entre cet instant et celui où a lieu le signal pour connaître le temps de réaction personnelle.
« Dans une première série d'expériences, nous avons recherché, chez une hystérique du service de M. Charcol, la valeur du lem|)s de réaction à l'état de veille, en employant une bande blanche r('elle. Cette valeur est en moyenne de 0'^18. Chez un individu normal, <'lle est analogue. — A l'étal de somnambulisme, cette vah'ur est de 0"20, c'est-à-dire augmentée de 0"02.
« Puis, au lieu de nous servir d'une bande blanche r«'elle, nous avons chez notre malade hypnotis(''e fait naître l'idée que, sur h; cylindre noirci, en un certain point il existait une bande blanche, bien qu'en fait cette portion du cylindre ne présentât absolument rien qui permît de la distinguer. Nous avons dit à la malade d'indiquer le moment où elle voyait apparaître la bande blanche fictive. Le temps d<' réaction était de 0"22.
(I) Soc. (le bioL, 31 juillet 1885.
« Puis, nous avons réveillé la malade et avons recherché la valeur du temps de réaction. Dans ce cas, elle était en moyenne de 0''-2'S.
<(. Restait à voir si cette valeur éprouverait des variations pendant le temps durant lequel persistait la suggestion. Le lendemain, au bout de 24 heures, nous avons trouvé qu(^ le temps de réaction était de V'0-2, au bout de 48 heures il était de l'^lH. Nous navons l)u poursuivre plus loin cette élude, car chaque l'ois, au bout de 72 heures, la suggestion avait disparu : la malade ne voyait plus de bande blanche sur le cylindre.
« Les deux points sur lesquels nous voulons insister sont:
« 1" La valeur de c<'s expériences au point de vue du contrôle, car ici, ainsi que nous avons pu nous <'n assurer, la simulation est absolument impossible: quelque altention que l'on mette, on ne l)eut, soit au moyen de la vue, soit par l'emploi d'un rythme quelconque, arriver à produire un tracé tel que ceux que nous avons obtenus, car dans ces tracés tous les temps de réaction coïncident dune façon presque absolue. Ainsi donc les images fournies i)ar la suggestion peuvent, tout aussi bien (|ue les images réelles, être soumises au contrôle de la nu-lhode graphique.
« 2" Le temps de réaction augmente d'une façon énorme, mais non directement jii-oportionnelle avec la dur(''e de la suggestion.
Aussitôt après celle-ci, il est de .... 0''23
24 heures après, il est d(! r'02
C'est-à-dire en plus de 0''79
48 heures après, de r'114
C'est-à-dire en i)lus de 0"094
Par rajiport à l'expérience precédenle.
'( Dans une seconde s(''rie d'expi-riences, les valeurs du temps d(! réaction |)ersoiinelle ont ('té dans le même rapport, quoique. <hacune en particulier fût h'gèrement plus élevée de deux ou trois centièmes de seconde. »
Relevons un premier fait ; poui' la perce|)lioii d un objet réel, le temps de réaction est de U, 18 ; jiour l'objet imaginaire, de 0,23. Pourquoi celte difh'-rence dans l«'s chillres? En voici la raison proljable: dans la vision dune couleur réelle, il n'y a qu'un seul phénomène, la sensation reçue par l'œil ; au contraire, dans la vision d'une couleur imaginaire lixi'c |)ai' siigg<'stion sur un point Hi.NF.T cl Ki;iii:. 12
extérieur, il y a deux choses, la vision du point et ensuil(î le rappel par ce point de la couleur imaginaire. Ce double phénomène doit prendre plus de temjis qu'une simph; sensation. De plus, à mesure que le temps s'écoule, l'association entre le point de repère et l'image hallucinatoire se relAchi^ ; elle finit même par disparaître, car il arrive un moment où la vue du point de repère n'éveille plus aucune image dans l'esprit du sujet. On comprend donc que i)arallèlement la durée du temps de réaction augmente, jusqu'au moment où il n'y a plus de perception du tout. La méthode graphique a l'avantage de saisir ces modifications progressives dans la durée de la perception imaginaire, phénomènes délicats qui échappent complètement à l'observation pure et simple. A ce litre, l'observation de MM. Marie et Azoulay a un réel intérêt psychologique, en nous montrant qu'on peut mesurer la force d'une association mentale qui s'afl'aibht.
M. Londe, chef des travaux chimiques à la clinique nerveuse de la Salpêtrière, nous a connuuniqué le fait suivant, qui est un exemple remarquable de longue suggestion et qui vient à l'appui des idées que nous exposons. Un jour qu'une hystérique était en état de somnambulisme, il s'approcha d'elle, et lui montrant un cliché qu'il tenait à la main, et qui représentait une vue des Pyrénées avec des ânes gravissant une côte, il lui dit: « Regardez, c'est votre portrait, vous êtes toute nue. »
A son réveil, la malade aperçut par hasard le cliché , et, furieuse de s'y voir représentée dans un état trop voisin de la nature, elle sauta dessus et le brisa. Mais on avait déjà tiré de ce cliché deux épreuves photographiques, qui furent conservées avec soin. Chaque fois que la malade les aperçoit, elle trépigne de colère, car elle s'y voit toujours représentée nue. Au bout de deux ans, l'hallucination dui-e encore. Cette survie extraordinairement longue de l'hallucination s'explique bien par la théorie du point de repère. La photograj)hie ofl'i-e en réalité à la malade un nombre immense de points de repère qui, s'étant associés à l'image hallucinatoire, l'évoquent avec une force invincible, en accumulant leurs effets. Ce qu'il y a de plus curieux dans cette observation, c'est que la malade ne voit pas ces points de repère, ou plutôt ne se rend i)as compte de leur nature, car il faut bien qu'elle les voie pour projeter son hallucination ; mais elle n'arrive pas à reconnaître qu'ils forment, par leur réunion, une vue des Pyré-
IULLUCINATIONS VISUELLES 179
néos. On s'est oft'oi'cé vainement de la tirer d'erreur ; elle ne voit sur la photographie que son portrait.
Il y a dans l'observation de IM. Londe un second point à relever. Cette hallucination du portrait existe à la fois sur toutes les épreuves d'une même photographie. Son premier siège a été le cliché ; quand on a tiré des épreuves de ce cliché, elle s'est transport('>e sur les épreuves ; autant d'épreuves, autant de por traits imaginaires. Cette multiplication de l'hallucination par la multiplication des points de repère rappelle un peu le phénomène de la rc'flexion dans le miroir ; en tout cas, elle prouve bien avec quell(> force l'image fictive s'associe avec la vue de la photographie, puisque la présentation d'une photographie nouvelle, mais entièrement semblable à la première, est apte à suggérer la même hallucination.
En résumé, si on crée l'hallucination d'un portrait sur une photographie réelh', et qu'on présente à la malade une seconde épreuve de la même photographie, sans faire intervenir de suggestion nouvelle, elle y découvrira le même portrait. Cette expérience qui s'est faite toute seule nous conduit à en imaginer une seconde, qui en dérive logiquement. Si on photographiait un carton blanc sur lequel la suggestion aurait fixé un portrait imaginaire, qu'arriverait-il ? Dans une expérience que nous avons faite, la malade a reconnu instantanément le portrait imaginaire, lorsque nous lui avons présenté la photographie du carton blanc. IMais il est évident que les expériences de ce genre sont trop délicates pour réussir toutes les fois à coup sûr. Puisqu'il y a des expériences qui ratent en physique, comment n'y en aurait-il pas en physiologie céi'ébrale ? Celle qui nous a réussi a toutefois une grande valeur démonstrative, car c'est la première. Nous avons fait une seconde» tentative qui a complètement échoué. Nous nous en sommes tenus là.
Cette même théorie du point de repère est encore apte à nous donner d'autres explications ; elle nous fait comprendre pourquoi l'hallucination hypnotique persiste après le réveil, chez beaucoup de malades, tandis que le souvenir de ce qui s'est passé au mêm(/ moment du sommeil s'edace complètement, à moins qu'on n'emploies cei'lains artifices pour le rc'veiller. Le contraste est assez frappant. On a fait exécuter un assassinat à Thypno Usée, et quand on la réveille elle ne se souvient ni de l'ordre reçu
180 LE MAGMiTlSME ANIMAL
ni de l'acte accomplit ; si à cette même malade, ou donne riiallucination d'un oiseau, celle hallucination sera au réveil pies(iue aussi vive que pendanl le somnainbulisnie. Pourquoi celte différence ? Si riiallucinalion est une iniai»-e, le souvenir aussi est une image. C'est vrai, mais riiallucinalion est une image, plus quelque chose, plus un point de repère extérieur ; c'est ce point de r<'père qui, restant toujours ])résent, rappelle l'image hallucinatoire par association d'idées, comme un nœud fait à un mouchoir.
L'existence de ce point de repère établit une transition naturelle entre l'hallucination et l'illusion hypnoli(|u<'s. Ces deux phi'nomènes se produisent également par suggestion verbale ; la seule dilléi'ence qui les sépare, c'est que l'illusion a un substi'atum qui manque à l'hallucination; il y a dans toute illusion un objet réel, qui est plus ou moins déliguré par la suggestion. Or il faut convenir que celle dillérence n'est pas essentielle, car la suggestion peut transformer de mille manières cet objet, faire d'un livre un chapeau, un chien, une personne, etcréer exactement les mêmes apparences sans le secours d'aucun objet. Pour qui admet la théorie du point de repère, cette dillérence enlre l'illusion et riiallucinalion hypnotiques s'eflace tout à fait, et l'illusion hypnotique apparaît comme une hallucination à laquelle on aurait pris soin de choisir, par sugg(!Stion spéciale, un point de iei)ère qui n'est autre chose qu'un objet réel. De là quelques consé(iuences intéressantes ; l'illusion hypnotique se modifie coninie une hallucination quand l'objet réel sur lequel elle est appliquée se modifie.
On a vu que, pour l'hallucination, ces modifications consistent dans des phénomènes de tléviation, dédoublement, etc., provoqués |)ar des instruments d'optique. Dans l'illusion le point de repère, étant non pas un point, mais un objet réel et souvent une personne, peut se modifier spontanément, ce qui ajoute une complication nouvelle à l'expérience. On a transformé par suggestion M. X... en chien. La malade ne voit plus M. X..., il n'existe plus, mais elle attribue lous ses gestes, tous ses mouvements, au chien qu'on lui a suggéré. Il en lésulle cpie l'illusion hypnotique ne présenle pas cette fixité habituelle à l'hallucination , elle varie sans cesse, car elle subit le contre-coup de tous les changements qui surviennent dans son substratum. Aous disons un jour à une de nos somnambules, en lui désignant M. X... : regardez cette personne, (;'estun(i nourrice, elle tient un <'nfant dans les bras.x\u