ILLUSION HYPNOTIQUE
réveil, rimllucination persiste, et la malade observe avec un intérêt tout féminin la nourrice et l'enfant. Chose curieuse, elle voyait les gestes que faisait M. X..., et les attribuait à la nourrice ; le réel et l'imaginaire se mélangeaient intimement. IM. X... ayant levé les mains en l'air, elle lui dit d'une voix courroucée : « Malheureuse ! c'est ainsi que vous tenez votre enfant! Vous voulez donc le tuer? »
L'illusion hypnotique nous amène par une transition logique; à l'illusion des sens ordinaire, physiologique, qui se reproduit dans tant de circonstances diverses, et que tout le monde connaît par expérience. La cause d(; ces deux illusions n'est pas la même, car celle de l'hypnotisme est produite par suggestion verbale, c'est-àdire par le dedans, et celle de la vie ordinaire est provoquée le plus souvent par la perception vicieuse des objets extérieurs, c'est-à-dire par le dehors. Mais il n'est pas douteux que, malgré cette différence dans le procédé de formation, toute illusion sans distinction est pareillement formée par la synthèse de deux éléments, l'objet extérieur et l'image fausse forgée par l'esprit et extériorisée sur l'objet. Ajoutons que l'illusion ordinaire peut être, comme l'autre, agrandie par une lorgnette, réfléchie i)ar une glace, etc. Nous avons quelques observations qui le prouvent. Ces modifications optitjues paraissent ici très naturelles puisque l'image fansse est associée à un ol)j(ït extérieur. Mais il n'en est pas moins intéressant de constater qu'une loi commune régit toute cette série de phénomènes, l'hallucination, l'illusion hypnotique et l'illusion ordinaire.
Nous ne sommes pas encore au bout de la série. L'illusion des sens ordinaire se rattache directement à la perception extérieure, c'est-à-dire à l'acte normal par lequel nous entrons en rapport avec les objets extéineurs et présents. M. Taine a appeh' la perception extérieure une haUucinnlion vraie. Il est certain que cette; opération est comme l'illusion une synthèse d(; sensations venues du dehors et d'images venues du dedans. L'un de nous, en étudiant le mécanisme de la pei'cejition, a constaté qu'elle présenti; en petit les phénomènes que l'on retrouve si singulièrement amplifiés dans l'hallucination hypnotique : déviation, dédoublement, agrandissement des images inentales.... L'hallucination sei'ait donc une maladie de la perception extérieui-e (1).
(1) L'un de nous a développé ailleurs les principales conclusions
182 LE MAGNÉTISME ANMAL
La théorie du point de repère que nous venons d'exposer doit être étendue aux hallucinations à longue échéance, faits singuliers qui s'éloignent tellement des connaissances acquises quon les a mis en doute. M. Bernheini dit, pendant le sommeil, au somnamhuleS... ancien sergent: « Quel jour serez-vous libre dans la première semaine du mois d'octobre ? Il dit : le mercredi. — Eh bien, alors, écoutez-moi bien. Le premier mercredi d'octobre vous irez chez le D"" Liébeault et vous trouverez chez lui le Président de la Républicpie (|ui vous remettra une médaille et une pension. — J'ii'ai, dit-il. » A son réveil, il ne se souvient de rien. Le 3 octobre (63 jours après la suggestion) S... arrive chez le D'" Liébeault à onze heures moins dix. Après avoir salué en entrant M. F..., qui se trouvait sur son chemin, il se dirige vers la gauche de la bibliothèque, sans faire attention à personne, et on la vu saluer respectueusement, puis il a prononcé le mot « Excellence » . Comme il parlait assez bas, M. Liébeault est allé immédiatement à lui : en ce moment, il tendait la main di'oite et n'pondait : « Merci, Excellence. » M. Liébeault lui a demandé à qui il parlait : « Mais, répondit-il, au Président de la République. » M. Beaunis a communiqué à la Société de psychologie physiologique (avril 1885) un second exemple d'hallucination post-hypnotique, se réalisant six mois api-ès la suggestion ; il annonce, le 14 Juillet 1884, à une jeune fdle endormie qu'elle le verra, le 1'" janvier, entrer dans sa chambre et lui souhaiter la bonne année. C'est ce qui eut lieu en effet. La jeune fdle vit le jour de Lan entrer dans sa chambre M. Beaunis (lequel était ce jour-là à Paris), il lui souhaita la bonne année et disparut. On a encore donné des suggestions de rêves à faire dans une nuit ultérieure. Nous croyons, pour les avoir observées, que ces hallucinations à longue échéance sont parfaitement réelles. Ce qui est surprenant, c'est moins la longueur de l'échéance que la réalisation à heure iixe.
Les hypnotiques possèdent-ils donc une faculté de mesurer le temps in abstracto"? Nous croyons plus probable que l'édosion de l'hallucination au moment assigné d'avance est produite par une circonstance extérieure: enlevez cette circonstance qui joue le rôle de stimulus, et l'hallucination prolongera indéiini-
psychologiques que ces faits d'hallucination comportent. A. Binet, la Psiicholofjie du raisonnement, in-lS, Paris, F. Alcan,1886. (1) De la suggestion, Paris, 1884.
ACHROMATOPSIE 1 83
mont sa vie latonto. On remarquera dans les expériences de MM. Bernheim et Beaunis que le jour fixé pour l'échéance porte une marque distinctive : c'est le premier mercredi d'octobre, ou encore c'est le premier janvier. Ces dates servent peut-être de point de repère à la malade; c'est comme si on lui disait: quand je frapperai dans mes mains, vous aurez votre hallucination. L'arrivée du moment choisi est une espèce de signal. Au reste, notre interprétation est toute provisoire et nous laissons cette question ouverte, comme tant d'autres.
Nous nous proposons d'exposer maintenant une série d'expériences d'hypnotisme qui nous paraissent jeter quelque jour sur le problème encore si obscur de la physiologie des hallucinations; en effet, les phénomènes nouveaux (jue nous allons faire connaître semblent prouver que V hallucination est produite par une excitation des centres sensoriels. Cette conclusion, pour n'être pas nouvelle, n'en est pas moins intéressante ; car, si elle a été souvent présentée par les aliénistes, on n'a jamais pu en faire la preuve complète. C'est cette preuve que fournit l'étude approfondie des phénomènes hypnotiques.
Au reste, disons-le bien vite, nous songeons moins à développer une thèse qu'à enregistrer un certain nombre de faits qui sont intéressants par eux-mêmes, en tant que faits. Les conclusions que nous en tirons sur la physiologie des hallucinations sont simplement un lien qui sert à rattacher ensemble des observations très diverses. Les observations seules ont quelque valeur. Un phénomène régulièrement observé est un point qui demeure définitivement acquis à la science, quoi qu'il arrive ; quant aux théories, on sait ce qu'elles deviennent.
1" L'achromalopsie. — Nous appellerons tout d'abord l'attention sur les effets de l'achromatopsie ou perte du sens des couleurs. M. Paul llicher a montré le premier, dans ses Etudes cliniques sur l'hystêro-èpilepsie, que chez la plupart des hystériques hypnotisées, il est impossible de suggérer des hallucinations colorées par l'œil achromatopsique. L'œil qui a perdu
184 LE ma(;nétisme ammal
la s('nsibilit(' chromatique no voit plus les couleurs dun objet imaginaire.
La même règle paraît s'étendre, (;omme l'un de nous la montré, aux hallucinations spontani'cs de lalic'nation mciUalc ; nous avons observé, dans le service du docteur ^hignan, à lasile Sainte-Anne, une hyst(''rique alic'née qui (Hait obséd<''e continuellement par l'image d'un homme habilh' de rouge ; cette femme ('tait In-mianesthési(|ue et achromatoi)si(iue (,lu côt(î gauche du corps ; lorsqu'on lui fermait l'o'il droit, elle continuait à percevoir son hallucination avec l'ieil gauche, mais l'honnue qui lui appai'aissait n'c'lait plus i'oug<', il ('tait gris et comme ('nlour('' d'un nuage (1). Le fait étant bien prouve'', il reste à rinterpr(''ter. Quel contraste étrange ! dira-t-on ; on jx'ut donner à la malade en état de somnambulisme toutes les hallucinations que l'on veut, et la suggestion n'est pas même limitée par l'absurde ; dans l'espace de quelques minutes, nous faisons passer devant ses yeux étonn(''S, un bal, une fête publique, une voiture ([ui se renverse, une foule (jui s'ameute, une insurrection, la lutte sur une bari'icade, puis le calme, la nuit, la lune qui se lève et qui éclaire les morts... La malade voit tout cela ; elle rit, pleure, s'étonne, i)Ousse des cris de terreur suivant la nature des sc('nes (jui se déi'oulent devant elle ; mais (juand il s'agit de lui montrer un objet coloré i)ar un œil achromatopsicjue, le pouvoir de l'expérimentateur s'arrête tout à coup ; cette automate, qui est si docile pour tout le reste, aflirme avec obstination qu'elle ne voit pas les couleurs (pion lui suggère ; si l'œil qu'on lui laisse ouvert a perdu par exemple la perception du violet, il est inq)ossible de faire entrer le violet dans aucune de ses hallucinations, à moins d'ouvrir l'autre w'û, qui a conservé le sens de cette couleur. Évidemment, le contraste est frappant, mais il ne parait bizarre (|ue lorsqu'on n'y réiléchit pas assez kmgtemps ; il s'explique, au contraire, d'une manière très satisfai santé, lorsqu'on tient compt(^ du siège tle l'achromatopsie et du siège probable de l'hallucination.
On peut considérer aujourd'hui comme à peu près certain (|ue l'achromatopsie hystérique résulte d'un troubh^ fonctionnel de l'écorce cérébrale, et non d'une lésion de la rétine ou des voies conductrices visuelles. Toutes les notions (pie nous i)oss(''dons
(1) Alfred Biuet, l' Hallucination (Rente philosophique, civv'û 1881).
Pru'NOMÈNES DE CONTRASTE 185
sur les pcrliirbations nerveuses de lliyslérie portent îi croire (jue ces troubles divers ne sont jjiis le l'ait des conducteurs. Donc, considérons l'achromatopsie comme un trouble fonctionnel des cellules corticales alléctées à la perception des couleurs. Que r<''sulle-t-il de cette mani«'re de voir ? C'est que si ce trouble fonctionnel nïct le même obstacle à Iballucination qu'à la perception d'une couleui' donnée, cela tient vi-aisemblablement à ce que les deux plu'nomènes, perception et ballûcination, enq)loient le même ordre d'éléments nerveux. En d'autres termes, Iballucination se passerait dans les centres oîi sont reçues les inq)ressions des sens ; elle résulterait d'une excitation des centres sensoriels.
On objectera peut-être qu'il y a des liystériques liypnotisées chez les([uelles l'achromatopsie n'empêche pas la suggestion d'hallucinations colorées. Mais il nous parait facile d'expli(|uer cette d(''i'Oi>ation à la règle. Nous l'emarquerons simi)lement (pie l'achromatopsie vhcA les hystéritiues est une dépendance de l'hémianestiu'sie ; que cette lésion n'a rien de définitif ; (pie c'est moins une paralysie qu'une i)ai'(''sie, une paresse des ék-ments nerveux, (^es éléments ne répondent plus à l'appel de leur excitant noi'mal, la lumière colorée ; mais il n'y a rien d'étonnant à ce (pi'ils réagissent lorsqu'ils sont atta(iu(''s par un autre c(')t('', }»ar une excitation qui vient des centres au(Utifs, et qui n'est autre chose que la suggestion verbale.
2*^ Les phénomènes de contraste. — Voici un second fait qui montrera, mieux encore ([ue le pr('*cédent, que riiallucination et la sensation ont le même siège céi'ébral : c'est la propriété que possède l'image liallucinatoii'e de i)rovoquer les mêmes elfets de contraste que la sensation. M. Parinaud, chef du laboratoire ophtalmologique de la clinique des maladies nerveuses, à la Salpêlrière, a bien voulu nous communi(|uer la note suivante, relatant (h's expériences inédites (jui sont du plus grand int(''rêt :
L'kallîicinatinn d'une couleur peut développer des phénomènes de contraste chroinatique aussi bien, et même d'une manière plus intense, que la perception réelle de la couleur.
Si par exemple on présente à une malade en élal de sugi^estion une feuille de papier divisée en deux parties par une ligne el (pi'on lui donne sur une des moitiés ihallucinalioii du rouae, elle accuse sur
l'autre moilié la sensation du vert complémentaire. Si la sensation du rouiie persiste après le réveil, celle du vert persiste également.
Pour comprendre la sii^nitioalion de ce fait, il tant se reporter à l'expérience suivante que jai lait connaître dans une communication relative; au contraste chromaticjue. (Société de biologie, juillet i88'2.)
Un carton moilié blanc et molié vert sur une de ses faces, complètement ])lauc sur laulie, porte à son centre, sur les deux faces, un point destiné à immobiliser le regard. Vous lixez pendant une demiminute la face blancbe verte, puis, retournant le carton, le point central de la face complètement blanche. Vous voyez sur la moitié ((ui correspond à la surface verte une teinte rouge qui n'est autre que l'image consécutive définitive, et sur l'autre moitié la teinte verte complénientaire. L'image consécutive rouge a donc développé, par induction, la sensation du vert dans une partie de la rétine qui n'a été impressionnée que par du blanc. Cette expérience que l'on peut varier de différentes manières, de façon à bien établir qu'il ne s'agit pas d"er reur de jugement, mais bien des sensations positives, démontre que toute impression de couleur se traduit par une modification plus ou moins persistante des éléments nerveux, qui donne lieu à l'image consécutive, et que cette modilication détermine, dans les parties non imj)ressionnées, une modilication de sens contraire qui développe la sensation complémentaire, par un phénomène analogue à ce qui se passe dans un coips que Ton aimante.
L'image de l'hallucination se comporte comme l'image consécutive; elle peut déterminer comme elle une sensation induite, elle correspond donc à une modilication matérielle des centres nerveux.
11 est nécessaire pour que lexpérience réussisse que la malade ait conservé la perception de la couleur dont on lui donne l'hallucination (on sait que la perception des couleurs est fréquemment altérée dans l'amblyopie hystérique). S'il y a un certain degré de daltonisme pour cette couleur, la sensation suggérée est confuse et la sensation induite ne se produit pas. Lorsque la malade dislingue toutes les couleurs à l'état de veille, elle trouve ainsi la complémentaire de chacune d'elles. Si la cécité ne porte que sur certaines couleurs, ce qui est fréquent, le résultat est singulier. Une malade voit le rouge, je suppose, et ne voit pas le vert ; on ne peut pas, en lui donnant rhallucination du vert, développer la sensation induite du rouge ; mais, en lui donnant rhallucination du rouge quelle voit, on développe la sensation induite du vert qu'elle ne voit pas.
Il résulte clairement de ces expériences qu'au point de vue du contraste simultané, l'image hallucinatoire se comporte absolument comme une sensation réelle. Ne peut-on pas en con('lure que les deux phc'nomènes mettent en vibration les mêmes touches du clavier cérébral ? Une diflérence les s(''pare ; c'est la suivante : loisquon éprouve réellement une sensation de couleur, cette