SENSATIONS SUBJECTIVES
sensation résulte dune excitation qui part de la rétine et arrive au centre de la vision en suivant les voies conductrices visuelles, le nerf optique, le chiasma, les bandelettes, etc.., tandis que la sensation de couleur suggérée par la parole (ou image hallucinatoire) résulte dune excitation qui part de l'oreille et se réflc'chit dans le centre des sensations auditives avant d'arriver au centre visuel. Mais, sauf cette dilïérence dans le parcours de l'excitation, il semble bien, nous le n'pétons, quelhallucination et la sensation correspondent à la même action physiologique : sinon comment pourrait-il y avoir dans les deux cas les mêmes effets de contraste chromatiqu<> ?
3° Les sensations subjectives. — Les recherches de M. Parinaud sur le contraste simultané conduisaient assez naturellement à rechercher si les hallucinations donnent lieu à des sensations subjectives, car ces deux ordres de phénomènes sont intimement liés.
Pour bien fixer les idées, nous rappellerons qu'on désigne par sensations objectives de la vue les images qui succèdent à l'impression visuelle d'un objet lumineux ou éclairé. Suivant les conditions dans lesquelles on est placé, l'image consécutive est positive ou négative. L'image positive offre la représentation de l'objet tel qu'il est avec conservation de sa couleur et de l'intensité lumineuse relative de ses parties. Dans l'image négative tout est renversé ; les clairs de l'objet paraissent foncés, et les parties foncées paraissent claires ; de plus, la coloration de l'objet est remplacée par la couleur complémentaire.
La production des images consécutives est un phénomène nor-; mal qui accompagne constamment, mais à des degrés variables, l'exercice de la vision externe. Nous avons constaté que la vision hallucinatoire est soumise aux mêmes conditions ; toute hallucination qui dure un certain temps laisse à sa place, quand elle disparait, une image consécutive, comme le font les sensations rétiniennes ordinaires (1).
Ce phénomène a été observé pour la première fois, il y a déjà longtemps, par le physiologiste Gruithuisen, qui, rendant compte de ce qu'il a remarqué dans ses rêves, rapporte que « tantôt une image fantastique; très brillante laissait à sa place une figure de même forme, mais obscure ; tantôt, après avoir rêvé du spath
(1) Cette expérience a été faite pour la première fois par M. Richer et par nous, en juin 1881.
lliioi" violet sur dos charbons ardents, on apercevait une tache jaune sur un fond bleu (l) ».
Nous avons eu l'occasion de vérilier l'exactitude de cette observation, en opérant sur des liypnotiques, ces précieux sujets d'expérience. On prie la malade en état de somnambulisme de regarder avec attention un carré de papier blanc, au milieu duquel on a marqué un point noir, afin d'immobiliser son regard; en même temps, on lui suggère que ce carré de papier est coloré en rouge, ou en vert, etc. Au bout d'un instant, on lui présente un second carré de papier, qui présente aussi au centre un point noir ; il suffit d'attirer lattenlion de la malade sur ce point pour que spontanément elle s'écrie que le point est entouré d'un carré coloré ; et la couleur qu'elle indique est la complémentaire de celle qu'on lui a Aiit a|)paraîli'e par suggestion. Celte couleur complémentaire est l'image négative laissée par l'hallucination «'olorée ; elle dure peu de temps, s'efl'ace, se perd, meurt, comme disent les malades ; elle a bien les allures d'une image négative ordinaire.
Cette expérience a été répétée devant un nombreux auditoiie par M. Charcot, dans une de ses leçons sur l'aphasie. Lémincnt professeur a montre'' que, pour réussir à coup sur, il faut avoir la pn'caution de déterminer avec soin la nature de la couleur qu'on suggère ; si, par exemple, on se contente de suggérer du « rouge », la malade peut se repn'senter soit le rouge qui a |)our complémentaire le vert, soit un rouge orangé dont la complémentaire est le bleu. Résultats contradictoires qui deviennent impossibles toutes les fois qu'on précise par une comparaison la couleur qu'on veut faire voir à la malade.
Remarquons-le en passant : cette expérience est une réponse péremptoire à ceux (pii croient encore à une simulation générale. On ne peut i)as soutenir raisonnablement qu'une femme hystérique qui sait à peine lire et écrire connaît sur le bout du doigt la théorie des couleurs complémentaires. Nos malades ont toujours répondu juste ; et de plus, ce que nous tenons à faire observer, (;'est qu'elles ont répondu juste dès la première expérience (2).
(1) Cité par Burdach [Traité de phi/niolof/ie, t. V, p. 206).
(2) Une de uos malades nous a présenté un fait intéressant. Cette malade a perdu pour les deux yeux la perception du violet; elle voit le
MÉLAN(.E DES COULEUUS IMV(;i>.\ir>ES 189
Il est à propos de rappeler qu'on retrouve des plu-noniènes analogues dans la vision mentale des individus normaux. L'idée jtersistanle d'une eouleur brillantes développe une image eons(''cutive d(! couleur complémentaire comme le ferait une sensation r('selle (1). Si, les yeux fermés, nous tenons limage dune couleur très vive longtemps fixée devant l'esprit, et qu'après cela, ouvrant brus(iuement les yeux, nous les portions sur une surf;ice blanche, nous y verrons durant un instant très court limage contemplée en imagination, mais avec la couleur complémentaire. L'un de nous a réussi à répeter cette expérience, qui est difficile et exige de la part du sujet un gi'and pouvoii' de visualisation ; il arrive à se repi'ésenter l'idée du rouge dune manière assez intense pour voir, au bout de quckpics minutes, une tache verte sur une feuille de papier; mais, chose curieuse, ce ne fut qu'après des ellorts multipliés qu'il put associer un contour à la couleur et reproduire sous forme d'image subjective l'idée d'une croix ou d'un cercle colorés.
Ces faits nous montrent le rapport ('troit de pai-enté qui unit la sensation, l'hallucination et le souvenir; ces trois phénomènes ont ('videmmenl pour base la même opération i)hysiologique, se r(''alisant dans un même jjoint des centres nerveux. Ainsi, soit qu'on ait l'impression réelle de la couleur rouge, ou qu'on se représente cette couleur par le souvenir, ou qu'on la voie dans une hallucination, c'est toujours la même cellule qui vibre.
4° Mélange des couleurs imag inaires. — Comme il est assez intéressant de développer une expérience, afin de considérer un fait sur toutes ses faces, nous avons cherche'' ce que pourrait donner le mélange des couleurs imaginaires. Nous avons voulu savoir si une hypnotique peut faire du blanc avec le mélange du rouge et du vert suggérés. Le pi'océdé qui nous a paru le plus commode, après plusieurs tâtonnements, n'exige point de grand appareil. On place deux carrés de papier coloré, à quelque distance l'un de l'autre, sur une table, et on tient devant son œil une phupie de verre inclinée de telle façon qu'on voie directement au travers de la plaque un des cartons, et qu'on obtienne
violet eu noir. Or, lorsqu'on lui donne l'hallucinalion du jaune, olle a une image consécutive qui est noire, au lieu d'être violette (le violet est la complémeotaire du jaune).
(1^ Wundt, cité par M. Th. Ribot, Maladies de la nir'moirr. p. 11.
en même temps une image réfléchie du second carton ; on amène ensuite très facilement les deux images à se superposer, et leurs couleurs se mélangent. On peut varier un grand nombre de lois le résultat en employant des cartons de couleurs différentes. Les choses étant ainsi disposées, on montre à l'hypnotique une série de cartons blancs, et on lui suggère qu'ils sont colorés ; on a soin chaque fois de préciser la couleur qu'on suggère en montrant à la malade, à titre d'échantillon, un des carrons colorés qui ont servi à l'expérience préparatoire ; de telle sorte que les couleurs imaginaires des carions blancs sont absolument semblables aux couleurs réelles des autres cartons.
La malade peut alors faire, avec une plaque de verre et sa collection de cartons colorés par suggestion, les mêmes mélanges que l'expérimentateur, et celui-ci vérifie chaque fois l'exactitude du résultat en opérant sur des couleurs réelles. Lorsqu'on se place dans ces conditions rigoureuses, qui ne laissent rien au hasard des suggestions mal faites, les couleurs imaginaires donnent des teintes résultantes, qui sont toujours conformes aux lois de l'optique.
Ne paraît-il pas permis d'en conclure que l'hallucination d'une couleur est une sensation suggérée qui occupe le même siège céi'ébral que la sensation réelle ?
5° Phénomènes observés du côté de Vœil. — Nous arrivons à une série bien enchaînée d'observations chniques et d'expériences, qui fourniront à notre thèse un argument précieux, et peut-être le plus décisif de tous.
11 est très remarquable que, lorsqu'une lésion cérébrale détermine des troubles sensitifs des téguments de l'œil, on trouve également, pour peu qu'on les cherche, des troubles visuels, comme de l'achromatopsie, des rétrécissements concentriques ou latéraux du champ visuel. C'est ce dont plusieurs observations font foi (1).
Cette relation curieuse entre la sensibilité générale de l'œil et sa sensibilité spéciale est particulièi'cment apparente dans rhémianestliésie des hystériques. En etfet, chez ces malades, l'insensibilité d'une moitié du corps s'étend non seulement à la peau et aux muqueuses, mais ordinairement aussi aux organes des sens ; la vue, l'odorat, l'ouïe, sont également diminués du
(1) Ch. Féré, Des troubles fonctionnels delà vision par lésions cérébrales, 1882, p. 152 et 153. — Notes sur Vanesthésie lii/stérique {Société de biologie, 1881, 29 octobre et 5 novembre ; 1886, 21 juillet).