CHAPITRE Xi
Les paralysies par suggestion.— L'anesthésie.
L'étude des paralysies par suggestion ouvre à la psychologie des horizons complètement nouveaux ; ces faits déconcertent le psychologue, ils échappent à toutes les lois mentales qu'il a posées, ils refusent d'entrer dans le cadre trop étroit de ses classifications. Consultez un livre classique de psychologie, voiïs y retrouverez les trois grandes divisions de la sensibilité, de linlelligence et de la volonté ; dans aucune de ces divisions les paralysies psychiques ne trouvent leur place. Le mot même de paralysie psychique est nouveau ; on ne la guère employé jusqu'ici que connue une métaphore; quant à la notion de ce fait, on ne la retrouve dans les auteurs qu'à l'état d'ébauche. 11 a fallu que la méthode expérimentale par l'hypnotisme fût appliquée pour nous r(''véler l'existence et l'étendue de la paralysie par suggestion. Nous savons aujourd'hui qu'elle peut frapper toutes les parties du mécanisme psychique, la sensation, limage, la mémoire, le raisonnement, la volonté, la motilité, etc.; elle est, en un mot, coextensive à toute l'intelligence. Les livres classiques de psychologie, qui ne parlent pas des paralysies psychiques, oublient la moitié de l'histoire de notre esprit; ils décrivent les formes actives, impulsives de l'intelligence, sans se douter que les formes passives, négatives, sont aussi nombreuses ; ils représentent, dans l'esprit, le côté de la lumièi'c, sans se douter qu'il existe aussi le côl('' de l'ombre.
A plusieurs leprises nous avons rencontré les paralysies par suggestion au cours de ces études. Nous avons vu qu(^ l'action d'un esthésiogène sur une hallucination bilatérale la dc'truit et la remplace par une anesthésie con-espondante. De même, quand
on soumet à l'action magnéliqiie un mouvement bilatéral, c'est encore la paralysie correspondante qui se produit. On peut remarquer encore que, lorsqu'on met un terme par suggestion à une hallucination ou à un acte, ces phénomènes actifs, en dis|)araissant, t'ont place à des paralysies qui en représentent la l'orme négative. Nous allons maintenant étudier ces paralysies, telles qu'elles se manifestent à la suite d'une suggestion directe.
On peut i)ar suggestion abolir la sensibilité. Cette aneslhésie suggérée est un fait qui est connu depuis longtemps, et qui a été utilisé quelquefois pour certaines opérations chirurgicales. L'un de nous a pu, grâce à la suggestion, ouvrir un abcès tubéreux de l'aisselle sans provoquer de douleur. Rien n'est plus saisissant que cette abolition de la douleur par la suggestion. L'anesthésie peut être assez profonde pour que le sujet croie à l'absence complète du membre : elle peut intéresser non seulement la sensibilité générale du corps, mais les sens spéciaux ; rien ne serait plus facile que de rendre certains sujets complètement aveugles par suggestion ; mais l'opérateur doit se garder prudemment de faire des expériences aussi graves, dans la crainte de ne pas pouvoir en supprimer les résultats.
Nous nous occuperons spécialement des anesthésies systématiques, que M. Bernheim et quelques auteurs après lui ont eu le tort d'appeler hallucinations négatives.
La délinition de l'anesthésie systématique présentant des difficultés spéciales, il nous paraît utile de l'ajourner et de la remplacer provisoirement par une description, que nous ferons aussi complète que possible. Nous suggérons à une malade en somnambulisme qu'à son réveil elle ne verra plus l'un de nous, IM. F..., mais qu'elle continuera à entendre sa voix. A son réveil, M. F,., se place devant elle; elle ne le regarde pas. 11 lui tend la main ; elle ne fait aucun geste. Elle reste tranquillement assise dans le fauteuil où elle vient de se réveiller ; nous sommes assis sur une chaise, à côté, et nous attendons. Au bout de quehpie temps, la malade s'étonne de ne plus voir M. F..., (jui était tout à l'heure dans le laboratoire ; elle nous demande; ce qu'il est devenu. Nous r(''pondons : « 11 est sorti ; vous pouvez retourner dans votre salle. » 31. F... va se placer devant la porte. La malade se lève, nous dit bonjour, et se dirige vers la porte. Au moment où elle va saisir le bouton, elle se heurte contre le corps invisible de
M. F... Ce choc inattendu la fait tressaillir; elle essaye de nouveau d'avancer, mais rencontrant la même résistance invisible et inexplicable, elle commence à avoir peur, et refuse de s'approcher de nouveau de la poi'tc.
Nous saisissons alors sur la table un chapeau, et nous le montrons à la malade ; elle 1(^ voit parfaitement bien et s'assure avec ses mains comme avec ses yeux que c'est un corps réel ; puis nous le plaç,'ons sur la tète de M. F... La malade voit le chapeau comme suspendu en l'air ; aucun terme ne saurait peindre son étonnement. Mais sa surprise arrive à son coml^le quand M. F... enlève le chapeau de sa tète et la salue à plusieurs reprises ; elle voit le chapeau décrire une courbe en l'air sans que rien le soutienne. A ce spectacle, elle déclare que « c'est de la physique » et suppose que ce chapeau est suspendu par un iîl. Voilà qu'elle monte sur une chaise pour chercher à toucher ce fil, mais elle ne parvient pas à le trouver. Nous prenons encore un manteau et nous le passons à M. F..., qui l'endosse ; la malade qui contemple fixement ce manteau avec un regard émerveillé le voit s'agiter en l'air et prendre la forme d'un individu. « C'est, dit-elle, comme un mannequin dans lequel il y aurait du vide. » A notre voix, les meubles s'agitent et roulent avec fracas d'un bout de la pièce à l'autre (c'est tout simplement M. F... invisible qui les déplace). Des tables et des chaises se renversent, puis l'ordre succède au chaos, les objets se remettent à leur place ; les os désarticulés d'une tête de mort, qui se sont éparpillés sur le sol, se rejoignent et se ressoudent ; un porte-monnaie s'ouvre tout seul, et il en sort des pièces d'or et d'argent.
Nous engageons alors la malade à se rasseoir dans son fauteuil et nous nous plaçons à côté d'elle, pour la soumettre à quelques expériences d'un caractère plus paisible ; nous allons voir comment elle s'y prend pour expliquer quelques faits que l'invisibilité de M. F... rend inexplicables. M. F.... se place derrière elle , et, pendant qu'elle cause tranquillement avec nous, il lui touche tantôt le nez, tantôt les joues, le front, le menton... Chaque fois, la malade porte la main à son visage, naturellement, sans faire aucun geste d'efi'roi. Nous lui demandons pourquoi elle se poi'te les mains à la figure ; elle r(''pond qu'elle a des démangeaisons, des douleurs : c'est pour cela qu'elle se gratte. L'assurance et la tranquillité de son langage
sont la chose du monde la plus curieuse. Nous la prions de donner un violent coup de poing dans le vide. Au moment où elle lève le bras, M. F.... le lui arrête. Qu'y a-t-il? demandons-nous. — C'est comme une crampe, répond-elle. Ainsi, on ne la pi-end jamais en défaut. Elle explique tout, elle explique toujours, elle explique quand même. Ce besoin d'explication, qui existe à l'état normal, est poussé à outrance dans les expériences qu'on provoque par suggestion.
Tel est le phénomène de l'anesthésie systématique, dans ses grandes lignes. Quelques points de cette description méritent d'être précisés. D'abord quelle est l'étendue de l'anesthésie systématique ? Si on a rendu invisible un petit objet, par exemple un crayon, c'est ce crayon seul que la malade ne voit pas. Son anesthésje a des limites fixes, une étendue invariable. Il n'en est pas de même lorsqu'on abolit la perception d'un objet plus complexe ; alors tout ce qui se rattache indirectement à l'objet est envahi par l'anesthésie. Si la suggestion a rendu invisible un porte-monnaie, il arrive que la malade ne voit pas les pièces de monnaie qu'il renferme, lorsqu'on les en sort. Quant c'est une personne qui est supprimée;, la malade ne voit ni la personne, ni les vêtements qu'elle porte, ni même, ce qui est plus curieux, les objets qu'elle tire de sa poche: un mouchoir, une montre, une clef. Mais ce sont là des résultats fort variables, qui changent d'un sujet à l'autre. Quant à l'objet même dont la perception est supprimée, on ne peut pas dire quil est comme s'il n'était pas. Sa présence se traduit toujours par certains signes. Par exemple, si on suggère à une malade qu'elle ne voit plus la lumière du jour, sa pupille n'en réagit pas moins quand on lui tourne les yeux du côté de la fenêtre (Philips). De même, nous avons vu qu'on peut, avec un aimant rendu invisible par suggestion, produire chez certains sujets le transfert et la polarisation. De même encore, une personne rendue invisible par suggestion peut endormir le sujet au moyen de passes (Beaunis). Il y a plus; l'objet supprimé continue à agir sur la sensibilité consciente du sujet. Rendez par exemple un flacon invisible, dites au sujet : « Vous ne verrez plus ce flacon ; vos doigts ne le sentiront plus ; quand on le fera résonner, vous n'entendrez rien ; il n'existera plus. » Puis réveillez le sujet et mettez-lui le flacon entre les mains. Il est vrai que la malade ne le vo|t pas et n'en sent pas le contact. Mais si
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elle est intelligente, elle ne tarde pas à s'a^jerccvoir qu'elle a quelque chose entre les mains, car toutes les fois quelle essaye de les rapprocher elle rencontre une résistance. Nous avons une de nos malades qui arrive même, en étudiant le sens d(; cette résistance, à reconnaître la forme ronde du flacon invisible. Il y a là une curieuse dissection du sens du toucher et du sens musculaire.
Pour achever le tableau, nous voulons insister sur un second point. L'objet invisible cache-t-il ceux qui sont placés deri'ière lui? Cela arrive quelquefois. Quand on met un binocle sur le nez de M. F... invisible et que M. F... tourne le dos à la malade, le binocle disparaît. 31ais le plus souvent, l'objet invisible ne couvre pas pour l'œil de la malade les objets situés plus loin sur la même ligne de visée ; il ne crée pas une lacune apparente dans son champ visuel. Le sujet croit voir l'objet caché comme il voit les autres. Si M. F... se place devant la porte de sortie, la malade soutient quelle voit le bouton de porte, et elle fait le geste de le saisir. 11 est vraisemblable qu'elle shallucine spontanément pour combler la lacune que produit l'objet invisible dans son champ visuel. Cet effet d'auto-suggestion rappelle un fait physiologique connu de tout le monde j il existe normalement, dans notre champ visuel, une lacune, une tache aveugle, cori'cspondant à la papille du nerf optique ; seulement on ne s'aperçoit pas, sans des artifices d'expérience, de l'existence de cette tache, parce qu'on la remplit avec les couleurs des objets environnants.
Il est à peine besoin d'ajouter que, malgré les apparences contraires, l'objet invisible fait réellement office d'écran, et que la malade ne peut pas voir à travers cet écran ce qui se passe derrière. Si nous nous plaçons derrière M. F... invisible, la malade soutient qu'elle continue à nous voir, mais elle ne peut pas dire exactement quels sont les gestes que nous faisons.
Pour terminer cette description toute superlicielle de l'anesihésie systématique, il reste à en démontrer la réalité, car tous les phénomènes qui précèdent pourraient être le résultat d'une habile simulation ; ils ne contiennent aucun de ces caractères somaliques, objectifs, qui excluent complètement le soupçon de la fraude. Mais il est un moyen de s'assurer que la malade ne trompe pas. On sait que le bruit assourdissant produit par le
gong chinois plonge un certain nombre d'hypnotiques en catalepsie; deux malades, actuellement soumises à notre observation, sont de ce nombre. Pendant le sommeil hypnotique, nous leur inculquons l'idée qu'à leur réveil elles ne verront plus le gong, ni le tampon qui sert à le frapper, et qu'elles n'entendront plus le bruit de leur choc. En d'autres termes, on leur suggère une anesthésie systématique ayant pour objet le gong. A leur réveil, après s'être assuré que l'anesthésie persiste, on rapproche le gong de leur oreille, ce qu'elles laissent faire sans témoigner leur ellroi habituel, et on frappe un coup très violent. — Pas de catalepsie. La malade ne bronche pas. Elle a seulement un léger mouvement de surprise ; elle déclare qu'elle a entcmdu quelque chose comme un coup de vent dans une cheminée. On peut faire sur-le-champ la contre-épreuve en rendormant la malade et en lui rendant la perception de l'instrument. Un coup beaucoup moins violent la plonge alors dans une catalepsie profonde.
Dans une nouvelle expérience, nous avons encore supprimé le gong dont les effets sont restés absolument négatifs pendant onze jours consécutifs; puis l'effet de la suggestion a disparu spontanément.
Une autre expérience peut être indiquée en faveur de la sincérité de ces anesthésies. Une de nos malades a, de chaque côté des régions mannnaires, une zone hystérogène dont la pression provoque immédiatement une attaque. L'un de nous se rend invisible par suggestion et supprime en même temps la sensation de contact que son approche peut provoquer : il peut ensuite comprimer énergiquement les zones hystérogènes sans que la malade tombe ni même fasse aucun mouvement de défense; elle se plaint seulement d'un sentiment vague d'oppression. Elle recule, au contraire, avec etïroi, dès qu'une autre personne approche la main des mêmes zones.
Quelle est la durée de l'anesthésie systématique? Les renseignements que nous avons pu recueillir sur ce point sont encore très incomplets. Très souvent, la durée est de plusieurs jours. Chez nos malades, qui sont toutes des hystériques, l'effet de la suggestion est balayé par une attaque. Cependant nous avons observé à plusieurs reprises des anesthésies portant sur de petits objets, montres, crayons, etc., qui duraient p/us/eto-s mois. Le mode de disparition présente par lui-même un caractère remar-