CHAPITRE XII
Les paralysies par suggestion. — Paralysies motrices.
Les paralysies motrices par suggestion forment un des chapitres les plus intéressants et les mieux étudiés de Ihypnotisme. Nous dirons dabord quelques mots de l'historique de ces paralysies, dont la découverte n'appartient pas à l'hypnotisme, mais à la clinique.
C'est en 1869 que, pour la première fois, M. Russell Reynolds (1) signala l'existence des troubles moteurs et scnsitifs développés sous l'influence d'une idée. Les troubles de la motilité consistent quelquefois en spasmes, en mouvements ataxiques ou incoordonnés, mais le plus souvent en paralysies portant sur les membres supérieurs ; et Erb les décrit sous le nom de paraplégies par imagination (2),
Le type de ces paraplégies nous est fourni par la première observation de M, Reynolds, dans laquelle il s'agit d'une jeune fille qui devint paraplégique dans les circonstances suivantes :
Elle vivait seule avec son père qui avait subi des revers de fortune, et qui, à la suite de chagrins prolongés, devint paralytique. Elle subvenait aux besoins du ménage en donnant des leçons qui la forçaient de faire de longues courses dans la ville. Sous l'influence de la fatigue dét(>rminée par ces marches, l'idée lui vint qu'elle pourrait devenir paralysée elle-même, et qu'alors la situa- Il) Russell Reynolds, Ilemarks on pnrah/sis and othcr disorders of motion and sensafion dépendent on idea (liiit. nied.jonrn.,t. II, 1S69, p. 378, 833, 2 octobre et 6 novembre.)
(2) Erb, Paraple(jie durch Einbildnnfj (Handb. der Krank. d.yereensi/stems, p. 826, in Ziemssen. Vol. XI, 2'' partie, 1878).
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tion serait terrible. Sons rinfliience de cette idée persistante, elle sentit ses membres inférieurs salTaiblir ; et au bout de peu de temps, la marche devint complètement impossible. M. Reynolds comprit la palhogénie de l'affection et lui imposa un traitement purement moral ; à la suite dessais répétés, il finit par convaincre la malade qu'elle pouvait marcher, et le fait est qu'elle marcha.
M. Reynolds rapporte encore un cas remarquable dans lequel, sans impuissance motrice véritable, il existait une incoordination motrice telle que la marche était impossible. C'est à propos d'un cas de ce genre que M. Charcot a été amené à étudier à son tour ces paralysies psychiques, et il s'est appliqué à montrer que l'interprétation donnée par l'auteur anglais est des plus légitimes. A cette occasion, le professeur delà Salpêtrière a mis une fois de plus en lumière le parti que l'on peut tirer de l'hypnotisme pour l'étude expérimentale des phénomènes qui se présentent spontanément chez les sujets sains ou malades.
Si l'on impose à un(' somnambule l'idée qu'elle est paralysc'C du bras droit, on voit qu'en effet ce membre perd la faculté de se mouvoir ; et, si la suggestion a été provoquée d'une façon appropriée, la paralysie persiste après le réveil. M. Charcot a montré que ces paralysies présentent souvent des caractères objectifs qui permettent de les rapprocher des paralysies organiques.
En outre, comme le fait remarquer M. Bernheim, beaucoup de sujets qui ont été hypnotisés antérieurement peuvent, sans être hypnotisés de nouveau, présenter à l'état de veille l'aptitude aux mêmes phénomènes suggestifs (1), c'est-à-dire que l'on peut chez certains sujets hypnotisables provoquer à l'état de veille des paralysies par suggestion. 3Iais ce n'est pas tout, M Bottey, côn firmant les recherches de M. Bernheim, a montré que chez certains sujets qui n'ont jamais (''t('' soumis au sommeil somnanibulique, on peut provoquer des paralysies en leur inculquant fortement l'idée (ju'ils vont être paralysés ("2). Nous voici doni; revenus expérimentalement à la paralysie psychiijue de M. Hussell Reynolds.
(i) De la siigf/estion hypnotique, 1884, p. 47. (2) SocMé de biolofjie, 15 mars 1884.
M. Charcot, après avoir répété ces diverses expériences, montre qu'en somme entre la somnambule et le sujet suggeslible à l'état de veille, il n'y a point de saut, mais des transitions graduelles, qui permettent de faire comprendre les paralysies psychiques accidentelles, et démontrent leur réalité.
Les expérimentateurs de la Salpêtrière se sont attachés surtout à mettre en relief, selon la méthode d'expérimentation indiquée plus haut, les caractères cliniques dont le membre paralysé est le siège. Ces caractères cliniques sont d'autant plus importants à connaître qu'ils servent de preuve de la réalité de l'expérience, et qu'ils permettent de comprendre, dans une certaine mesure, la nature de ces paralysies par idée.
Xous allons faire le récit d'une suggestion de paralysie chez un de nos sujets, en ayant soin d'insister sur les phénomènes somaliques dont nous venons de parler.
La malade est mise en léthargie par la pression oculaire, et ensuite en sonmandjulisme par la friction sur le vertex. On lui affirme alors que son membre supérieur droit est complètement paralysé. Il faut mettre de l'insistance et de l'autorité dans l'affirmation, car la malade résiste ; elle secoue la tête, remue son bras pour montrer qu'il est libre, et répond à l'expérimentateur : « Mais non, je ne suis pas paralysée. » On lui répète plusieurs fois, sans se lasser : « Votre bras est paralysé ; il est lourd ; vous ne pouvez plus le soulever ; il retombe le long de votre corps. » A mesure qu'on répète ces paroles, la malade remue son bras avec une diflîculté croissante. Bientôt, tout est fini, la paralysie est complète, et la malade est rendue incapable d'exé<',uter le plus petit mouvement.
Les choses étant à cet état, on lui dit : « Vous conserverez cette paralysie après votre réveil. » Puis, on la réveille en lui soufflant légèrement sur les yeux. En général, elle est fort surprise de se trouver un bras paralysé, car son esprit n'a gardé aucun souvenir de la suggestion qui lui a été faite pendant le somnambulisme. Elle prend avec son autre main le bras paralysé qui pend, et le met sur ses genoux.
On pourra s'étonner que lorsque les sujets se réveillent ainsi avec une dilVormilé grave ou dégoûtante, c'est à peine s'ils marquent du chagrin. S'il ne s'y joint pas une sensation fausse de douleur, il est rare qu'ils s'affligent ; il semble <iu'il sont par-
PARALYSIES PAR SIGC.ESTION 245
faitement rassurés sur lissuo do laccident. iMais il ne faut pas oublier quil s'agit d'hystériques et que les hystériques supportent avec la plus grande indiflérence toutes les misères qui surviennent spontanément du fait de leur maladie ; on en voit, par exemple, rester contraeturées de plusieurs membres pendant des mois, sans marquer d'impatience, sans se plaindre de leur sort, comme le feraient des malades atteints de la même infirmité par suite d'une lésion organique. C'est là une particularité bien connue du caractère des hystériques.
Examinons maintenant les phénomènes dont le membre paralysé est le siège. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'abolition complète de la motilité. Le sujet est dans l'impuissance d'exécuter le moindre mouvement. Si on l'engage à remuer son bras, il ftut desetl'orts inutiles, des contorsions qui n'aboutissent à rien. Quelquefois cependant il arrive (|ue le sujet, en voulant renmei- le bi'as droit qui est i)aralysé, exécute des mouvements involontaires et inconscients avec le gauche.
De même qu'il ne peut soulever son membre, de même il ne ])eut le soutenir quand une main étrangère le soulève ; le bras abandonné à lui-même retombe comme une masse inerte. La flaccidité est complète.
Cette paralysie motrice est accompagnée en général d'une perte de la sensibilité cutanée, et même de la sensibilité profonde, lorsque la malade n'est pas anesthésique avant l'expérience. On peut impunément la pincer, la piquer, sans provoquer la moindre réaction. Si l'on juge l'épreuve insuffisante, on peut recourir à l'électricité et faire circuler à travers le bras paralysé des courants extrêmement intenses ; la malade ne se plaint pas, elle reste complètement impassible.
Il y a une remarque à faire sur la distribution de l'anesthésie. M. Charcot a constaté dernièrement que l'anesthésie présente, chez quelques sujets, exactement l'étendue de la portion paralysée. Si on ne paralyse que l'articulation et les mouvement de l'épaule, cette région seule devient insensible; le bras, lavant-bras, le poignet et les doigts conservent leur sensibilité normale. Si on paralyse l'articulation de l'épaule et celle du coude, l'anesthésie descend et s'avance jusque vers le milieu de lavant-bras; si on paralyse aussi le poignet, l'anesthésie s'étend encore; cl enfin, elle gagne l'extrémité du membre, quand les doigts ont été paralysés à leur tour.
En môme temps que la sensibilité au toucher et à la douleur, la sensibilité musculaire est abolie. Cela veut dire que la malade perd la notion de la position occupée par son membre paralysé, et des mouvements passifs qu'on lui communicpie. En fermant les yeux de la malade, on la rend incapable de retrouver avec sa main libre la main de son bras paralysé : pour y arriver, elle est obligée de recourir à un expédient; c'est d'aller chercher son épaule et de descendre en tâtonnant tout le long du bras jusqu'à la main. Lorsqu'on ne lui permet pas d'user de ce moyen, elle met beaucoup de temps dans sa recherche ; et on peut même allonger ce temps d'une manière indéfinie en éloignant la main paralysée de la main libre qui la cherche.
A l'inverse, si, au lieu de suggérer une perte de molilité, on aflîi'me au sujet qu'il a perdu dans tout le membre la sensibilité cutanée et profonde, que sa peau ne sent plus le contact, la piqûre, etc., on détermine, par association de symptômes, un désordre plus ou moins grand dans la fonction motiice. Chez certains sujets, on voit se produire une paralysie comi)lète; chez d'autres, l'effet est plus superficiel, et cependant plus curieux encore; le sujet dont on a frappé le bras droit d'anesthésie ne sait plus se servir de ce bras, quand on lui tient les yeux fermés; si on l'invite à porter la main droite à son Iront, il exécute le geste commandé avec sa main gauche. 11 faut (|ue la vue intervienne pour corriger cette confusion entre les deux mains; l'œil ouvert et fixé sur son membre, le sujet ne se trompe pas. Nous n'insistons pas davantage sur cette particularité, qu'on retrouve dans un (H'rtain nombre de faits pathologiques.
Tous les phénomènes qui précèdent sont purement subjectifs ; en voici d'autres qui se ti^aduisent par des signes extérieurs.
Le membre paralysé est froid; la malade éprouve une sensation de froid, qui peut quelquefois être objectivée par l'exploration thermométrique.
Nous avons à enregistrer maintenant les signes moteurs. La paralysie motrice est accompagnée d'une exagération des réflexes lendineux, qui peut être mise en relief par les procédés d'investigation les plus simples. Au bras, il suffit de percuter les tendons en arrière du coude ou du |)oignet pour provoquer dans le membre des secousses qu'on ne rencontre pas à l'état normal. Cette exagération des réflexes se révèle encore plus facilement
au membre inférieur par la percussion du tendon rolulien qui provoque une secousse très considérable (Charcot).
Le caractère précédent rapproche la paralysie par suggestion des paralysies de cause organique. Toutefois, de même que les paralysies hystériques spontanées, les paralysies par suggestion peuvent oHVir quelques variétés dans leurs formes symplomatiques.
MM. Uicher et Gilles de la ïourette ont entrepris quelques expériences fort intéressantes sur la forme de la secousse musculaire au moyen de la méthode graphique de Marcy. Ils ont constaté que pendant la période paralytique la secousse augmente, pour diminuer avec le retour des mouvements volontaires. Dans quelques cas, en outre de l'augmentation de la hauteur de la secousse, ils ont vu la ligne de descente interrompue et prolongée simuler une létanisation incomplète.
On sait que lorsqu'on détermine pendant la lélhaigie une contiacture par l'excitation dune branche nerveuse ou par la malaxation des muscles, cette contracture léthargique présente la curieuse propriété de se résoudre et de s'effacer complètement quand on porte l'excitation sur les muscles antagonistes des muscles contractures. Les contractures et les paralysies produites pendant le somnambulisme ou l'état de veille ne présentent pas les mêmes caractères. Si l'on plonge la malade en léthargie, elle conserve la contracture ou la paralysie qu'on lui a donnée, et l'excitation des muscles antagonistes ne produit aucun eft'et sur le phénomène. Pour le faire disparaître, il faut recourir à la cause qui l'a produit, la suggestion.
Jusqu'ici, nous avons borné notre étude au membre paralysé. Mais pendant que la suggestion paralyse un membre, il se passe un fait intéressant dans le membre du côté opposé : ce membi'e acquiert une augmentation de force, qui compense, jusqu'à un certain point, la paralysie de l'autre.
Un de nos sujets, prié de serrer un dynamomètre, donne avant toute expérience :
Avec la main droite 39
Avec la main gauche 27
On le plonge ensuite dans le somnambulisme, et on lui donne
par suggestion une paralysie du liras droit. On obtient alors par piession du dynamomètre :
Avec la main droite 0
Avec la main gauche 37
On peut interpréter C(ï résultat en disant que Vi)ihihition provoquée à droite par suggestion a déterminé à gauche de la dynamoyéme. Cette production simultanée dinhibition et de dynamogénie dans des points symétriques a été signalée maintes fois par M. Bro^vn-Sc'quard. dans ses expériences de vivisection. Cet auteur dit : « Les diminutions et les augmentations de puissance et d'activité (du système nerveux) coexistent généralement, sinon même toujours. La même excitation d'un point du système nerveux, qui, se propageant à distance, produit l'inhibition d'une propriété ou d'une activité dans certaines parties des centres nerveux, dans certains nerfs et dans certains muscles, d'une moitié du corps, produit aussi de la dynamogénie dans les parties Itomologues de l'autre moitié. Ceci a lieu quand la lésion excitatrice est unilatéi'ale. » Exemple : « la section dun des nerfs sciatiques augmente, en général, l'excitabilité des centres moteurs de la surface cérébrale du côté correspondant, en même temps qu'elle diminue l'excitabilité des parties homologues du côté opposé. Des effets analogues et d'ordinaire plus énergiques s'observent après la se(.'tion transversale dune moitié latérale de la moelle épinière, et surtout du bulbe rachidien ou de la protubérance annulaire (1). »
Ces phénomènes semblent démontrer qu'une modification produite artificiellement dans un hémisphèi'e tend à déterminer dans l'autre une modification de signe contraire. 11 y aurait donc entre les deux hémisphères, ou, comme on a dit, entre les deux cerveaux, non seulement indépendance fonctionnelle, mais encore, dans des conditions qui restent à déterminer, suppléance. On se rappelle qu'au sujet des hallucinations, nous avons déjà rencontré des faits du même ordre.
Dans les cas précédents, nous avons parlé uniquement des paralysies totales qui envahissent le membre entier, depuis son extrémité jusqu'à sa racine. On peut, par une suggestion donnée ditfé-
(1) Brown-Séquard, Reclierclies sur l'inhibition et la di/iiamogdnie, in-18, Paris, 1882, p. 25,
PARALYSIES PAR SLGGESTION 249
remmeiit, rc^stroindre la paralysie à un groupe de muscles qui sont associés dans un mouvement habituel. On peut dire à la malade qu'elle ne peut plus fléchir un doigt. Dans ce cas, la paralysie n'est pas totale, elle est partielle : elle permet de voir quelques faits intéressants, qui ne se produisent pas avec la paralysie totale. E^n voici un exemple :
Nous suggérons à un sujet qu'il ne peut plus fléchir le pouce de la façon qu'on lui indique. Au bout d'un instant, quand la paralysie suggérée a eu le temps de se réaliser, nous réveillons la malade, qui ne se souvient de rien et ne se doute pas de sa paralysie, puis nous l'engageons à faire un grand eiTort pour fléchir son pouce ; elle essaye, prend son élan, mais le résultat produit est exactement l'inverse du résultat commandé et voulu ; au lieu de fléchir le pouce dans la paume de la main, elle l'a violemment étendu. L'expérience continue ensuite toute seule, et le pouce se contracture dans l'extension ; peu à peu l'index cesse de pouvoir se fléchir, puis le médius, puis l'annulaire, et, à mesure, ces doigts s'étendent et se contracturent légèrement dans l'extension.
Ainsi, la malade voulant fléchir son pouce l'a au contraire étendu. Il nous parait utile d'insister en passant sur l'importance de cette espèce de quiproquo moteur. L'expérience mérite d'être rapprochée de celle de l'anesthésie systématisée. On a vu qu'un sujet à qui on a supprimé par suggestion la vision d'un carré rouge obtient, en regardant fixement ce carré, une image complémentaire verte. Dans l'expérience présente, la paralysie d'un groupe de mouvements a déterminé, quand le sujet a voulu faire ces mouvements, la production du mouvement antagoniste. Ne peut-on pas comparer ce mouvement à l'image consécutive? Ne peut-on pas dire qu'il y a entre les mouvements antagonistes le même rapport qu'entre les couleurs complémentaires ?
l'ne autre preuve peut être citée.
On se rappelle que l'application de l'aimant produit des paralysies sensorielles comme la suggestion le fait, mais en leur imprimant un caractère particulier ; ainsi la vision d'une croix rouge, sous l'influence de l'aimant, se change en vision d'une croix vide, entourée de vert. Au contraire, quand par suggestion on supprime la vision consciente de la croix rouge, le sujet voit une croix verte. Eh bien! les paralysies motrices produites par l'aimant
diffèrent par dos caractères analogues aux précédents des paralysies motrices produites par suggestion. Si, en affirmant au sujet qu'il peut fléchir son pouce, et en appliquant l'aimant, on produit une paralysie du mouvement de flexion, on s'aperçoit en outre que la malade lu' peut pas ('tendre son pouce ; elle ne peut ni le fléchir, ni l'étendre, elle ne peut rien en faire. Au contraire, si la paralysie de la flexion est produite par suggestion, le mouvement d'extension est conservé. On peut dire que la paralysie parlaimant, qui comprend les deux mouvements antagonistes, est comparable à la croix vide, où il y a paralysie des deux couleurs complémentaires, et que la paralysie par suggestion, qui laisse intact le mouvement antagoniste d'extension, est comparable à la croix verte, qui consei*ve intacte la couleur complémentaire.
Symptômes secondaires. Aphasie. — Au cours de cet exposé sommaire, on a pu s'apercevoir que la suggestion sert à provoquer chez un sujet non seulement un symptôme isolé, mais une maladie complète. C'est en effet un fait très remarquable que lorsque le symptôme suggéré fait partie d'un complexus de symptômes, le complexus entier tend à se réaliser chez le malade soumis à l'expérience. Exemple : une de nos malades est dans le sommeil somnambulique provoqué; nous lui inculquons l'idée qu'à son réveil son bras droit sera paralysé. Notre étonnement fut grand (juand, à son réveil, nous la trouvons non seulement avec une paralysie flasque du bras droit, mais dans l'impossibilité d'articuler un mot: l'intelligence était intacte ; elle comprenait parfaitement tout ce qu'on lui disait ; mais la pointe de la langue était fortement attirée à gauche, et se mouvait difficilement. Le sujet ne pouvait pas deviner que cette coïncidence, intéressante à plus d'un titre, fût possible. Cette association s'explique par le voisinage des centres moteurs du membre supérieur droit et des muscles qui concourent à la fonction du langage articulé dans l'écorce de l'hémisphère gauche du cerveau (1).
Jusqu'ici, il n'a été question que des paralysies avec flaccidité. On peut produire avec le même procédé des paralysies avec contracture, qui sont, d'ailleurs, soumises aux lois des paralysies flaccides et déterminent notamment une augmentation de puissance musculaire dans le membre de l'autre côté. Ce qu'il y a de
(1) Ch. Féré, les Hypnotiques, etc.
particulier dans les contractures suggérées, c'est la possibilité de leur imprimer le caractère de systématisation qui appartient aux contractures léthargiques. Nous avons vu que, pendant la léthargie, l'excitation d'un nerf provoque la contracture des muscles qu'il innerve; l'excitation du nerf cubital, à son passage dans la gouttière du coude, provoque la grille cubitale bien connue. Ce que fait l'excitation mécanique, la suggestion peut le refaire; en suggérant au sujet l'idée d'une pression exercée au niveau de son coude, on lui donne une griffe cubitale qu'il serait impossible de distinguer d'une griffe léthargique. Il est possible de varier l'expérience. Dessinons sur l'avant-bras de ce sujet en léthargie un petit cercle à la plume, et exerçons avec le doigt une pression au centre du ccr(;le; un certain nombre de muscles se contracturent. Après avoir fait passer le sujet de la léthargie au somnambulisme, nous lui disons : A votre réveil, vous sentirez une forte pression au centre du petit cercle qui est dessiné sur votre avant-bras. Réveillée, la malade se plaint d'une douleur siégeant au point que la suggestion a indiquée, et bientôt sa main se contracture en reproduisant exactement la même attitude que pendant la léthargie. Cette expérience prouve que l'idée suggérée d'une ex(.'italion, image d'une excitation cutanée, peut produire des effets aussi intenses, aussi exactement localisés que l'excitation réelle.
Est-ce à dire que la contracture léthargique est une contracture produite par suggestion ? Nullement ; la suggestion et l'impression physique constituent deux méthodes parallèles, et il serait d'autant plus illogique de ramener la méthode par excitation physique à la méthode par suggestion, que cette dernière n'est qu'un dérivé de la première.
Une fois produites, les paralysies par suggestion pourraient se perpétuer indéfiniment. Nous en avons vu une qu'on a laissée subsister vingt-quatre heui'es ; le sommeil naturel ne l'avait pas modifiée. Lorsqu'on voulut la faire cesser, elle présenta plus de résistimce qu'une paralysie récente; il n'est pas douteux que si on n'était pas intervenu, elle serait devenue plus profonde et plus difficile à guérir. Le moyen le plus ordinaire de supprimer les paralysies psychiques est de suggérer l'idée adverse de puissance motrice ; le plus souvent, un simple mot ne suffit pas ; il faut insister, revenir souvent à la charge, et répéter un grand
252 LE MAGNÉTISME AMMAL
nombre do fois à Thypnoliquc qu'il est capable de mouvoir son membre, s'il en a la volonté. Sous l'inlluence excitante de cette suggestion, le sujet fait des elforts pour soulever le membre engourdi; peu à peu le mouvement revient, et la circulation nerveuse se rétablit ; certains signes objectifs de la paralysie, tels que l'exagération des réflexes tendineux, subsistent encore pendant un certain temps.
Il est un moyen souvent plus efficace et plus rapide que la suggestion pour guérir la paralysie motrice ; c'est de donner à l'hypnotique la représentation du mouvement au moyen des mouvements réels que l'opérateur exécute devant ses yeux ou au moyen de mouvements passifs que l'opérateur imprime au membre paralysé.
L'influence de ces opérations est bien démontrée par le fait que, chez un sujet sain, la représentation d'un mouvement provoquée par un des moyens indiqués est capable d'augmenter la puissance motrice (I).
Un procédé plus efficace encore est d'engager le sujet à faire des mouvements avec son membre valide, et à s'eftbrcer de les imiter avec son membre paralysé. De cette façon, le sujet refait son éducation motrice à la fois par le sens musculaire et par le sens de la vue.
En terminant cette étude clinique des paralysies par suggestion, il faut remarquer que les caractères somaliques relevés dans nos descriptions ne sont pas absolument constants ; beaucoup d'expérimentateurs ne les ont pas retrouvés chez leurs sujets. Mais leur rareté n'exclut pas leur valeur ni leui' importance. Toutes les expériences précédentes ont été faites sur des sujets types, c'està-dire sur des hystéro-épileptiques présentant tous les caractères du grand hypnotisme. L'avantage de ces sujets est de présenter, avec un grossissement considérable, des symptômes qui restent rudimentaires ou font défaut chez les sujets ordinaires. C'est à ce point de vue qu'on a pu dire que les grandes hypnotiques constituent des cas analytiques, éminemment favorables aux études de nosographie.
(1) Ch, Féré, Sensation et Mouvement, ctc,