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PARALYSIES SYSTÉMATIQUES

Les iiaralysies systémaliques difTèrent des paralysies totales par un dci^ré supérieur de complexité. Elles consistent dans la perte de mouvements spéciaux, de mouvements adaptés. Le sujet qui en est atteint ne perd pas complètement l'usage de son membre ; il est seulement incapable de s'en servir pour exécuter un acte déterminé, et cet acte seul. C'est ainsi qu'onpeut enlever à l'hypnotique la faculté d'exécuter les mouvements nécessaires pour l'action de coudre, de dessiner, d'écrire, de fumer, de chanter, de jouer du piano, etc., tout en respectant les autres mouvements. On lui dit avec autorité : « A votre réveil, vous ne pourrez plus écrire » et ces simples paroles, quand elles sont répétées suffisamment, produisent, par un mécanisme encore inconnu, une paralysie de l'écriture, c'est-à-dire Vagraphie.

C'est à l'expérimentateur à choisir la forme qu'il veut donner à la paralysie systématisée ; on peut les varier à linlini, comme on peut varier à linlini la forme des hallucinations. La suggestion peut reproduiie tous les phénomènes physiologiques. Les anciens magnétiseurs ont souvent exploité ces phénomènes. Ils disent à leurs sujets : « Vous ne pouvez plus avancer » et le sujet fait de vains efforts pour avancer. — « Vous ne pouvez plus sortir de ce cercle que je trace autour de vous » et le sujet reste cloué sur place malgré toutes ses tentatives physiques pour sortir du cercle. — « Vous ne pouvez plus prononcer votre nom », et le sujet ouvre vainement la bouche, et n'arrive pas à émettre une seule des syllabes de son nom. Le D'" Philips, qui donna des séances publiques d'hypnotisme à Paris en 1860, suggéra un jour

Fii;. IJ.

à lun des assistants, qui s'appelait Laverdant, qu'il ne pourrait plus prononcer ni écrire les a de son nom. Le sujet essaya vainement d'écrire son nom, et il traça les caractères ci-dessus dont le fac-similé a été conservé (fig. 15).

Au premier abord, la paralysie systémaliquc ne paraît avoir rien de comniiin avec la paralysie totale. Lorsqu'on donne à une hypnotique la suggestion qu'au réveil elle ne saura plus écrire, on ne produit dans son bras droit aucune modification visible. La paralysie dont on la frappe reste en quelque sorte latente ; elle ne se révélera pas à la conscience du sujet avant le moment décisif où il prendra une plume et essayera de tracer des caractères. Jusque-là son bras droit paraît être aussi complètement libre que le gauche, il ne présente rien de commun avec la flaccidité d'une paralysie totale. Cependant ces deux genres de paralysie ne diffèrent que par le degré ; la paralysie totale est la perte de toutes les espèces de mouvements d'extension, de flexion, de rotation, d'abduction et d'adduction, etc. ; dans la paralysie systématique, la perte ne porte pas sur tous les mouvements, mais sur quelques-uns, sur ceux qui sont nécessaires à l'exécution d'un acte déterminé.

Mais ici, il faut préciser. Nous disons que, lorsqu'on enlève à un sujet la faculté d'exécuter un acte , tous les mouvements qui font partie de cet acte sont paralysés par la suggestion. Voilà le fait grossier. Il reste à savoir si les mouvements sont paralysés en tant que groupe, en tant que série, ou s'ils sont paralysés individuellement, chacun à part. Supposons que la suggestion ait supprimé un acte dans lequel se trouve un mouvement d'extension de l'index. Est-ce que la malade, qui ne peut plus faire l'acte entier, est incapable d'étendre son index dans un mouvement isolé ? Pour être plus précis, la paralysie systématique estelle une perte de mouvement, ou une perte du pouvoir de coordonner certains mouvements en vue d'un acte?

L'expérience seule peut répondre à cette question. Donnons une suggestion d'agraphie à un sujet. Au réveil, examinons sa main droite. On constate facilement qu'il a conservé le pouvoir de fléchir et d'étendre les doigts, quoique une grande partie de ces mouvements fassent partie de l'acte d'écrire ; ce n'est donc pas tel mouvement individuel (pii est perdu, c'est la possibilité de coordonner ces mouvements pour accomplir un acte déterminé. Autre exemple, qui rend le fait plus saisissant encore. Enlevez à une hypnotique la faculté d'é( rire le mot ( non ». Au réveil, priée d'écrire ce mot, elle prend la itlumc, mais tout à coup un obstacle invisible l'arrête, elle ne peut pas écrire « non ». Cepen-

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dant, au même moment, elle écrit sur notre demande une foule d'autres mots, et même des mots qui contiennent des n et des o, ce qui prouve qu'elle na pas perdu la faculté de tracer chacun de ces caractères isolément, mais la faculté de les grouper. La paralysie systématique consiste donc dans un trouble de coordination motrice; elle ne frappe pas les mouvements, mais l'association des mouvements, elle produit une dissociation de mouvements primitivement associés.

Il est utile de comparer la paralysie systématique à l'anesthésie systématique, dont nous avons présenté plus haut une légère esquisse ; ces deux phénomènes se correspondent ; l'un est dans la série des faits moteurs ce que l'autre est dans la série des faits sensitifs. Dans les deux cas, il y a paralysie, et, dans les deux cas, cette paralysie a un caractère de systématisation. La paralysie totale d'un membre a pour pendant la cécité complète d'un œil, et l'incapacité d'accomplir un acte déterminé et cet acte seul a pour pendant l'incapacité de percevoir un objet déterminé et cet objet seul. Nous refusons donc d'appliquer à l'anesthésie systématique le nom d'hallucination nér/ative, qui nous paraît singulièrement mal choisi, puisqu'il ne s'agit pas d'hallucination du tout. Appeler l'anesthésie systématique une hallucination négative, c'est à peu près comme si on donnait à la paralysie systématique le nom d'impulsion motrice négative. Ecartons cette terminologie vicieuse qui ne sert qu'à embrouiller les idées.

La comparaison que nous venons d'indiquer mériterait d'être poussée plus loin ; mais la place nous manque. Nous devons nous borner à signaler une conclusion qui en découle: c'est que l'anesthésie systématique, étant faite à l'image de la paralysie, consiste probablement en giande partie dans un trouble de coordination .

Après cette courte digression, continuons l'étude de la paralysie systémati()ue. 11 est un caractère qui la rapproche de la paralysie totale : c'est qu(\ généralement, elle est accompagnée d'un allaiblissement du pouvoir moteur. Le malade à qui on a donné de l'agraphie — nous conservons toujours le même exemple, car c'est le plus simple — ce malade se [)laint en général de sentir sa main droite un peu lourde et paresseuse. Ces sensations subjectives sont condrmées par l'examen direct. Si on prie ragraj)lii(iu(; de serrer le dynamomètre avec sa main droite, il donne souvent

une pression inférieure à sa normale. Celte légère parésie a été relevée par M. Pitres dans une observation clinique très détaillée; Tagraphie artificielle, produite par suggestion, offre donc ce caractère en commun avec l'agraphie spontanée.

Nous avons relev('' un second signe physique qui nous paraît aussi très important. De même que la paralysie totale, la paralysie systématique produit une manifestation de dynamogénie dans le membre symétrique. Quand on suggère une agraphie de la main droite, la main gauche devient capable de donner au dynamomètre un chitl're plus élevé qu'auparavant. La perte d'un côté est compensée par un gain de l'autre côté.

L'exp(''rience peut même être poussée plus loin. La paralysie systématique d'un membre ne détermine pas seulement dans l'autre membre une augmentation dans l'intensité de la contraction musculaire, mais une augmentation dans la précision et la perfection des mouvements. Une malade ('tant l'cndue agraphiqiie de la main droite, par suggestion, on la prie au réveil de tracer des chiffres avec sa main gauche. Elle y consent, et les chillres qu'elle écrit en miroir sont presque irréprochables au point de vue calligraphique.

Tous ces caractères sont tracés d'un seul mouvement, d'une seule coulée, sans que la malade s'arrête pour réfléchir. Nous avons recueilli un autre jour, chez cette même malade, l'écriture normale de la main gauche, quand la droite n'est pas agraphiquc. Elle écrit alors de la main gauche avec beaucoup de peine ; chacun des chillres exige au moins une demi minute de réflexion; de plus, le résultat estasse/, défectueux.

L'agraphie du bras droit a donc i)onr conséquence d'augmenter dans le bras gauche le pouvoir coordonnateur des mouvements de l'écriture. On pourrait aussi interpréter cette expérience, en disant que, par suite de l'agraphie suggérée, la faculté d'écrire acquise par la main droite à la suite dun long apprentissage est transférée à la main gauche.

Ces faits rappelleront certainement au lecteur une expérience de transfert par l'aimant que nous avons reproduite plus haut. On y a vu que, lorsqu'on soumet à l'aimant un sujet à qui on a donné la suggestion d'écrire avec la main droite, on transfère l'impulsion de droite à gauche ; la malade écrit avec la main gauche en miroir et, en même temps, elle devient gauchère, c'est-

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à-dirc agraphiqiic, de la main droite. La suggeslion directe de l'agrapliie amène un résultat analogue ; et cela s'explique, en somme, car, quelle que soit la nature de l'excitant, suggestion ou application de métal, le cerveau reste le même et réagit toujours suivant les lois qui lui sont propres. Cette même raison sert à expliquer pourquoi M. Brown-Séquard obtient sur des chiens et sur des cobayes, avec une double lésion organique, des résultats semblables au transfert chez les hystériques.

Nous terminerons en signalant un dernier caractère des paralysies systématisées, qui appartient aussi aux paralysies totales. L'observation suivante a ét('^ prise par M. Kicher, qui n'était pas prévenu de son importance, mais qui ne l'a pas moins enregistrée avec sa conscience d'observateur scrupuleux. Elh; n'en est que plus significative (l).

Pendant que X... est plongée en somnambulisme, nous lui affirmons qu'elle ne peut plus écrire... Une fois réveillée, nous la prions d'écrire son nom. Elle saisit la plume avec empressement. Mais à peine la plume a-t-elle touché le papier qu'il lui est impossible de tracer même un trait, quelque force de volonté qu'elle déploie. La mimique à laquelh^ elle se livre est très intéressante à étudier. A chacim de ses ellbrts, ses doigts qu'elle cherche à fléchir sont pris de mouvements d'extension. Son poignet lui-même s'étend, sa main se soulève. De la main gauche, elle cherche alors à maintenir sa main droite appuyée sur le papier ; mais elle ne peut arriver à contenir et à régler les mouvements contradictoires qui surviennent à chaque tentative d'c'criture.

-Ainsi que nous lavons (h'jà fait l'emarquer, cette production de mouvements antagonistes, qui accompagne la paralysie de certains mouvements, nous paraît devoir être rapprochée de la production de la couleur complémentaire (jue l'on observe dans l'achromatopsie suggérée. Dans les deux cas, la paralysie d'une fonction df'termine une exag(''ralion de l'autre. On peut dire qu'il existe entre les mouvements antagonistes le même rapport qu'entre les couleurs complémentaires.

Nous avons insisté, au sujet des suggestions d'actes, sur les formes variées qu'on peut donner à la suggestion. Les suggestions

(1) Op. cil., p. 717. L'observation est du I mars 1S81, elle concorde de tous points avec nos expériences faites en décembre 1885.

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do paralysies sont susceptibles de présenter les mêmes variations. Tantôt, on aflirme simplement au sujet que son bras est paralysé ; tantôt on lui suggère un oubli des mouvements à faire ; tantôt on lui inculque la volonté de ne pas remuer le bras ; tantôt on lui inculque l'idée d'impuissance.

La plupart des observateurs emploient en général cumulativement, et sans distinction, plusieurs di^ ces suggestions à la fois, et il est très remarquable que des procédés aussi dillérents donnent des résultats identiques. Il y a un abîme au point de vue psychologique entre la situation d'un sujet qui ne remue pas son bras parce qu'il ne le peut pas, et celle du sujet qui ne remue pas son bras parce qu'il ne le veut pas. Mais l'étude clinique de ces deux espèces de paralysies montre qu'elles ollrent les mêmes caractères ; il est donc probable que dans tous ces cas la suggestion, malgré la diversité de ses formes, produit la même modilication dans les centres moteurs du bras.

Nous arrivons ainsi à la conclusion que la paralysie du centre moteur est le fait fondamental. L'agent peut interpréter différemment ce fait, l'attribuer à une impuissance d'agir ou à une volonté arrêtée de ne pas agir ; mais ces interprétations sont des phénomènes secondaires, accessoires, sui-ajoiités, qni ne font pas partie intégrante de l'événement. Toute l'histoire de la volonté tient dans ces deux mots, l'impulsion et la paralysie.

Nous avons à nous demander quels sont les faits normaux que l'on peut comparer aux paralysies psychiques par suggestion. La paralysie totale, avec sa flaccidité complète et ses autres caractères si accusés, ne paraît pas avoir son pendant dans la psychologie normale ; mais il n'en est pas de même des paralysies systématiques; ce sont là des phénomènes d'inhibition qui doivent se réaliser chez un individu sain toutes les fois que la volonté aboutit à un arrêt de mouvenuînt. M. Heidenhain dit que, lorsqu'on abaisse son bras élevé, on réalise une inhibition ; c'est ce qui arrive aussi dans les cas où l'on retient les manifestations d'une violente colère ou d'un sentiment de p(HU'. iM. Uibot a donc eu raison de considérer la volonté connue étant à la fois un pouvoir d'impulsion et un pouvoir d'arrêt. On témoigne d'une volonté aussi énergicpie en restant inq^issible qu'en se laissant emporter au vent de la passion.

L'action des esthésiogènes sur les paralysies par suggestion

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