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CHAPITRE II

Les savants du moyen âge n'ont ajouté que fort peunuK connaissances théoriques que leur avaient léguées les anciens; les erreurs et les superstitions accueillies par Pline sont restées mêlées pendant plus de mille ans aux vérités qu'il avait entrevues. Mais une découverte d'une très grande portée pratique appartient au moyen âge : c'est l'invention ou du moins l'introduction de la boussole^ qui permet enfin aux navires de se diriger en haute mer.

Dans nos parages, les vents sont trop irréguliers pour qu'il soit possible de se confier à leur souffle capricieux; pendant de longs siècles, les navires n'osaient quitter la côte. A quel indice en effet se rattacher pour ne pas errer au hasard sur la plaine liquide ! II n'y a pas de piste à suivre sur la mer. On gommence par se guider d'après les mouvements réculiers des constellations; quelques vieux pilotes connaissaient les itinéraires fondés sur l'observdtion

du firmament; ils sayaient quel groupe il fallait laisser à sa droite, quel autre à sa gauche, lorsqu'on voulait en certaine saison se rendre de tel port à tel auti*e^ Prêtée, le pasteur de phoques, que Ménélas ya surprendre endormi dans sa grotte, lui réyèle le secret de son retour. Ulysse cherche pendant dix ans le chemin qui doit le ramener dans son ile ; enfin Calypso lui enseigne la manière de retourner chez lui, en tenant les yeux fixés sur les Pléiades, sur le Bouvier, qui se couche tard, sur l'Ourse, qui ne se plonge jamais dans l'Océan, et qu'il doit constamment laisser à sa gauche. Les Phéniciens découvrent ensuite qu'il existe dans la direction du septentrion une étoile à peu près immobile qui peut servir de guide aux navires, et ils gardent pour eux pendant deux cents ans ce précieux secret, qui leur donne à la mer une supériorité incontestée sur leurs rivaux. La tramontane guide encore, les marins du moyen âge.

Par celé cstoile vont et viennent . Et lor sens et lor voie tiennent,

dit Guyot de Provins, dans un poème où pourtant il mentionne déjà la boussole. Le troubadour Guillaume de Normandie, qui également parle de cet artifice, de « ceste maistrise », fait à son tour l'éloge de l'étoile pilote:

Pour bise ne pour autre afaire Ne laist son dout servise à faire

*■ La Navigation hauturière, par M. l'amiral Jurien de la Gravièrc.

La Tresmontaine clère et pure ; Les maronicrs par son esclaire . Jète souvent hors de contraire Et de chemin les asseure...

Mais toutes les constellations, y compris la tramontane, ne sont plus de nul secours quand le ciel se couvre de nuages.

« Le danger d'errer à l'aventure, dit l'amiral Jurien, et non pas la fragilité des nefs, est ce qui retient, ce qui enchaîne inyinciblement au port, pendant toute la saison d'hiver, une marine dont l'enfance se prolonge démesurément à travers les âges... Pendant plus de mille ans, la navigation dans la Méditerranée resta stationnaire. Vers le milieu du douzième siècle, un changement notable se produit : les marins d'Amalfi, de Gènes, de Venise, de Mayorque ont trouvé le moyen de s'orienter sans le secours des astres. Connue des Chinois dès l'antiquité la plus haute, l'aiguille aimantée vient d'arriver jusqu'aux républiques italiennes par l'intermédiaire des Arabes. Qui n'a entendu parler aujourd'hui de la propriété merveilleuse qu'une pierre en apparence inerte peut communiquer au barreau d'acier sur lequel on la promène? Ce fut d'abord une aiguille qu'on imprégna ainsi de l'affinité mystérieuse, du a véhément désir » de se tourner vers le nord. Placée dans un vase, cette aiguille flottait librement sur l'eau, soutenue par un fétu. L'aiguille se transforma bientôt en une lame aplatie; on la fit alors reposer par son centra sur un pivot, on l'enferma dans une boîte recouverte d'une glace, on la chargea d'entraîner le cercle gra-

12 LE HAGiNÉTISME.

due, qui ne devait plus seulement indiquer la direction du pôle, mais le cap du navire, — en d'autres termes, l'angle formé par la route suivie et par le méridien magnétique. »

Les Chinois paraissent en effet avoir connu l'aiguille aimantée plusieurs siècles avant notre ère*. Pour se diriger dans les immenses steppes de la Tartarie, ils employaient des chars indicateurs du sud (ssi-nan) : ces chars portaient une statuette qui tournait sur un pivot et dont le bras étendu montrait toujours le sud parce qu'il contenait une aiguille aimantée. Le missionnaire Duhalde rapporte, d'après un recueil chinois, que, vers l'an 2600 avant notre ère, l'empereur Hoang-ti étant à la guerre, on inventa le char indicateur, qui permit à l'armée impériale de se diriger et de surprendre l'ennemi pendant un brouillard épais. Le même auteur nous apprend qu'environ 1000 ans avant Jésus-Christ, une ambassade cochinchinoise vint dans l'Empire du Milieu, que les ambassadeurs avaient eu de grandes difficultés à trouver leur route pour aller à la cour impériale, mais qu'à l'audience de congé l'empereur Tcheou-Kong leur fit présent d'un indica* teur du sud, avec lequel, leur dit gracieusement le Fils du ciel, ils devaient trouver leur route ppur retourner chez eux avec moins d'embarras qu'ils n'en avaient éprouvé pour venir dans ses Etats.

Des ouvrages chinois qui datent d'une époque très reculée constatent l'existence d'une boussole qui est

' Klaprotli, Lettre à M, de Humboldt sur tinvenlion de la bous- Sole. Pnris, 1834.

faite d*un aimant posé sur un flotteur. Les jonques chinoises pouvaient donc se diriger d'après les indications de Taiguiile aimantée, il y a plus de deux mille ans. On s'en servait aussi dans la construction des couvents bouddhistes, pour orienter les faces du bâtiment principal.

Les Arabes ont eu connaissance de la boussole à aiguille flottante avant les Européens, et Ton peut "supposer qu'ils la leur ont transmise pendant les premières croisades, au douzième siècle. On a voulu dériver le mot boussole de l'italien bossolo (petite boite) ; Klaproth le fait venir de l'arabe mouassalaj qui signifie à la fois dard ou aiguille, et boussole. Au demeurant, il est possible aussi que la découverte de la direction de l'aiguille aimantée ait été faite en Europe d'une manière indépendante.

Parmi les auteurs qui mentionnent d'une manière explicite cette boussole primitive, où l'aiguille, soutenue par un petit roseau ou par un morceau de liège, nage dans un vase plein d'eau, le premier en date est le poète Guyot de Provins. Dans une pièce satirique intitulée : la Bible, qui parait avoir été composée vers 1190, après avoir parlé de l'étoile polaire qui guide les navigateurs, il décrit en ces termes la boussole à flotteur, dont on allume l'aiguille en la touchant avec un aimant avant de l'observer :

Un art font qui mentir ne piict, Par la vertu de la mannùtc, Une pierre laide et brunètc, Où li fers volontiers se joint.

Ont : si esgardent le droit point,

14 LE MAGNfiTISlIE.

Puis qu*ane aig^iille l'ait touchié, Et ea lin festu l'ont fichié, En l'ève^ la mettent sans plus, Et li festu la tient dessus ; Puis se tome la pointe toute Contre Testoile, si sans doute, Que jà por rien ne faussera.

Et mariniers nul doutera.

Quant la mer est obscure et brune Qu'on ne voit estoile ne lune.

Donc font à l'aiguille alumcr, Puis n'ont-il garde d'esgarer :

Contre l'eftoile va la pointe ; Par ce sont li marinier ooiïite De la droite voie tenir.. .

Cependant l'usage de la boussole a dû remonter plus haut. Are Frode, ou le Sage, chroniqueur Scandinave de la race royale des Ynglings, né en Islande vers 1067 et mort en 1148, a laissé des fragments d'une histoire de cette ile, écrite en vieux norrain et intitulée hlendinga-Bok. Snorre Sturleson le loue comme historien v^ridique. Dans ce livre, Are rapporte que vers Tan 868 le célèbre viking Floke Vilgerdarson partit de Norvège pour retrouver l'île de Gardasholm, — c'est le nom qui avait été déjà donné à l'Islande par les rois de mer qui l'avaient découverte. Il prit avec lui trois corbeaux qui devaient lui montrer la route, et, pour les y préparer, il offrit aux divinités un sacrifice à Smôrsund, où son navire était prêt à mettre à la voile, — car, ajoute le chroniqueur, à cette époque les marins du nord n'avaient pas encore de pierre-guide (Iode stone). Il résulte

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